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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'amour et ses concepts

L'amour et ses concepts

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Extraits de Concepts de l'amour

 

Page 9 : Dès lors, la pensée de chacun, interprétée et vécue dans un amour partagé, pourra faire penser à une merveilleuse étincelle surgie de l'obscur, sachant que cette étincelle, qui est la même pour chacun, éclairera d'autres métaphores incandescentes, puis des concepts, même seulement probables, c'est-à-dire des formes antici­pées (avant leur récognition) et partielles (avec leur trame propre) d'une pensée rationnelle et sensible capable de clarifier les sen­timents, notamment lorsque ces derniers rassemblent, éloignent ou bien juxtaposent consciemment, certes sans les saisir complètement, des sensations, des émotions et des représentations intellec­tuelles qui s'ajustent plus ou moins bien entre elles puisqu'elles modifient constamment leurs relations. En tout cas, le sens du concept ici affirmé peut faire penser au sens donné par cette définition de Théodule Ribaud : "Un résultat de jugements, une condensation, un abréviatif. On peut dire qu'il se compose de jugements affectifs." [1]

 

Page 11 :   Dans cette pers­pective et à ce moment de la réflexion, un concept global et clair de l'amour de­meure pourtant impossible, car, si tel n'était pas le cas, nous réduirions l'amour à des raisons seulement for­melles. En réalité, n'apparaissent d'abord que des af­fects primaires et immédiats, c'est-à-dire des sensations brutes (comme le plai­sir ou la souffrance). Puis leur interprétation découvre qu'elle doit se limiter à quelques détails matériels, parfois mythiques et fructueux, ou bien à des concepts provisoires qui, par exemple pour Bachelard, devront ensuite être affinés ou rectifiés.

 

Page 13 : En tout cas, les con­cepts de l'amour ici recherchés ne sont pas tout de suite donnés par l'amour de la nature [2] qui les détermine pourtant, car les expressions inconscientes de l'amour échappent à la pensée réflexive qui interprète ses fondements les plus obscurs, informes et sans passé identifiable­.

 

Page 14 : En fait, chaque acte d'amour, sans doute inspirateur de multiples con­cepts, est mû par la puissance créatrice et évolutive de la vie des organismes naturels qui ne peut être réduite à un seul concept géné­ral ou générique, parce que tout ce qui est dans la nature agit ou subit.

 

Page 18 : Dès lors, à cause de ces diverses ouvertures possibles, puisqu'il n'y a pas un seul concept de l'amour, c'est-à-dire une claire compréhen­sion à partir d'un seul point de vue, il faudra distinguer très précisément trois perspectives dont chacune rassemblera di­vers concepts concernant les épreuves multiples, sau­vages ou sereines de l'amour.

   Pour commencer, au plus loin des exigences du raisonnable, c'est dans une première perspective que l'expression de l'amour fusionnel, concupiscent et non maîtrisé, fera intervenir de multiples mythes de l'amour vulgaire, et d'abord celui de l'amour terrestre d'Aphrodite (Αφροδιτη πανδημος). Or cet amour en clair-obs­cur, voué à sa chute et à la mort, n'a un sens possible qu'à partir d'une déconstruction de ses images, notamment lorsque l'amour de la vérité et les multiples mani­festa­tions du réel ne convergent pas, ou bien lorsque l’amour de la vé­rité est dé­pourvu de repères dans un monde en devenir qui est tendu entre le hasard et la nécessité, donc privé de centre. Et les pensées provisoires et changeantes qui interpréteront cette forme d'amour engendreront surtout des erreurs, des illusions ou des convictions, c'est-à-dire des pensées conformes au mythe d'Éros qui n'exprime que les excès débordants, insatiables, impudiques, puérils, impersonnels et changeants de désirs toujours infidèles à eux-mêmes, car leur paroxysme et leur visée d'un objet unique (même différent) les condamnent à leur propre perte. Plus précisément, il faudra dépasser, d'une manière critique, les plus violentes expressions de l'amour, et certainement celles de cet obscur besoin d'aimer, instinctif ou pulsionnel, qui conduit vers une monstrueuse et vaine fusion avec l'autre que soi. En effet, cette fusion est toujours l'expression d'un amour incontrôlé qui est mû par des instincts de domination ou d’autodestruction qui cher­chent vainement à annexer, à assimiler ou à s'incorporer l'objet désiré. Alors, ces épreuves rendront possibles les concepts suivants : instinct, appétit, besoin, pulsion, dé­sir (pothos) et passion (mania)… En tout cas, ces divers con­cepts de l'amour éclaireront, à ce niveau très brutal, des épreuves distinctes, voire opposées, qui errent entre passi­vité et ac­tivité, manque et plénitude…

   Cependant, dans une deuxième perspective, à un niveau créatif qui prolonge néanmoins le précédent, c'est l'amour lui-même qui, pour les êtres humains, fera naître une relation entre l'un et l'autre, de l'un pour l'autre, comme l'exprimait par exemple Swedenborg : "C'est l'amour qui fait le prochain, et chacun est le prochain selon la qualité de son amour." [3] Alors, de singulières manifestations affectives pourront faire intervenir les forces intelligibles de l'Aphrodite céleste (Αφροδιτη ουρανια), puis de multiples forces religieuses comme dans le concept chrétien d'Agapè. Ce dernier recouvre d'abord l'amour spontané, bienveillant et descendant de Dieu qui crée ainsi une communion universelle avec ses créatures, puis qui désigne un amour de par­tage, uniquement humain, lequel est une sorte de transmutation ou de refus[4] des valeurs éro­tiques de l'antiquité. Dans ces conditions, l'amour pour l'autre naîtra dans l'accueil des différences qui impliquent la reconnaissance de son inaliénable altérité, et cet accueil permettra, en ses multiples rayonnements transver­saux, de réaliser l'amour de l'un pour l'autre en des actes désintéressés et oblatifs, [5] puis en une tendre affection pour son prochain ou pour son ennemi,[6] y compris avec la grâce (charis) naturelle d'une miséricorde ou d'une sympathie pour les réprouvés.[7] Dès lors, dans ces épreuves diverses, l'amour ne sera pas une simple affection qui naîtrait d'une attraction ou d'un élan ardent vers un objet intéressant, car même si cet objet est suscep­tible de disparaître, l'amour sera vécu et pensé intensément en appréciant toutes ses multiples manifes­tations polyphoniques et entrelacées, à la fois visibles et ouvertes sur l'invisible, à la fois pré­sentes et transversales, notamment lorsque des reprises et des résurgences l'animent différemment dans une commune volonté de reconnaître l'autre et de l'ai­mer. C'est ainsi que des concepts, même probables, devraient parvenir à clarifier l'ex­ten­sion de l'amour de l'un pour l'autre, et ré­ciproquement, en fonction de l'amour lui-même qui prend sa source dans la profusion de la vie parce qu'il est une création de la vie, donc parce qu'il est, par exemple pour Georg Simmel, "une catégorie fondamentale". [8]

   Puis, dans une troisième perspective, cet amour créatif et partagé sera transfiguré par la claire raison qui, comme chez Aristote, ouvre l'amour sur des repères clairs, en fondant une éthique animée par la vertu[9] de probité, laquelle implique fidélité, attention respectueuse et courage, selon un processus qui rend les êtres translucides, donc hors de toute appropriation possible de leur altérité, dans un amour intellectualisé où le raisonnable traverse le sensible tout en l'éclairant. Cependant, cet accueil affectif de l'autre être humain manquerait de sens, y compris dans sa bienfaisance amicale, s'il n'était pas rat­taché à ce qui l'anime, c'est-à-dire au mystère de l'infinité de la Nature dont chacun reçoit un peu de puis­sance ; ce don plus ou moins partagé rendant pos­sibles quelques vérités métaphy­siques plutôt certaines, dès lors que l'âme rai­sonnable d'un être humain participe à l'âme de la Nature qui est en réalité infinie. Certes, ces vérités ne sont que probables pour Nietzsche, notamment lorsque le philosophe approche le mys­tère du réel en son fier et ardent amour de la Nature qui est très éloigné de ses prochains : "Des lointains les plus éloignés descend vers moi, lentement, une constella­tion étin­ce­lante..." [10] Dans cette affirmation poétique, les forces concen­trées de l'esprit rassemblent réellement les données sensibles, même très par­tiellement, avant de créer d'autres multiplicités nouvelles et imprévi­sibles. En tout cas, l'ouverture d'un amour ter­restre sur l'infi­nité de la Nature devrait permettre à chacun, comme pour Nietzsche, de se renfor­cer ou de purifier ses excès : "O ciel au-dessus de moi, ciel pur, ciel profond ! Abîme de lumière ! En te contemplant, je frissonne de désirs divins." [11]  

   Enfin, ce sera en fonction d'une possible vision joyeuse, désintéressée, attentive et rationnelle de la nature que l'amour paraîtra véritable­ment lumineux, très précisément lorsqu'il sera nourri par la contemplation des réalités naturelles, pendant que la raison de ces dernières rassemblera, en des concepts intégra­tifs et unificateurs, les sa­voirs limités de la nature d'une manière claire et cohérente, même en des vérités seulement probables. En effet, comme déjà chez Aristote, la plus grande extension de l’amour règne dans le monde naturel qui est mû par l'action divine du suprême désirable. Dans ces conditions, inspirée par l'amour de cette perfection, chaque interprétation devra chercher à sortir d'elle-même et ainsi à dépasser un peu ses limites, notamment afin de produire quelques con­cepts pertinents de l'amour, sans pour autant réduire la puissance de son ex­tension naturelle. Et toujours, pour ne pas en rester à ses premières incertitudes, il faudra persévérer dans la volonté de penser une ouverture fructueuse sur le monde afin de le con­naître, de l'aimer davantage et de créer une orientation plutôt rai­sonnable vers lui ainsi que vers les êtres humains.  

 

 

[1]  Ribaud (Théodule), La Logique des sentiments, Alcan, 1920, p.31.

[2] Au sens d'un monde fini qui peut aussi être pensé dans son ouverture sur l'infinité de la Nature.

[3]  Swedenborg (Emmanuel), La Nouvelle Jérusalem et sa Doctrine céleste, § 86 à 89.

[4] Notamment pour l'apôtre Paul, sachant que la caritas, au Moyen-âge, réunira parfois Éros et Agapè.

[5]  L'amour possessif (amor concupiscentiae) s'oppose à l'amour oblatif (amor benevolentiae).

[6]  Bien avant Nietzsche, l'apôtre Matthieu avait dit : "Aimez vos ennemis…" (5, 43).

[7]  Qui sont au demeurant porteurs de valeurs nobles.

[8] Simmel (Georg), Philosophie de l'amour, Petite Bibliothèque Rivages, 1988, pp.120, 172.

[9]   Le mot vertu vient du latin virtus (force virile).

[10]  Nietzsche (Friedrich), Dithyrambes de Dionysos, 1888,  traduit par Michel Haar, Poésie / Gallimard, 2006,  Gloire et éternité, 3.

[11]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Avant le lever du soleil.

Éliézer et Rebecca par Poussin, 1648, Musée du Louvre

Éliézer et Rebecca par Poussin, 1648, Musée du Louvre

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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