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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Esthétique du gracieux (3)

Détail de la Koré 679 dite Koré au péplos, musée de l'acropole d'Athènes, marbre, hauteur 1m20.

Détail de la Koré 679 dite Koré au péplos, musée de l'acropole d'Athènes, marbre, hauteur 1m20.

 

8. L'intérêt des formes gracieuses

 

 

   Parfois les valeurs esthétiques se transforment en valeurs éthiques, la raison prime alors sur les sentiments. Le gracieux ne se déploie plus seulement en rendant de multiples concepts possibles pour recouvrir diverses formes de joie ou de plaisir, car des valeurs éthiques, comme celles de la dignité ou de la liberté par exemple, interviennent indirectement. Ainsi, les formes gracieuses ont-elles pu être très diversement interprétées comme étant maniérées, altières ou héroïques ! Ou bien, pour Élie Faure, la forme de l'arabesque a pu être conçue comme "la traduction plastique du plus haut individualisme", [1] pendant que, d'une manière à la fois éthique et politique, le catholicisme italien était considéré comme "une arabesque sociale" [2] !

   En fait, sachant qu'une éthique n'est qu'un ensemble de règles pour mieux séjourner sur terre, le mot éthique venant du mot grec ethos qui désigne un lieu de séjour, il y a un intérêt éthique possible dans toute manière singulière d'habiter une forme, artistique ou non, gracieuse ou non. Loin du beau désintéressé selon Kant, le concept du gracieux est donc intéressant puisqu'il permet de réconcilier l'âme et le corps, le ciel et la terre, dans une expression individuelle ou collective du mouvement vital des êtres humains, sans pour autant imposer à l'art un modèle moral qui serait universel. Dès lors cet intérêt éthique n'empêche pas de se sentir vraiment chez soi dans la douceur des formes gracieuses, notamment lorsque cet intérêt ne fait pas prévaloir une conscience dédoublée de soi-même qui est d'abord en fait incapable d'unifier et d'éclaircir la diversité de ses états.

   Dans une perspective où l'on reste soumis au mystère de la grâce qui inspire des formes à la fois belles, sinueuses, rythmées, légères et charmantes, subsiste alors le pouvoir éthique (libre) de ramener synthétiquement le multiple à l'unité, et précisément à l'unité vivante qui rassemble les êtres humains sans pour autant trahir les structures, le relief et la précision des contours du réel naturel ou artistique. C'est, par exemple pour Élie Faure, "la même ligne sinueuse, ferme, ininterrompue" [3] qui a guidé l'unité vivante de la peinture à la Renaissance. Or cette unité vivante est une valeur à la fois éthique et esthétique qui donne de la vigueur et de l'énergie morale à tout artiste, même si, pour J-M Guyau elle est d'abord seulement en germe ou en attente, avant de s'épanouir harmonieusement dans une œuvre d'une manière persévérante, bienveillante et joyeuse : "La joie est la conscience d'une vie pleine et en harmonie avec son milieu ; or, quand il y a harmonie, il y a par cela même tendance à la sympathie. La grâce est l'expression visible de ces deux états : la volonté satisfaite et la volonté portée à satisfaire autrui." [4]

   En conséquence, le concept du gracieux n'exclut pas quelques possibles interprétations normatives, par exemple celles qui, pour Robert Blanché, ont su trouver dans les sentiments esthétiques l'expression d'authentiques forces spirituelles, généreuses, douces, accueillantes ou sympathiques [5] : "La grâce nous enveloppe d'une atmosphère heureuse, apaisante, elle nous séduit par son accord avec nos aspirations intimes. Et si la grâce dans les attitudes ou les mouvements nous attire ainsi, c'est parce qu'elle est l'indice de dispositions intérieures nobles et bienveillantes, avec lesquelles nous sommes enclins à entrer en sympathie."  [6]

   Dans cet esprit, il ne s'agit pas, bien sûr, de confondre les sens et les valeurs, ni de mêler l'art et la religion, l'économique et la politique, ni de valoriser une interprétation mystique qui concevrait la grâce à partir d'une loi désincarnée seulement exprimée par une chute de la pesanteur des choses dans le monde des êtres humains. Car dans toute création qui sombre dans la magie mystique d'un éventuel état de grâce, ascendant ou descendant, la dimension artistique paraît bien dérisoire. Il vaut sans doute mieux se satisfaire des primes dons créatifs et innocents de l'enfance qui coulent de source, comme dans l'art naïf par exemple, ce dernier ne manquant très souvent ni de générosité, ni de vitalité, ni de grâce.

 

 

9. En une action gracieuse de l'infini   

 

 

   Très souvent, les formes gracieuses surgissent d'une manière imprévisible ; elles nous donnent pourtant la possibilité de les aimer complètement et inconditionnellement, et une claire ouverture de la pensée réfléchie peut décider de se rapporter à l'infini qui les dépasse en elles. Dans ce cas, une discrète action de la pensée intervient sans chercher seulement à unir les effets sensibles du monde. Pour Léon Meynard, par exemple, une action de la pensée, précédée par un accueil très ouvert qui rassemble divers moments, est vite dépassée par la grâce de l'infini qui a donné la beauté et le charme aux choses : "La conscience s'offre d'abord au rayonnement de la beauté, elle se donne à la grâce qui la visite, elle est positivement sous le charme…" [7]

   Différemment, pour Nietzsche, cette ouverture de la pensée sur l'inconnu a permis de privilégier le dépassement des charmes de ce monde en transportant les profondeurs obscures de la Nature dans la lumière de l'éternité. Il lui a fallu, pour cela, s'élever au-dessus des feux dévorants de l'abîme ter­restre afin de faire parler le pro­phète du surhumain, c'est-à-dire la fiction de Zarathoustra qui unifie chaque réalité en surmontant même le concept d'unité, puisque l'éternité ne peut réellement s'accom­plir que dans le re­tour instantané de tout ce qui est à la fois un et multiple, superficiel et profond, obscur et lumineux, paisible et violent, musical et silencieux : "Monte ! oh, pensée d'abîme, monte de ma profondeur ! Je suis ton chant du coq et ta lueur du matin, ver dormeur que tu es : allons ! debout, debout. Ma voix va t'éveiller, pareille au chant du coq ! (…) C'est parler que je veux entendre ! (…) C'est toi que j'appelle ma pensée d'abîme extrême ! (…) Mon abîme parle, j'ai retourné ma dernière profon­deur et l'ai portée à la lumière." [8]

   Ainsi la philosophie et l'art sont-ils toujours en rapport  avec une métaphysique possible ! Pour Baudelaire cela se résumait en une formule qui concernait aussi Delacroix : « C’est l’infini dans le fini». [9] Du reste, dans la peinture impressionniste l'infini a également touché le fini lorsqu'un artiste a rassemblé, en l'apparition d'un instant heureux, une diversité de couleurs qui s'ouvrent sur la douce lumière gracieuse d'un espace aéré. Ainsi l'in­fini peut-il toujours agir dans la simultanéité des contradic­tions qui ont été réduites à un immédiat point de rencontre fulgurant, même s'il n'est pas possible de le connaître ou de le reconnaître, car ce point n'est pas pour autant oublieux de la grâce légère qui le purifie toujours !

 

10. Épilogue

 

 

 

   Comment problématiser l'esthétique du gracieux ? Sans doute à partir d'un point de vue positif capable d'éclairer nos intuitions sensibles les plus délicatement humaines. En tout cas, le gracieux émane d'abord de la plénitude infiniment créatrice et inconnaissable de la Nature qui donne à notre monde de paisibles et mobiles clartés intellectuelles et sensibles. Le sentiment du gracieux accompagne ensuite les plaisantes formes dynamiques de l'art en s'accordant un peu avec les pesanteurs et les légèretés de notre monde, et en apportant d'imprévisibles charmes à nos épreuves terrestres.

    Les formes gracieuses accomplissent alors, paisiblement et aisément (sans mollesse et sans faiblesse), leur devenir vital dans des mouvements délicats et unifiés qui expriment sans doute les vibrations d'une grâce inconnue qui spiritualise les choses visibles.

   Car le sentiment du gracieux anime surtout le cœur et l'âme des êtres humains qui désirent s'élever vers les apparences qui font discrètement rayonner quelques formes paisibles en train de s'unifier. Les mouvements gracieux des apparences accompagnent ainsi ceux de l'âme lorsqu'elle vibre à sa jonction avec le corps, tout en sachant que ce qui lui est donné ne saurait être ni possédé ni retenu… 

   Plus précisément, comme chez Baudelaire, sur "l’immense clavier des correspondances" [10] un dialogue évolutif peut s'instaurer entre les choses gracieuses et l'âme de celui qui les perçoit. Un visage gracieux l'est en effet à la fois objectivement et subjectivement. Objectivement, sa beauté réside dans la régularité de sa forme, et subjectivement cette régularité nourrit l'âme qui la retrouve ensuite plaisamment incarnée et unifiée, y compris dans la grâce d'une communion du cœur avec la raison. Ainsi, comme pour Joseph Segond, beauté et grâce créent ensemble de mystérieuses correspondances sympathiques : "Il n'y a de beauté que pour l'âme imprégnée par la grâce qui émane de l'objet et qui en révèle l'intention et le sens. " [11]

   Or, ces correspondances, perçues "par les nerfs ultra-sensibles" [12] de Baudelaire, paraissent encore plus étranges, mais c'est pourtant la même grâce qui se répète sous une forme sensible, "entre les couleurs, les sons et les parfums", certes d'une manière [13] plus fictive, et néanmoins spirituelle : "La corrélation perpétuelle de ce qu'on appelle l'âme avec ce qu'on appelle le corps explique très bien comment tout ce qui est matériel ou effluve du spirituel représente et représentera toujours le spirituel d'où il dérive." [14]

   Dans les conditions de ces mystérieuses correspondances entre le subjectif et l'objectif, les multiples effets gracieux de "l’immense analogie univer­selle" [15] de Baudelaire peuvent ensuite être interprétés d'une manière nuancée et modulée. En effet, ces analogies ne sont pas figées par la nature raisonnable d'une âme qui peut sentir ce qu'elle pense et penser ce qu'elle sent, tout en unifiant gracieusement et plaisamment la diversité de ses sentiments, comme cela était vrai lorsque le poète écrivait : "Il me semble que toutes ces choses ont été engen­drées par un même rayon de lumière et qu’elles doivent se réunir dans un merveilleux concert." [16]

   D'une manière plus générale, enfin, la beauté des formes gracieuses réside dans les modula­tions souples de leurs formes, comme dans les plis d'un vêtement, car le gracieux préfère les courbes à la raideur de la ligne droite. Pour cela, lorsque de multiples modulations se produisent aisément, le sentiment esthétique du gracieux accompagne avec bonheur les mouvements continus des apparences sensibles les plus doucement harmonieuses, c'est-à-dire bien accordées entre elles en fonction d'une invisible ligne sinueuse qui obéit certes à une raison discrète ou très secrète…

   C'est en tout cas en évitant la banalité et la séduction de ce qu’il lui paraît seulement joli que chaque être humain recherche  à éprouver vraiment les mouve­ments suspendus ou retenus de la grâce, voire le charme paisible et sinueux de quelques apparences en train de s'épanouir. Les créations gracieuses ou charmantes animent en effet les formes esthétiques en de multiples vibrations qui expriment toujours un terrestre devenir humain ouvert sur l'infini.

 

 

 

11. Index des noms cités

 

Aragon (Louis) : 14.

Aristote : 11.

Bachelard (Gaston) : 14, 28, 39.

Baudelaire (Charles) : 23, 34-36, 46-49.

Bayer (Raymond) : 7, 10.

Bergson (Henri) : 14, 16, 19, 30, 43.

Blanché (Robert) : 8, 16, 17, 22, 43.

Bouhours (Dominique) : 9.

Burke (Edmund) : 15.

Chateau (Dominique) : 7.

Faure (Élie) : 23, 24, 41, 42.

Guyau (Jean-Marie) : 22, 43.

Jankélévitch (Vladimir) : 33, 34.

Kant (Emmanuel) : 42.

Lifar (Serge) : 29.

Meynard (Léon) : 11, 45.

Nédoncelle (Maurice) : 23.

Nietzsche (Friedrich) : 14, 27, 30-32, 46, 47.

Platon : 9.

Saint Girons (Baldine) : 10, 12.

Segond (Joseph) : 15, 16, 25, 26, 48.

Souriau (Étienne) : 11.

Spencer (Herbert) : 22, 30.

Vinci (Léonard) : 15, 17-19, 24, 48.

Webern (Anton) : 28.

 

 

12. Table des matières

 

1. Le concept esthétique du gracieux

2. Les lignes gracieuses naissent avec la beauté

3. Les mouvements sinueux et les arabesques du gracieux

4. Les rythmes gracieux de la musique

5. En des danses légères

6. Le charme : une incarnation enchantée du gracieux

7. Une simplification du charmant : le joli

8. L'intérêt des formes gracieuses

9. En une action gracieuse de l'infini

10. Épilogue

11. Index des noms cités

12. Table des matières

 

[1] Faure (Élie), Histoire de l'art. L'Art renaissant, Le Livre de poche, 1964, p.139.

[2] Faure (Élie), Histoire de l'art. L'Art renaissant, Le Livre de poche, 1964, p.141.

[3] Faure (Élie), Histoire de l'art. L'Art renaissant, Le Livre de poche, 1964, p.142.

[4] Guyau (Jean-Marie), Les problèmes de l'esthétique contemporaine, Félix Alcan, 1904, pp. 45et 47.

[5] Pour Bergson : "C'est cette sympathie mobile, toujours sur le point de se donner, qui est l'essence même de la grâce supérieure." Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, ch. 1. Œuvres, PUF, 1963, p.13.

[6] Blanché (Robert), Des catégories esthétiques, Vrin, 1979, p.108.

[7] Meynard (Léon),  Esthétique, Eugène Belin, 1961, p.15.

[8] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, op.cit., Le Convalescent 1.

[9] Baudelaire, Curiosités esthétiques, op. cit, p. 341.

[10] Baudelaire, Curiosités esthétiques,  Exposition universelle de 1855, op. cit, p.213.

[11] Segond (Joseph), Traité d'Esthétique, Aubier, 1947, p.174.

[12] Baudelaire, Curiosités esthétiques, Exposition universelle de 1855, op. cit, p.240.

[13] Baudelaire, Curiosités esthétiques, Salon de 1846, op. cit, p.109.

[14] Baudelaire, Curiosités esthétiques, Le peintre de la vie moderne, IV,  op.cit., p.468.

[15] Baudelaire Curiosités esthétiques, Exposition universelle de 1855, p.210.

[16] Baudelaire, Curiosités esthétiques, Salon de 1846, op. cit,  p.109.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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