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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Les sublimations de l'amour-désir

Roger van der Weyden

Roger van der Weyden

 

   Il y a  deux conceptions opposées concernant le désir. Ce dernier est-il l'essence de l'homme qui persévère éternellement dans son être, comme pour Spinoza, ou bien est-il l'expression d'un manque ontologique, comme chez Platon ? Dans le second cas, impossible à satisfaire dans le monde terrestre, il dérive vers la passion de l'absolu, c'est-à-dire vers l'impossible pour les êtres humains, et l'amour est dit philosophe [1] puisqu'il erre entre savoir et ignorer.

   Ces deux modalités du désir correspondent en fait à deux réalités différentes, celle d'un sentiment de plénitude (le désir ne disparaît pas, car il est éternel), ou bien celle d'une frustration relative aux objets manquants ou disparus qui étaient pourtant visés. Au delà de chaque jugement de réalité, c'est-à-dire portant sur ce qui est donné, ce jugement étant la cause de vérités seulement probables, on peut ajouter des jugements de valeur qui feraient prévaloir l'une ou l'autre de ces deux épreuves réelles. Alors la valeur d'un désir pourra satisfaire celui qui vit dans la joie de se savoir éternel et cette valeur sera positive, alors qu'un désir insatisfait aura une valeur négative, même s'il pourra ensuite être jugé à différents niveaux de nos diverses manières d'être affectés (amertume, déception, désespoir…), et même si, par la concentration des forces psychiques, le désir pourra se transformer ensuite en un vouloir capable de nier cette négativité, donc de la dépasser en la sublimant. 

   Dans les deux cas, chaque désir sublimé vise en réalité un état suprême en élevant, selon divers degrés, les épreuves sensibles vers des sentiments qui s'opposent aux besoins instinctifs, tout en leur procurant un plaisir psychique supérieur aux sensations, celui d'approcher le plus grand amour possible, celui qui est sublime parce qu'il échappe à toutes les mesures, ou, plutôt celui qui imagine échapper à toutes les mesures. Car il est impossible de séparer le sentiment grandiose du sublime de ses doubles effets : sur l'imagination qui s'y reconnaît et sur la capacité de raisonner qui peut s'y perdre.

   Tout désir sublimé est en effet également déterminé par un dépassement qui, comme chez Platon, peut chercher à réconcilier dialectiquement les contraires, viser une sublime idée de la beauté, voire le principe éternel et immuable de toutes les déterminations formelles et particulières possibles, et satisfaire pourtant la partie manquante de l'être humain (sa partie spirituelle), notamment en allant raisonnablement de l'amour des beaux corps vers celui des belles formes, c'est-à-dire en une ascension de la lumière vers le divin.

   Cela signifie que dans un désir sublimé qui ne se perd pas dans la violence d'une extase, sa tension vers l'infini peut demeurer en partie raisonnable, même si le désir renvoie à quelques objets grandioses du monde qui seraient susceptibles de le terrifier (éclairs, coups de tonnerre, volcans, ouragans, océans... comme chez le peintre Turner), car le sentiment parfois craintif du sublime peut également être le fruit d'une très utile peur surmontée concernant l'amour de la puissante Nature dont nous n'avons aucune représentation. Pour cela, il suffit que le désir sublimé ne se perde pas dans un monde imaginaire qui serait dépourvu d'objets concrets, car il serait idéalisé.

   Quoi qu'il en soit, l'être humain peut se sublimer en se purifiant de ses pesanteurs matérielles, notamment en s'éloignant de tout angélisme ou puritanisme dans un désir de transparence qui n'implique aucun refus de l'incarnation, mais qui oriente la complexité des désirs vers une perspective éthique, car, comme pour Jankélévitch, cette sublimation rend possible le maximum d'amour dans la précaire finitude d'un être : " L'amour, à force d'aimer, spiritualise à l'extrême notre substance on­tique ; l'être, par la vertu de l'amour, se fait de plus en plus transparent ; l'amant devient tout entier amour. La prépondérance du devoir sur l'être a elle aussi un sens pneumatique, tout comme la victoire de l'amour. La su­blimation débouche non pas sur le néant, mais sur une espérance" [2]

 

 

[1] Platon, Le Banquet, 204 b.

[2] Jankélévitch (Vladimir), Le Paradoxe de la morale, op.cit., p.41 ou 82.

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Jean-Marie Perrin-Terrin 08/04/2020 15:52

Cher M. Perin, je me délecte toujours à vous lire, merci de vos publications. J'aurai une requête à vous formuler je pense qu'en philosophie plus qu'ailleurs il nous faute être sinon précis du moins rigoureux, et si possible toujours parler à partir du texte : on lit ici où là la formule très et peut-être trop raccourcie : «le désir est l’essence même de l’homme» - en réalité cette formule tronquée mérite pour la comprendre d’être restituée intégralement, c’est pourquoi j’estime utile à la compréhension cad à l’émergence des idées claires et distinctes, de revenir à cette magnifique scolie telle qu’elle apparait à la suite de la proposition IX de la 3° parie de l’Ethique, dans laquelle Spinoza nous dit au sujet de l’Esprit conscient de son effort, alors qu’il s’efforce de persévérer dans son être, que «cet effort, quand on le rapporte à l’Esprit seul, s’appelle volonté ; mais quand on le rapporte à la fois à l’Esprit et au Corps, on le nomme Appétit, lequel n’est pourtant rien d’autre que l’essence même de l’homme, de la nature de qui suivent nécessairement les actes qui servent à sa conservation ; et par suite l’homme est déterminé à les faire.» Dans cette scolie Spinoza nous précise qu’entre l’appétit et le désir il n’y a aucune différence sinon que le désir se rapporte généralement aux hommes en tant qu’ils sont conscients de leurs appétits. Il définit le désir comme l’appétit avec la conscience de l’appétit.
Et puis la conclusion magnifique de cette scolie que je ne résiste pas à citer :
Il ressort donc avec évidence de tout cela que, quand nous nous efforçons à une chose, quand nous la voulons, ou aspirons à elle, ou la désirons, ce n'est jamais parce que nous jugeons qu'elle est bonne ; mais au contraire, si nous jugeons chose est bonne, c'est pas ce que nous nous y efforçons, la voulons, espérons à elle et la désirons.

Alors à l’analyse de cette scolie, tout parait plus clair, et le contresens est parfaitement établi au regard des questions de modes d’exposition et d’organisation du propos. Force est de constater que ce texte n’est pas donné comme une définition de l’essence de l’homme, mais du désir. C’est, si l’on veut, le désir qui est défini par l’essence de l’homme, et non l’essence de l’homme par le désir, voilà précisément où réside le contresens et partant les propos qui en dépendent sont disqualifiés en partie…



Votre affirmation liminaire que « le désir est l’essence même de l’homme » n’est pas posée « absolument parlant », autrement dit d’une manière inconditionnée, comme si elle se suffisait à elle-même, puisqu’elle est au contraire placée sous une condition explicite qui la précise avec beaucoup de soins, en même temps qu’elle en limite la portée : ce n’est en effet qu’« en tant qu’on conçoit [l’essence de l’homme] comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même, à faire quelque chose » que le désir est l’essence même de l’homme ….