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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'amour : de l'obscur vers la lumière

Jérôme Bosch

Jérôme Bosch

   La pensée peut s'interroger soit à partir de ce qu'elle ignore (l'inconscient, l'imperceptible), soit à partir de ce qu'elle saisit avec la plus grande certitude (d'une manière pure, formelle ou désintéressée), soit à partir d'une intention raisonnable de douter ou de refuser de séparer totalement le clair et l'obscur, notamment parce qu'il y a du non-être dans l'Être (dans la Nature). À partir de ce rapport tendu entre l'obscur et le clair, une recherche devrait pourtant s'instaurer concernant l'épreuve la plus mystérieuse qui soit sans doute, celle de l'amour. Cette recherche commencerait d'abord au cœur d'une in­contrôlable et étonnante surprise devant l'extension de cette affection qui semble échapper aux primes actes simples et positifs de la pensée, voire qui peut engendrer de naïves relations entre la force d'un commencement [1] et la mystérieuse puissance affective qui la dépasse en l'englobant.

   Pourtant, une possible atténuation de cette surprise est nécessaire si la pensée ne veut pas se laisser fasciner par la puissance toujours naissante (ou renaissante) des sentiments. Comment ? En fait, pour commencer, les épreuves de l'amour ne sont pas vraiment pensables immédiatement, notamment parce qu'elles font d'abord prévaloir leurs primes et grandioses obscurités, comme c'est le cas dans les relations violentes de l'amour-passion qui suppriment les différences en attisant le mystère insondable des affections sensibles, du reste uniquement sensibles. En effet, la prime épreuve passionnelle (et passive) de l'obscur n'est donnée que dans la sensation d'une fusion avec un abîme inéluctable, celui de l'épaisse et brute obscurité de l'élémental dont les effets inconnus et hors d’accès conduisent les êtres humains vers l'ignorance ou vers la peur de l'inconnu. Tout commence donc à un niveau sensible par une métaphore de l'obscur, par une image qui condense en elle profondeur, angoisse et ignorance, même si cette image impliquera ensuite sa propre négation pour satisfaire des exigences vitales plus humaines. Car l'étrangeté et la confusion de cette métaphore expriment, eu égard à l'amour, l'impossibilité d'une relation sans souffrance, voire sans haine. Du reste, sa réalité seulement sensible ne nous transporte que vers le vide prévisible de la disparition de tous les affects.

   Néanmoins, au delà des tensions entre une prime épreuve affective de l'obscur et une volonté de lumière, peut intervenir aussi le projet de clarté qui est présent dans toute pen­sée raisonnable qui ne s'enferme pas dans l'universalité abstraite de ce qui serait uniquement de l'ordre de la Morale ou de la Loi, car ce projet cherche son dépassement dans et par une concrétisation de la lumineuse conscience dans les diverses relations singulières qui unissent à leur manière, avec plus ou moins de certitude, le subjectif et l'objectif, tout en allant des épreuves les plus obscures vers les plus claires.

   De l'obscur peut en effet surgir l'infime clarté d'un lien, c'est-à-dire un éclair de conscience qui domine la nuit, tout en la rendant aimable. L'obscurité matérielle est ainsi dépassée et enveloppée par une conscience, par cette lumière intellectuelle qui diminue les épreuves de l'obscur en préférant ce qui unit à ce qui disperse. Car cette lumière permet d'expliquer, c'est-à-dire de développer le clair à partir de l’obscur, clarum per obscurius... tout en cherchant à retirer, comme Bachelard nous l'inspire encore, "du monde obscur la leçon de lumière." [2]

   La conscience du gouffre de l'obscur découvre ainsi qu'elle n'est pas réduite à l'obscur puisqu'elle peut interpréter les épreuves affectives au delà de leurs primes surgissements, y compris lorsque, comme pour Bachelard, "l'amour n'est qu'un feu à transmettre". [3] Ensuite, la pensée, interprétée et vécue comme une étincelle surgie de l'obscur, pourra rendre possibles d'autres métaphores, puis des concepts probables, des formes anticipées et partielles d'une pensée rationnelle qui clarifient les symboles, notamment lorsqu'un sentiment rassemble, éloigne ou juxtapose consciemment, certes sans les saisir complètement, des sensations objectives, des émotions et des représentations intellectuelles subjectives qui, du reste, s'ajustent plus ou moins bien entre elles puisqu'elles modifient constamment leurs relations. En tout cas, chaque affection, chaque tension attractive, coordonnatrice ou fusionnelle, s'effectue d'abord à partir des primes sensations obscures qui accompagnent la naissance innocente d'un acte d'amour, avant de faire surgir plus tardivement l'évidence joyeuse d'une plénitude affective qui pourra inspirer des raisons d'aimer plus librement d'autres formes, ou de continuer à aimer seulement celles qui appartiennent aux déterminations de la nature.[4]

   Dans ces conditions, si l'épreuve de l'indicible s'impose d'abord, c'est très probablement parce que, en sa réalité sensible, la puissance de l'amour est considérable, trop considérable pour être pensée clairement, c'est-à-dire au-delà de toute considération. Cette puissance ne saurait donc être comprise simplement en elle-même et par elle-même. Et le mystère de l'amour serait en effet plus fort que tous les parce que puisqu'il ferait triompher, selon Vladimir Jankélévitch, "ce je-ne-sais-quoi si évasif et si controversable (qui) est la chose la plus im­portante du monde, et la seule qui vaille la peine." [5] 

   Il sera néanmoins difficile d'en rester à ce constat qui conduit à penser que l'amour est la sur-vérité inconnaissable qui contient toutes les vérités, tout en impliquant pourtant un savoir nescient le concernant. En effet, l'amour est plutôt la sur-réalité qui émane de la puissance de la Nature, mais qui nous donne cependant à comprendre un peu quelques-uns de ses effets, c'est-à-dire les multiples différences qui s'instaurent objectivement et plutôt clairement entre diverses sortes d'amour : de la nature, de la vie, de l'autre être humain, de la culture, voire de la sagesse… N'y aurait-il pas alors un point commun à tous ces sentiments au-delà d'un prime je-ne-sais-quoi ? Très probablement, mais avant de pouvoir répondre plus explicitement à cette question, ne faudrait-il pas penser l'amour en tenant compte, au sein de ses multiples variations, de la présence de la puissance créatrice positive et souveraine de la Nature[6] qui en est la cause, même si cette puissance est elle-même incompréhensible, c'est-à-dire toujours en devenir, voire aussi bien susceptible d'assembler ses effets que de les multiplier ? L'action de cette puissance incompréhensible de la Nature, éternelle et infinie comme pour Spinoza, ren­drait en réalité pos­sibles tous les sentiments ainsi que tous les actes imprévi­sibles et bénéfiques où chacun déploie son propre amour, et elle donnerait aussi à penser que la Nature n'est pas vraiment étrangère aux pensées humaines qui veulent aller au-delà d'un prime je-ne-sais-quoi totalement obscur.

   Dès lors, afin d'échap­per à la dérive des significations qui restent bloquées ou fascinées par l'indiscernable, l'indistinct, l'insaisissable, voire par une mystérieuse intervention de l'invisible (comme celle du surnaturel ou du sacré) dans le visible (dans ce monde terrestre), ne faudrait-il pas toujours penser l'amour à partir de la puissance positive qu'il manifeste, ici et maintenant, comme le don ordinaire qui permettra de satisfaire tout désir légitime de donner un sens clair, co­hérent et heureux à une existence humaine ? Très probablement, car la puissance du don de l'amour par la Nature, offre éternellement à ce monde (comme à de multiples autres mondes peut-être) de nouvelles créations qui ne sont pas séparées de l'intelligence de leurs devenirs, notamment dans leurs meil­leurs effets, c'est-à-dire dans les dons les plus bénéfiques pour les êtres humains, par exemple lorsque la force du vrai l'emporte sur les tentations de l'illusion ou de la fausseté.

   Dans cette pers­pective claire, une intuition globale de l'amour, demeure pourtant impossible. Car, si ce n'était pas le cas, nous réduirions l'amour soit à ses affects primaires, ces derniers étant des sensations brutes (comme le plaisir ou la souffrance), soit à l'interprétation de quelques détails matériels plus ou moins mythiques et fructueux, soit à des raisons seulement for­melles, soit à des concepts provisoires qui, pour Bachelard, devraient ensuite être affinés ou rectifiés. [7] Cela signifie alors que l'amour prévaut sur tous les concepts et sur toutes les intuitions, et que, dans sa prime expression,  il est obscur en lui-même et ignorant de ses éventuels fonde­ments, y compris métaphysiques [8] : "Ce n'est pas la connaissance du réel qui nous fait aimer passionnément le réel. C'est le sentiment qui est la valeur fondamentale et première. La nature, on commence par l'aimer sans la connaître, sans la bien voir, en réalisant dans les choses un amour qui se fonde ailleurs. Ensuite, on la cherche en détail parce qu'on l'aime en gros, sans savoir pourquoi." [9]

   Ce "sans savoir pourquoi" est du reste très intéressant puisqu'il interprète l'amour en rapportant les limites de sa connaissance à l'incompréhensible infinité de la Nature. En fait, le philosophe de la psychanalyse de la connais­sance objective et de la rêverie n'en est pas resté aux propriétés mystérieuses de l'amour hu­main. Il a su élever ensuite inductivement les contra­dictions inhérentes à l'amour vers deux épreuves méta­physiques [10] très précises : la première qui lui a permis de purifier la réalité brute des affects (surtout du plaisir),  et la seconde qui lui a permis d'effectuer une sublimation rationnelle de l'ardeur des sentiments  ; ces derniers étant psychanalysés avant d'incliner vers des concepts probables qui ont ensuite été contrôlés, [11] puis rectifiés. [12] En tout cas, la primauté temporelle du sentiment de l'amour sur sa connaissance plus ou moins étendue a entraîné deux conséquences méthodologiques importantes, l'affirmation d'un prime non-savoir : "comprendre qu'on n'avait pas compris", [13] et douter librement à partir du vide inhérent à toute compréhension qui s'ouvre sur ce qu'elle ne peut pas saisir.

   Aveugle ou obscure, la puissance de l'amour inspire ainsi les êtres humains qui cherchent à donner un sens aux cruelles pesanteurs de leurs existences. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il est d'abord tout à fait impossible de penser autrement qu'en fonction de cette puissance le monde terrestre qui les détermine très précisément. Pour cela, en décidant de poser l'idée de cette puissance, chaque être humain aime d'abord sans savoir pourquoi, puis il cherche à savoir, c'est-à-dire à sortir de l'obscurité qui domine à la fois ses épreuves sensibles, sa vie émotionnelle et son intelligence au sens étymologique (intus legere : lire de l'intérieur). Chacun commence en effet par aimer inconsciemment ce monde et cette vie qui lui échappent, probablement parce qu'ils lui échappent, sans savoir pourquoi, mais pourtant afin de sortir de cette nuit qui n'est pas nécessairement, comme l'affirmait Breton, "un infracassable noyau de nuit." [14] Or ce sans savoir pour­quoi est intéressant puisqu'il situe d'abord l'épreuve indéterminée de l'amour en de­hors de toutes les limites intellectuelles. Il met la pensée à l'intérieur de ce qui lui échappe. Et si un être humain pouvait comprendre pourquoi, cela implique­rait qu'il serait parvenu à circonscrire l'amour dans le champ d'une pensée qui serait abusivement contrainte d'ignorer les profondeurs inconscientes des ins­tincts, des tendances, des appétits, des besoins et des désirs contradictoires qui ne sont pas encore cor­rélés avec les multiples intuitions que nous pouvons ex­primer sur l'amour…

   Du reste, le fait d'ignorer ces profondeurs détournerait chacun de ce qui est de l'ordre du dépli formel d'un concept, en valorisant une seule épreuve sensible, celle qui n'est peut-être pas sans raison, mais dont nous ignorons d'abord si raison il y a vraiment. Afin de sortir de cette impasse où domine l'improbable et l'irrationnel, il est donc nécessaire de penser au bord de ce gouffre sans pour autant s'y laisser choir. Au bord, cela signifie qu'un contact est néanmoins possible entre la profondeur inconsciente des instincts qui défient la pensée et cette dernière qui pénètre l'obscur afin de l'éclaircir. En conséquence, les concepts de l'amour ici recherchés ne sont pas tout de suite donnés par l'amour de la nature [15] qui les détermine pourtant, car les expressions inconscientes de l'amour échappent d'abord à la pensée réflexive qui ne saurait interpréter ses fondements les plus obscurs, notamment ceux qui poussaient Vladimir Jankélévitch à s'épanouir dans la fraîcheur matinale "d'un monde sans mémoire et sans préexistence". [16] Il serait donc abusif de considérer qu'une interprétation claire et cohérente de l'amour serait immédiatement possible pour commencer son interprétation.

 

 

[1] "La plus grande des forces, c'est la naïveté." Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.66. 

[2]  Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.5.

[3]  Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) Idées, 1965, p.48.

[4] Le mot nature (sans majuscule) implique un point de vue fini et incomplet à partir du monde terrestre sur la Nature infinie qui crée tous les mondes.

[5]  Jankélévitch (Vladimir), Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, 2. La Méconnaissance, le Malentendu, Seuil, 1980, p.111.

[6] Avec une majuscule le mot Nature désigne l'Être infini qui devient en créant éternellement de nouveaux mondes.

[7] "Les intuitions premières sont toujours des intuitions à rectifier." Bachelard, Études, 1934-35, Vrin, 1970, pp. 80, 83, 84, 95 et 97.

[8]  Pour Bachelard, "l'esprit peut changer de métaphysique ; il ne peut se passer de métaphysique." La Philosophie du non, Quadrige/PUF n°9,  p.13 

[9]   Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.155.

[10] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, pp.1, 60, 82. 

[11] Bachelard, Le Rationalisme appliqué, PUF, 1949, p. 66.

[12] Bachelard, Le Rationalisme appliqué, Ibidem, p. 51.

[13] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.177.

[14] Breton (André), Introduction aux Contes bizarres d'Achim Arnim.

[15] Au sens d'un monde fini qui peut aussi être pensé dans son ouverture sur l'infinité de la Nature.

[16]  Jankélévitch, Le Pur et l'Impur, Champs Flammarion, 1960, p. 57

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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