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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'amour-création

William Blake

William Blake

Les deux concepts de l'amour créateur

 

   L'idée d'une création (ποίησις) est-elle séparable de l'amour ? Assu­rément non, même si les formes créées sont différemment aimées, voire appréciées par les êtres humains, car dans un état d'indifférence aucune nouveauté n'apparaîtrait. Pour éviter cette situation absurde, il faut donc associer l'amour et la création, c'est-à-dire affirmer qu'il n'y a création que dans l'amour, même s'il peut y avoir de l'amour sans création, par exemple dans le fait de recevoir passivement un don. Dès lors,  comme Vladimir Jankélévitch l'a souligné, l'amour est "littéralement une poésie, ποίησις", [1] c'est-à-dire un vif sentiment qui exprime un lien fondamental, stimulant, imprévisible, brut et étrange entre les mots (ou les images) d'un monde fictif et les forces primitives de ce monde terrestre. Et, inversement, chaque création implique l'amour de ce qui la rend possible.

   Pourtant, le concept générique de l'amour créateur [2] a deux facettes inséparables, l'une objective, l'autre subjective, chaque être humain faisant prévaloir à sa manière singulière l'une ou l'autre. Dans la première perspective, celle de Bachelard par exemple, "l'amour n'est qu'un feu à transmettre". [3] Cela signifie que l'acte créatif impliqué dans l'amour est de l'ordre du passage d'une force matérielle vers une autre, dans l'éveil d'une augmentation ou d'une diminution, mais sans aucune nouveauté possible. Chaque création n'est alors qu'une production qui permet de "hausser le réel d'un ton" sans inspirer pour autant un modèle absolu qui dé­passerait toutes les mesures, y compris celles qu'une pensée imagine lorsqu'elle crée des totalités fictives. Dans la perspective de cet amour de transmission, la valorisation des choses terrestres crée une relation positive qui implique d'aimer des faiblesses des choses avant de chercher éventuellement à les transfigurer ou à les corriger. Dès lors, si très souvent l'amour n'est effectivement qu'un feu à transmettre, ce point de vue n'exclut pas nécessairement que dans ses échanges les plus ardents, un créateur puisse aussi aimer transmettre des forces moins destructrices et plus contrôlées. Un amour créateur n'est donc pas uniquement un engen­drement qui prolongerait les déterminations de sa propre existence en les extériorisant, voire en les renforçant, car ce sont les forces déséquilibrées de ce monde qui ont aussi rendu possible le surgissement d'une chose nouvelle qui appartenait pourtant déjà, dans une apparence différente, au don permanent et inconditionnel que la Nature effectue sur elle-même, notamment en rassemblant différemment ses multiples créations.

   D'un autre côté, plutôt subjectivement, l'amour crée d'abord dans un sens non absolu, puisqu'il ne s'agit pas de faire naître ex nihilo quelque chose à partir de rien (comme l'Éternel dans la Bible). L'amour crée dans un sens relatif qui consiste à produire quelque chose à partir d'un prime chaos de points de vue possibles, ce quelque chose répondant alors à un désir de cohérence (ou d'ordre), c'est-à-dire à un désir conforme soit à une exigence singulière, soit à une nécessité intime. Dans le premier cas, pour Nietzsche par exemple, l'ardeur de ses propres actes créatifs, animée par son "propre brasier," [4] fait ensuite surgir une étoile dansante, car seule l'extension rayonnante de son propre vou­loir-vivre créatif est vraiment susceptible d'être aimée. [5] Dans le second cas, comme pour Kandinsky, les formes se spiritualisent eu égard à l'amour  nécessaire qui les inspire, c'est-à-dire sans être déterminées par une autre cause que celle de son propre rayonnement sensible et intellectuel. Dans les deux cas, à partir du déséquilibre inhérent à chaque mystérieux et inexplicable changement de perspective, tout créateur sent et sait que son propre vouloir accomplit quelque chose qui le dépasse. Cet amour créatif est ainsi insépa­rable de l'expression en devenir d'une singularité vers sa mystérieuse et impensable per­fection, comme vers celle de la Beauté par exemple.

   Du reste, dans cette perspective subjective, subsiste néanmoins un déséquilibre important qui provient d'un déficit entre celui qui crée et ce qui est créé. Car, dans chaque amour créatif, le sujet éprouve un rapport déséquilibré entre sa propre finitude et ce qui la dépasse. L'exprimant est du reste bien loin d'être tout à fait contenu dans ce qu'il exprime. Subsis­tent en effet des manques, des retraits, des distances, des réserves, des déséquilibres, voire des éloignements, comme pour Novalis lorsqu'il affirmait : "Dans l'éloignement tout est poésiepoème. Action à distance. Lointaines montagnes, hommes lointains, loin­taines cir­constances." [6] Or ce sont précisément ces écarts entre diverses perspectives possibles, subjectives et objectives, entre ce qui est donné et de multiples transformations virtuelles, qui rendent une singularité extraordinairement créatrice.

   La force de l'amour inspire ainsi diversement chaque acte créatif, certes subjectivement et mystérieusement lors­que le sentiment prévaut sur celui des formes qui apparaissent dans les divers dé­cors de la terre. Mais, qui pourrait, sans sombrer dans quelque absurde fétichisme, accepter de se laisser uni­quement fasciner par telle ou telle forme particulière ? Pour échapper donc à toute fusion illusoire avec le monde objectif, inspirée par les forces créatrices de l'amour, plus intensément lorsqu'une joie l'accompagne, chaque nouvelle créa­tion effectuée par un être humain peut alors chercher aussi à équilibrer un peu les formes qui l'inspirent, puis viser soit un accroissement de ses forces, soit leur renforcement, soit leur maîtrise.

   Dans ce contexte, un créateur ne cherche donc pas seulement à participer aux forces objectives de ce monde, il désire aussi les rassembler en atténuant leurs déséquilibres ou leurs feux dévorants. Et c'est dans l'amour de ce monde, d'un monde vraiment habitable, que chaque créateur puise l'énergie nécessaire pour rendre possibles des formes nouvelles, par-delà les forces et les faiblesses des choses naturelles, en rapportant, l'amour des formes aidant, les apparences finies du monde terrestre à l'infinité de la Nature qui anime éternellement tous les mondes.

 

[1]  Jankélévitch (Vladimir), Les Vertus et l'amour, 2, Champs/Flammarion, 1986, p.218.

[2]  Comme l'affirmait Novalis dans Les Hymnes à la nuit, IV.

[3]  Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) Idées, (1965), p.48.

[4]  Nietzsche, L'Antéchrist, § 53.

[5]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 349.

[6]  Novalis, L'Encyclopédie, Minuit, 1966, p. 66.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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