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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Paroles et images mythiques du désir

Sebastiano Ricci : Vénus et Cupidon, 1700.

Sebastiano Ricci : Vénus et Cupidon, 1700.

   Un mythe, du grec muthos (parole, fable, récit, légende), du grec muthein (parler, converser), est l'expression d'un discours, plus ou moins mensonger ou fabuleux, sur les origines, les fins, les recommencements ou les prolongements (l'éternel retour). Cependant, ce discours collectif est en fait mensonger, car il prétend saisir un commencement parfait là où rien ne commence vraiment et là où personne n'a pu y participer, ou bien il prétend dire une réalité éternelle comme celle qui définit le désir chez Spinoza : l'acte de persévérer dans son essence humaine. Dès lors, le désir naît soit pour nier un manque, soit pour affirmer une perfection toujours déjà là, donc il ne surgit jamais clairement à partir de la pointe claire d'une décision accordée avec une réalité et qui serait capable de déterminer un commencement saisissable par une conscience.

   Pour cela, la parole fictive d'un mythe, donc en plus, dépasse les réalités de la vie quotidienne ordinaire et impose la souveraineté d'un imaginaire (une fiction du Tout) qui fait étrangement fusionner image et sens. Ainsi l'amour-désir a-t-il été considéré par Vladimir Jankélévitch comme la source d'une "fabrication de mythes". [1] Ainsi l'amour-désir a-t-il pu inspirer un élan irrationnel vers des images mythiques qui associaient immédiatement et sans raison apparente ce qui était séparé, tout en faisant prévaloir la pseudo unité d'images en clair-obscur qui se sont répétées sous de multiples formes sans parvenir à une fin, et sans savoir pourquoi ni comment la poussée du désir qui les inspirait avait pu commencer ! Le langage mythique du désir parle en effet à partir d'images qui traduisent métaphoriquement une coupure ou une totalité indépassable et insaisissable, notamment parce que ce qui est visé chaque fois par un désir est soit parfait, soit à la jonction du possible et de l'impossible, et toujours l'expression d'une réalité seulement symbolique (allégorique ou tautégorique) qui ne cherche pas une satisfaction dans le monde vécu, mais qui cherche soit à unir ce qui ne peut pas l'être (comme l'eau et le feu), soit à tout réduire à un élan vital incandescent qui pourtant ne détruirait pas. C'est du reste dans cette perspective que Nietzsche, poussé par les débordements de son imagination, a pu survoler son vécu avec des paroles excessives, voire trans­gressives, tout en rêvant à un entrelacement amoureux de la lumière avec les ténèbres : "Quel est en moi cet inapaisé, quel est en moi cet inapaisable qui demande à élever la voix ? Un désir d'amour est en moi qui parle le langage de l'amour. Je suis lumière : ah, que ne suis-je nuit ! Mais c'est ma solitude, qu'être de lumière encerclé (…) Ah ! Que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme je téterais le sein de la lumière ! (…) Il est nuit : comme une source mon désir éclate en moi, - mon désir demande la parole." [2]

   Néanmoins, le discours mythique a surtout été pertinemment considéré par Nietzsche comme "le lit de paresse de la pensée". [3] Car ce discours chimérique fait en effet comme si les besoins primitifs qui précèdent les désirs pouvaient être compris ainsi que tout ce qui les nie : le vide, voire le néant de la mort. Le discours mythique est en tout cas une réponse à un manque qui masque une béance, comme celle qui se situe entre les mots et choses, puis qui métapho­rise bien au delà de cette béance. Il fait aussi comme si un être humain pouvait être au centre de lui-même et complet (à l'image de Narcisse), ou bien comme s'il pouvait être un sujet souverain et puissant (à l'image de Prométhée), comme s'il pouvait être totalement savant ou sage, voire annonciateur de temps nouveaux, ou bien comme si un être humain pouvait être le prophète d'une uchronique fin de l’histoire (Marx).

   En tout cas, plusieurs mythes incarnent particulièrement diverses formes de l'amour-désir dans leur rapport à un manque réel ou fictif, voire à ce qui détermine un manque absolu (la mort) : celui du sage (Épicure pour Lucrèce) qui s'isole dans sa souveraine indépendance pour jouir de sa vie, celui des Danaïdes condamnées à remplir éternellement un tonneau percé, celui de Don Juan qui vibre au sein des constants détours de ses propres désirs afin d'attirer les désirs des autres (séduction), notamment par diverses transgressions sociales qui fuient et qui défient la mort en espérant sans doute la séduire.

   Plus précisément, le sens qu'un mythe révèle est uniquement celui du fait qu'il prédit, peu importe ce qu'il prédit. Pour cela, son discours est intemporel, irrationnel, fabuleux, voire merveilleux.[4] Il crée ainsi la fiction d'une totalité exprimable, alors qu'en fait il ne s'agit que des vibrations éphémères d'images plus ou moins agréables ou sublimes, par exemple celle du vert para­dis des amours enfantines [5] de Baudelaire, ou bien celle "du jardin bleu de la félicité primitive"[6] de Vladimir Jankélévitch.

   D'autres fictions mythiques sont du reste toujours possibles : celle d'une paix perpétuelle, celle de temps héroïques, celle de quelque Âge d'or de l'innocence, mais, concernant l'amour-désir, il faut surtout retenir l'image  d'Érôs  (έρως) qui associe symboliquement la vulgarité de l'appétit sexuel avec les joies d'un amour céleste qui pourrait sublimer l'amour physique. En tout cas, la figure mythique la plus révélatrice de l'amour-désir est bien celle du divin Éros [7] qui était considéré, dans la mythologie grecque, comme le fils du Chaos. Cette figure a du reste inspiré Platon pour lequel Éros était un démon, c'est-à-dire un être intermédiaire, notamment parce qu'il était né, lors des fêtes de la naissance d'Aphrodite (figure supérieure du Beau qui inspire l'Amour du divin) de l'accouple­ment de deux divinités contradictoires : Pôros, dieu de l'Expé­dient, de la richesse, et Pénia, déesse de la Pauvreté. C'est ainsi que le désir était, pour Platon, non seulement contradictoire (entre manque et plénitude), mais aussi capable de nier une privation, d'abord en un mythique désir nostalgique de l'unité perdue, puis en un mouvement de retour vers le divin.

   Quoi qu'il en soit, les fondements de l'amour-désir renvoient tous à un commencement sans origine, c'est-à-dire à un commencement mythique qui se dissimule dans des images, comme dans la représentation de Cupidon qui symbolise, avec son bandeau sur les yeux et la flèche de son arc visant quelques proies à l'aveugle, un besoin général d'aimer qui se perd dans de cruels désirs de pénétration (ses flèches symbolisant les pointes du désir). Assimilé au Dieu grec Éros, être ailé, malin et cruel, frère d'Antéros, son contraire, Cupidon (du latin cupere : désirer) a le plus souvent été représenté comme un ange-enfant dénudé aux ailes diversement colorées et en train de voltiger autour de Vénus. Or, parce que l'objet visé par lui n'est pas vraiment un objet, mais un rêve d'objet, il semble répondre à un manque en nourrissant de nouveaux manques, sans doute parce qu'il obéit plus aux extravagances de l'imagination qu'à une approche rigoureuse du réel.

   Dès lors, si le langage symbolique inspiré par la plénitude illusoire d'une totalité parfaite ou par le manque constitutif de l'amour-désir relève parfois des mécanismes symboliques de condensation, de transfert et d'inversion instaurés par Freud, ce langage ne requiert pas la méthode du psychanalyste, car la conceptualisation de l'amour-désir ne saurait passer par les seuls concepts de refoulement ou de transfert qui la réduisent trop à des déterminations objectivistes (libidinales) et causalistes (rapportées à une mythique scène primitive). En effet, la conceptualisation de l'amour nécessite de traverser un langage métaphorique sans oublier que le devenir des images se transforme chaque fois en rencontrant les pensées plus ou moins sublimées qui animent aussi le bruissement des désirs. En conséquence, les images mythiques paraissent nécessaires mais insuffisantes pour penser l'amour et c'est néanmoins à partir d'elles que des métaphores de métaphores seront ensuite possibles, notamment pour faire surgir à partir d'elles un concept de l'amour-désir capable de faire rayonner, en deçà des sentiments de manque et de plénitude, la discrète lumière d'une conscience qui les distingue un peu et plutôt clairement.

 

[1] Jankélévitch (Vladimir), Les Vertus et l'amour, 2, op.cit., p.218.

[2] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de la nuit, p. 123.

[3] Nietzsche, Le Livre du philosophe § 192.

[4] "Le mythe est un assemblage de merveilleux ." (Aristote, Métaphysique, A2, 982 b13).

[5] Baudelaire, Les Fleurs du mal, Moesta et errabunda.

[6] Jankélévitch, Le Pur et l'Impur, Champs Flammarion, 1960, p.28.

[7] Eρως, Cupidon  pour les Romains.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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