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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Les mouvements gracieux

Les mouvements gracieux

 

 

Les mouvements sinueux et les arabesques du gracieux

 

   

   Dans sa manifestation la plus simple, l'épreuve esthétique du gracieux relève d'un accord fragile entre une forme en mouvement et le plaisir procuré par ce mouvement pour un être humain. Par exemple, le déplacement naturel des nuages dans le ciel semble gracieux lorsqu'il accorde sa légèreté avec les mouve­ments intimes d'une perception reposante qui est certes plutôt mystérieusement rêvée que pensée, c'est-à-dire d'abord non finalisée par un sujet ou pour un objet.

   Mais d'autres ac­cords plus ou moins personnels sont possibles, par exemple au cœur de l'offrande de dons naturels plutôt intéressés, comme c'est le cas lors d'une fructification. Cela implique qu'un senti­ment actif, c'est-à-dire une sorte d'amour des différences les plus nuancées, s'est instauré en reliant le donateur, la donation et le do­nataire.

   Dès lors, la beauté des formes gracieuses réside dans les modula­tions souples de leurs apparences comme pour les plis d'un vêtement ou comme pour les courbes sinueuses de l'eau d'une rivière. Ou bien, dans les arts plastiques, pour Robert Blanché, "le gracieux évite la raideur de la ligne droite et les ruptures des angles, il se déploie selon un enchaînement heureux de courbes." [1] Et cet enchaînement gracieux paraît d'autant plus plaisant qu'il est simple, précis, agile et aisément exécuté, comme l'a remarqué Jean-Marie Guyau après Spencer : "Le mouvement qui donne l'impression de la grâce est celui où tout effort musculaire semble avoir disparu, où les membres se jouent librement, comme portés par l'air. De là la supériorité du mouvement curviligne ; la ligne courbe, formée d'une infinité de lignes qui se fondent sans interruption l'une dans l'autre, est comme le schéma d'un mouvement dans lequel très peu de force se perd, et où aucun effort inutile n'est demandé à aucun muscle." [2]

   En résumé, lorsque de multiples modulations se produisent aisément, le sentiment esthétique du gracieux accompagne réellement avec bonheur les mouvements continus des apparences sensibles les plus doucement harmonieuses, c'est-à-dire bien accordées entre elles en fonction d'une invisible ligne sinueuse qui obéit à une raison discrète et très secrète : "Rodin remarque que dans un marbre de Phidias, les épaules, le bassin, les genoux et les pieds forment les quatre relais d'une ligne sinueuse qui oscille de droite à gauche et tombe d'aplomb : l'impression résultante est celle d'une raison heureuse." [3] 

   Cette raison heureuse suit bien une ligne sinueuse. Et cette ligne qui crée des modulations gracieuses est parfois celle de l'arabesque. Dans l'histoire de l'art, précisément dans l'art oriental, l'arabesque rassemble des lignes de forme courbée pour orner, avec ou sans fioriture, un objet peint ou sculpté, tout en entrelaçant des lettres avec des formes végétales plutôt stylisées. Sans doute à cause de cette forte stylisation, le dessin nommé "arabesque" sera plus tardivement considéré par Baudelaire, dans une optique moderne au sens de romantique, comme "le plus idéal de tous…le plus spiritualiste des dessins." [4] Comment interpréter cette idéalité qui demeurait pourtant sensible et complexe ? D'abord, il ne s'agissait pas d'une idéalité au sens où, pour Hegel, il y aurait un devenir progressif de la réalité vers davantage de pureté, car l'arabesque considérée ne tend pas vers une infinité pure et seulement spirituelle. Pourtant elle ne déploie pas ses lignes gracieusement courbées d'une manière limitée sans être animée par la puissance infinie de la Nature qui lui permet d'accompagner et de faire rayonner spirituellement des formes finies, sensibles et qui semblent presque vivantes.

   L'arabesque est ainsi une forme à la fois gracieuse et mystérieuse, en partie gracieuse parce que mystérieuse. Ou bien, plus précisément, comme l'a affirmé Élie Faure, elle est un ensemble de lignes ondulantes qui exprime surtout les profondeurs invisibles du monde, à la fois subjectif et objectif, qu'elle rassemble à sa manière libre et déterminée : "C'est l'arabesque, l'expression rationnelle de la forme vivante que ne saurait traduire la ligne droite, qui est la mort, que l'absolu trop métaphysique de la ligne circulaire condamnerait à ne jamais se renouveler et se mouvoir et dont les lignes courbes ondulantes et continues peuvent seules dire les flux, les reflux, les élans et les chutes, les repos et les efforts, en même temps qu'elle laisse sa personnalité et sa fonction à chacun des éléments qu'elle unit dans une vie commune.' [5]

   Dans le prolongement des sinuosités gracieuses de l'arabesque, une autre forme, encore plus précise, a été utilisée dans l'art pour décrire le "serpentement" gracieux des choses, celle de la ligne serpentine qui, sans suivre une direction prédéterminée, fait penser à la vivacité d'une flamme ou aux ondulations des vagues ou des nuages. Cette ligne onduleuse, comme celle de la lettre S, équilibre ses courbes en s'enroulant autour d'un axe. Dans ces conditions, par exemple pour Léonard de Vinci, la ligne serpentine exprimait et révélait dans son art, du reste très secrètement, l'invisible orientation courbée de ses figures visibles, y compris dans l'expression d'un sourire.

 

[1]  Blanché (Robert), Des catégories esthétiques, Vrin, 1979, p.108.

[2] Guyau (Jean-Marie), Les problèmes de l'esthétique contemporaine, Félix Alcan, 1904, p.38.

[3] Cité par Maurice Nédoncelle, Introduction à l'esthétique, PUF, 1967, p.95.

[4] Baudelaire, Curiosités esthétiques- L'Art romantique et autres œuvres critiques, Garnier Frères, 1962, Extraits des journaux intimes (Esthétique et Beaux-arts), p. 530 et Fusées, IV.

[5] Faure (Élie), Histoire de l'art. L'Art renaissant, Le Livre de poche, 1964, p.136.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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