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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La puissance infinie de l'amour

Rubens

Rubens

   Conformément au sens général donné par les dictionnaires, l'amour est l'expression d'un élan vital du cœur. En fait, deux métaphores dialoguent dans cette brève interprétation, celle du cœur qui bat pour quelque chose ou pour quelqu'un, et celle d'une force qui s'élance hors d'elle-même en étant affectée, c'est-à-dire mystérieusement attirée par un ou plusieurs êtres. Associées, ces deux images mentales qui évoquent un battement intime et un élan externe ne sauraient inspirer un concept simple de l'amour, c'est-à-dire une représentation intellectuelle, claire, distincte et susceptible de rassembler de multiples déterminations suffisamment communes pour produire une ébauche générale, voire universelle de son objet. En réalité l'acte d'amour, sans doute inspirateur de multiples concepts, est mû par une puissance créatrice et évolutive de la vie des organismes qui ne peut être réduite à un concept général. En effet, chaque acte d'amour perpétue instinctivement les espèces vivantes en visant ce qui leur est utile, mais pas seulement puisqu'il inspire aussi aux êtres humains de possibles dépassements plus ou moins estimables, admirables, positifs ou négatifs, plaisants ou non. Cela signifie que les actes d'amour sont des faits qui produisent des sentiments porteurs de contradictions plus ou moins reconnues, donc qui impliquent une conséquence méthodologique importante : la primauté d'un non-savoir et d'une absence de règles les concernant. L'amour serait alors une surréalité trop puissante et trop vaste pour permettre sa compréhension et sa régulation. Comme Socrate, il faudra alors comprendre d'abord qu'on ne peut pas tout comprendre. En effet, dans un premier temps, ce qui est donné à penser de l'amour, c'est sans doute sa puissance infinie qui crée de trop grandes extensions et attractions mystérieuses ; ces dernières l'empêchant d'être compréhensible, c'est-à-dire d'être assimilable, contenu, enveloppé, saisi ou embrassé par une pensée claire et précise. En effet, comme pour Aristote, la plus grande extension de l’amour règne dans le monde naturel qui se rapporte à l'action divine du suprême désirable, ou bien,  comme pour Ibn'Arabi, mystique soufiste, l'amour serait "le principe (acl) de l'Existence universelle (wujûd)." [1] Quoi qu'il en soit, comment penser, l'amour de soi, d'autrui, des animaux, des choses de ce monde, du jeu, du luxe, du travail, de la science, de la justice, de sa patrie, de l'art, de Dieu ou de la Nature [2] ? Et est-ce la même sorte d'élan ou d'attraction dans tous ces cas ? L'idée même d'un amour humain, interprétée au mieux comme un facteur d'accord libre entre des êtres différents (pourtant un peu semblables dans leur chair mortelle), échappe d'abord à toute compréhension puisqu'elle est différemment déterminée selon l'épreuve obscure des sensations, et surtout selon la diversité des instincts qui l'animent : instinct de vie, de mort, de domination, de conservation, d'expansion… En conséquence, comment produire des concepts pertinents de l'amour sans réduire la puissance infinie de son extension qui, par delà le bien et le mal, comme Nietzsche [3] l'a souligné, est aussi bien la cause des plus belles actions que des crimes les plus cruels ? Peut-être faut-il d'abord partir d'une interrogation concernant l'extension de ses effets naturels et culturels, et non partir de ses fondements ? Il faudrait dans ce cas chercher à comprendre comment les élans, les attractions et les accords plus ou moins libres ou déterminés de l'amour parviennent à se déployer d'une manière claire à partir de la conscience de leurs effets, soit extravagants soit porteurs de quelques raisons.

 

[1] Ibn'Arabi, Traité de l'amour, Albin Michel, 1986-2007, p.40.

[2] Avec une majuscule le mot Nature désigne l'Être infini qui devient en créant éternellement tous les mondes.

[3] "Ce qui est fait par amour, n'est pas moral, mais est religieux.- Was aus Liebe gethan wird, das ist nicht moralisch, sondern religiös." Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Notes et aphorismes, n°67, Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.398.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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