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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

- L'amour de la raison et les raisons d'aimer

Éliézer et Rebecca par Poussin, 1648, Musée du Louvre

Éliézer et Rebecca par Poussin, 1648, Musée du Louvre

- L'amour de la raison et les raisons d'aimer

 

   La raison étant la claire expression d'une pensée, y compris sensible, qui s'oriente consciemment et volontairement d'une manière ordonnée vers des repères plutôt clairs, soit d'une manière analytique (déductive), soit d'une manière inductive et synthétique, sa propriété logique n'est complètement autonome que lorsqu'elle est formelle, donc trop abstraite pour interpréter pertinemment toutes les variations du devenir complexe de la nature. Or, lorsque la raison est le fruit d'une pensée consciente canalisée par une volonté, la conscience d'aimer se divise entre, d'une part un amour de la raison qui ne permet pas de saisir par la pensée tout l'amour qui l'a inspirée en la débordant intensément, et d'autre part en de multiples raisons pratiques d'aimer. Cette distinction implique que les multiples raisons inhérentes à l'amour (au sens de pensées claires et distinctes, c'est-à-dire de concepts) ignorent pourquoi ces raisons dépendent d'un prime amour de la raison. La cause de cette incompréhension réside dans la nature infinie de l'amour au sens de sans aucune limite et parfaite si l'on suppose que la réalité qui englobe tous les êtres passés, présents et à venir échappe à notre connaissance sans être, pour autant, inconnaissable en elle-même. Du reste, sans cette perfection de la puissance de l'amour, comment l'amour de la déraison, de la folie et de la haine, y compris de l'amour de sa propre haine, serait-il possible? De plus, sans cette perfection de l'amour qui dépasse toutes les contradictions, le monde ne serait-il pas privé des coordinations nécessaires à sa pérennité ? En tout cas, cette incompréhension n'empêche pas la conscience, qui interroge à la fois l'amour de la raison et les multiples raisons d'aimer empiriquement les choses de ce monde, de se concentrer volontairement sur l'amour qui l'inspire en se donnant un orient plus lumineux que l'intuition sensible de la trop puissante source de toute pensée qui est susceptible d'être aimée. Dès lors, cette lumière concentrée pourra renforcer les élans de la conscience lorsque, en son ouverture sur l'universel, elle découvrira, de réels liens susceptibles d'orienter les divers objets de ses sentiments vers ce qui leur donnera un sens clair, par delà leur prime obscurité. Ce processus permet du reste à la pensée qui se donne ensuite des raisons d'aimer de mettre au jour de précis repères capables de l'orienter vers des concepts d'abord formels (d'unité, de pluralité ou de totalité) puis empiriques ; ce qui lui permettra de comprendre plus clairement chaque épreuve sensible, notamment affective. Cela signifie que les raisons inhérentes à l'amour  sont déjà présentes, en puissance, dans l'amour de la raison pensé intuitivement, puisqu'elles apparaissent dans des concepts qui sont néanmoins rapportés à la puissance infinie de l'amour qui les a rendus possibles.

   C'est en effet à partir de la puissance globale, infinie, donc mystérieuse de l'amour, que des repères intellectuels ont pu s'imposer à une conscience volontairement ordonnée qui a su ensuite chercher des raisons claires pour aimer, sans tout savoir concernant ce qui détermine globalement l'amour, et sans pour autant chercher à trop simplifier ou à formaliser ces déterminations qui accompagnent toutes les interprétations. Cela signifie que la mystérieuse intuition globale de l'amour est, dans sa très probable vérité, d'abord plutôt intuitive que conceptuelle, car c'est toujours un prime amour mystérieux de la raison qui donne ensuite des raisons d'aimer. En effet, cette intuition (cette vision intime) inhérente à l'amour de la raison demeure la cause de ses effets raisonnables, car, elle détermine des raisons d'aimer en tendant vers un plus ouvert élargissement sur ses effets. Cependant, cette intuition globale n'assumera vraiment son devenir qu'à partir de ce qui lui donnera peu à peu un sens (une orientation et une signification véritables), c'est-à-dire sans se refermer sur elle-même, c'est-à-dire sans avoir l'illusion de pouvoir rendre possible une interprétation qui engloberait toutes les raisons de l'amour.

   En conséquence, la raison (du latin ratio : calcul, plan, et surtout rapport…) peut être conçue comme une pensée consciente plus ou moins raisonnable ou rationnelle qui s'est donné des repères afin de rapporter naturellement son propre ordre à ce qui paraît indéterminé, y compris aux effets empiriques de l'amour qui ne cessent de se jouer dynamiquement de l'ordre et du désordre. Le concept de la raison ne désigne donc pas une simple faculté psychologique, même supérieure, de juger logiquement à partir des principes abstraits ce qu'une pensée consciente a construit en étant aidée par la sensibilité et par l'imagination. De plus, l'être humain étant plus ou moins raisonnable, et pas toujours raisonnable, la raison ne devrait pas être réduite à un simple bon sens également partagé par tous les hommes dans leur "puissance de bien juger et de discerner le bien d'avec le faux", [1] comme le pensait Descartes. Enfin et surtout, la pensée qui raisonne ne saurait pas davantage être l'affirmation d'une inconcevable lumière absolue ou suprasensible qui serait inhérente à une pensée pure, comme l'a affirmé Lagneau [2] par exemple.

   À sa manière propre, lorsqu'elle exprime sa force intellectuelle avec assez de concentration et de clarté, la pensée qui raisonne en visant l'universel et le nécessaire, aussi bien que celle qui est empiriquement raisonnable (adaptée aux choses qu'elle pense), sont avant tout l'expression d'une force psychique qui interprète volontairement des pensées abstraites ou sensibles en les conceptualisant peu à peu, c'est-à-dire en les orientant, en les unifiant et en les coordonnant. Et cette force psychique est précisément la lumière naturelle d'une conscience qui, certes limitée, s'élargit ou se rétrécit en fonction des divers objets qu'elle pense plus ou moins clairement et distinctement, voire, parfois, en se laissant absorber par une matière, c'est-à-dire par ce qui était considéré par Plotin comme étant "une ombre ou une chute de la raison". [3] Dans ces conditions, lorsqu'une pensée consciente crée progressivement ou intuitivement un ordre, cet ordre est nommé rationnel ! Et cet ordre permet de construire des concepts, dès lors qu'il n'est pas complètement abs­trait, mais qu'il permet d'éclairer le sensible, de le préciser, de le renforcer ou de l'adoucir.

   Par ailleurs, plus fondamentalement, c'est-à-dire d'un point de vue purement métaphysique, il y aurait deux pôles au cœur de la raison : celui du principe d'identité (conforme au principe logique de non-contradiction) et celui du principe de l'altérité (conforme et nécessaire à l'amour du réel et du devenir). Et ces deux pôles sont rapportés l'un à l'autre par la raison qui, d'un côté, réduit ainsi son pouvoir en ouvrant sur l'inconnu, et qui, d'un autre côté, intellectualise et purifie la nature trop sensible de l'amour en rendant les diverses manières d'aimer compatibles avec la raison.

   C'est du reste dans et par l'amour de la raison, ensuite prolongé par des raisons d'aimer, qu'un lien très léger s'effectue entre les profondeurs sensibles, obscures et mystérieuses d'un corps aimant et les lueurs conscientes et volontairement concentrées d'un intellect ; ces lueurs étant d'autant plus conscientes qu'elles sont concentrées et unificatrices. Néanmoins, il n'est jamais possible de distinguer très précisément comment s'effectuent les déterminations propres à l'amour d'une part et à la raison d'autre part. N'apparaissent en réalité que divers effets de leurs relations ; surtout lorsque le pouvoir de cohérence et d'ordre de la pensée raisonnable fait surgir quelques concepts qui contredisent l'irrationalité de l'amour. Quoi qu'il en soit, si l'on commence bien par aimer sans savoir pour­quoi, des raisons interviennent discrètement ensuite sans qu'elles soient elles-mêmes les causes effectives de l'amour, car ces raisons sont plus faibles que l'amour. Cela implique que jamais le pouvoir de la raison qui intellectualise, qui universalise et qui purifie la nature trop sensible de l'amour ne parvient vraiment à éclairer complètement son contact avec l'amour de l'altérité qui accompagne la pensée du devenir du réel. Cela signifie que l'expression d'une pensée raisonnable, pourtant capable de clarifier de multiples épreuves obscures et aléatoires, pourtant capable d'ouvrir aussi des concepts sur l'infinité du réel,[4] et pourtant également capable de prouver la grande santé d'un corps qui pense "l'étrange labyrinthe" [5] de la philosophie selon Nietzsche, ne saurait comprendre totalement l'amour dans la puissance de ses différentes et innombrables variations. En effet, toutes les raisons possibles d'aimer ne donnent jamais ni une raison suffisante ni la raison majeure et supérieure de ce qu'est l'amour qui vibre au cœur de toutes les diffé­rences, a fortiori  de ce qu'est l'amour de la raison dans toute son extension et dans toute sa mobilité. Car les raisons d'aimer ceci ou cela, cette personne ou une autre sont empiriques, c'est-à-dire a posteriori, donc à la fois occasionnelles et provisoires (variables selon les époques). Le sens de la raison d'aimer n'est ni intrinsèque, ni autonome, il ne permet pas de penser l'amour dans sa nature, dans son essence, dans ses affirmations et dans ses négations, car il est second et extrinsèque, seulement de l'ordre d'une utilité matérielle, pour mieux réussir quelque chose avant d'échouer. Cette raison de l’utilité n’est en effet pas durable puisqu'elle disparaît lorsque le but et le profit sont atteints.

   Néanmoins, cette limitation de la pensée raisonnable à des fins mercantiles ne l'empêche pas de s'exercer dans tous les domaines, y compris scientifiques, notamment lorsque l'amour de la raison demeure actif dans sa capacité de renforcer les raisons les plus ordinaires. Car c'est toujours l'amour de la raison qui inspire les raisons d'aimer ce qui manque d'abord de sens, ce qui manque d'abord de clarté, de précision et de cohérence. Embrasées et vivifiées par la lumière de l'amour, les réalités opaques et profondes du monde deviennent alors plus diaphanes. Car, même si tout ne devient pas complètement lumineux, cet amour de la raison invite à interpréter clairement ce qui obscurcit, y compris les élans les plus excessifs, sans oublier de reconnaître que la nuit est peut-être plus profonde que le jour. En conséquence, l'amour de la raison inspire de multiples raisons d'aimer au sens où il rend possible un élargissement de son prime rapport entre l'affectif et l'intellectuel, entre l'obscur et le clair. Et grâce à cet amour de la raison, le besoin de vivre et de se perpétuer pourra s'orienter vers ce qui lui donnera des sens et des valeurs à la fois plus aimables et plus clairs. Et la folie des désirs et des passions se trouvera contredite par l'amour d'une sagesse modérée et adaptée au réel. Ainsi une âme aimante parviendra-t-elle à s'épanouir dans un corps trop limité pour elle et dans une nature trop grande pour elle !  

   En définitive, la raison ne nuit pas à l'amour et, hormis dans l'amour-désir ou dans l'amour-passion, elle ne se perd pas dans un obscur mélange qui ferait prévaloir le sensible sur l'intellect. La raison est en effet la lumière naturelle d'une conscience, même intermittente, qui lui donne une orientation, une mesure et une transparence, même si sa claire action est brève et même si elle se donne parfois en une intuition abusivement simplifiée et naïve qui ne saurait rendre compte de toute l'extension et de toute la complexité de l'amour. Du reste, en Grèce antique, Apollon Lukour­gos, le "faiseur de lumière" n'avait pas tous les pouvoirs pour unifier toutes les formes. Et il est souvent vrai que, dans les épreuves complexes du monde, les multiples mouve­ments lumineux de la pensée ne savent que rarement témoigner de ce que l'amour a pu leur inspirer. Mais, si ce n'est pas seulement la lumière qui, seule, permettra d'unir le temporel et l'éternel en faisant rayonner les corps, en les rendant plus légers, plus transparents et plus accordés, c'est bien toujours à partir de l'amour de la raison que les obscurités du monde et le mystère de l'autre pourront être un peu clarifiés et accordés, certes sans vraiment atteindre leur connais­sance objective, homogène, totale et achevée. Car toujours subsistent des limites plus ou moins éloignées, des distances plutôt incommensurables à franchir et des lointains illusoires plus ou moins séduisants.

 

[1] Descartes, Discours de la Méthode, I.

[2] Ce dernier la concevait comme une manifestation de "la nature absolue de l'Esprit" (Lagneau, Cours sur l'évidence et la certitude, P.u.f, 1950, p.109).

[3]  Plotin, Ennéades, VI, 3.

[4] "La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent; elle n'est que faible, si elle ne va jusqu'à connaître cela." (Pascal, Pensées, 267)

[5] Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 189.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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