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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Quelle sagesse pour aujourd'hui ?

Pissarro

Pissarro

Aujourd'hui ? L'instant présent peut-il être vécu d'une manière sage dès lors qu'il ne correspond pas à la vérité vive et vivace, c'est-à-dire sensorielle, du bel aujourd'hui évoqué par le fol langage poétique de Mallarmé[1] ? Cet aujourd'hui, du point de vue d'une sagesse philosophique, ne rendrait-il pas plutôt possible la vérité d'un pont entre l'éphémère et l'éternel ? Sans doute lorsque ladite sagesse est fondée sur un amour du savoir qui rapporte chaque certitude à l'incertitude sans escamoter l'une ou l'autre. Comment, alors, être certain de son incertitude sans douter ensuite de sa prime certitude ? Le concept de sagesse le permet en fait lorsqu'il exprime dans la certitude de chaque pensée éphémère la raison intemporelle qui a permis de la penser éphémère, puis de vivre en fonction de cette constante interaction entre ce que l'on sait et ce que l'on ignore, comme dans une sagesse sceptique.   

 

Le concept de la sagesse : Le sens de la sagesse est d'abord polysémique. Le mot vient du grec Sophia (σοφία) qui signifie habileté, ruse, sagesse, mais aussi savoir. Cependant, c'est le concept de modération (sôphrosynè) qui semble faire graviter autour de lui tous les autres concepts qui définissent la sagesse. En effet, c'est avec une certaine retenue que l'amour de la sagesse pourra atténuer son fol désir de tout savoir,[2] c'est-à-dire confronter ses excès à un vouloir raisonnable de constituer un savoir maîtrisé et animé par un certain bon sens afin de rendre cohérentes toutes ses primes pensées d'abord errantes et troublantes. C'est en effet le concept de modération qui en anticipe d'autres, c'est-à-dire ceux d'équilibre, de prudence, [3] de tempérance (σωφροσύνη), d'absence de trouble (ataraxie - άταραξία), de mesure moyenne, naturelle et tempérée afin de vivre en sécurité dans un corps sain. Néanmoins, l'impassibilité du sage ne saurait durer. Mais, grâce à sa modération, il pourrait continuer à vouloir le raisonnable, à discerner le possible et l'impossible, et à se savoir vulnérable. Et jamais sa modération ne le conduirait à l'apathie (apatheia), à l'insensibilité ou à la fadeur, même si une discrète et modeste réserve possède à ses yeux des qualités dynamiques lorsqu'elle n'est qu'un retrait provisoire avant de trouver un essor lumineux. Dans ces conditions, une sagesse est alors possible : "Être sage, c'est savoir ce qui importe et s'y tenir sans confusion." [4] Mais, ce qui importe variant selon les époques, quel savoir est-il adapté à notre aujourd'hui ?

 

- Quel savoir le sage possède-t-il vraiment ? Un savoir ordinaire peut-il lui suffire ? D'abord, il y a beaucoup d'exagération dans l'opinion de Pindare (521-441) affirmant que le sage sait beaucoup de naissance. Car le sa­voir s'acquiert et le sage doit rester conscient de ses ignorances. Du reste, selon Aristote, le savoir en question ne concerne que ce que l'homme peut vraiment savoir : "Nous concevons d'abord le sage comme possédant la connais­sance de toutes les choses, dans la mesure où cela est possible." [5] Ensuite, un savoir lucide devrait exclure tout désir immodéré de savoir et tout refus de savoir, comme, par exemple, la sagesse épicu­rienne qui reposait sur des connaissances scientifi­ques (certes aujourd'hui dépassées), sur une physique matérialiste, fondée sur les atomes et le vide, mais qui ne prétendait pas tout connaître et qui ne le cherchait pas. Néanmoins, la sagesse reste un but lointain, inscrit plutôt dans une éthique que dans un savoir, c'est-à-dire plutôt dans la recherche d'une règle de conduite singulière qui s'ouvre sur l'universalité de la Morale, après avoir pensé l'extraordinaire, le non-raisonnable, y compris dans chaque existence ordinaire. Car l'homme ne vit pas encore complètement dans la Vérité.

 

Quelle sagesse pour aujourd'hui ? En fait, chaque sage crée sa propre voie, car les sagesses varient selon les époques et les tempéraments (chacun peut être plus ou moins cohérent ou heureux sachant aussi qu'il existe des sagesses tragiques, supportant au mieux le malheur inhérent à la condition humaine). Dans la tempête du devenir terrestre, chaque sagesse naît de l'expérience d'un savoir prudent et suffisant pour dominer les drames. Et, pour chaque sage il reste toujours rai­sonnable de vouloir être cohérent ! Il faut peut-être aussi vouloir être heureux hic et nunc, car la possession du bonheur (par la réalisation morale de soi-même, dans le travail, dans la méditation philosophique, ainsi que dans l'acceptation des nécessités socio-économiques) est le plus sûr contrepoids aux passions passives et pourtant destructrices qui sont privées des lumières de la raison. Pourtant, l'époque actuelle paraît gravement s'écarter de ce projet. Violence et barbarie y sont en effet les deux pôles du triomphe actuel de l'in­humain. Dans ce cadre, comment être sage en constatant le spectacle misérable de la condition humaine (génocides, fanatismes), en voyant des spectacles horribles, aggravés par la transmission médiatique et par un système économique injuste ? Le repli non indifférent du sage reste alors sans nul doute nécessaire pour fonder la fermeté de ses jugements, avant de conduire à la justesse de ses engagements. Pour cela, il faudrait que sa maîtrise de lui-même (αύτoκρaτής) ne lui masque pas les conflits extérieurs.

 

Pour une sagesse sceptique modérée. D'abord, le scepticisme ouvre sur le caractère tragique de la pensée, condamnée parfois à errer indéfiniment et à souffrir. Privé du sens, l'homme doute, suspend ses jugements (j'examine en grec skeptomai), et ce doute lui procure une certaine tranquillité puisqu'il est animé par une pensée qui s'oriente pourtant en gardant une certaine confiance en elle-même, même si elle pressent qu'elle ne connaîtra sans doute jamais  définitivement et certainement ce qui est, comme pour Montaigne par exemple : "Je ne fais qu'aller et venir : mon jugement ne tire pas toujours avant; il flotte, il vague…" [6]

 

Refus du scepticisme absolu de Pyrrhon d'Élis (360-270). Ce sage sceptique s'est enfermé dans une vie totalement silencieuse et sans relève spéculative. Son silence résulte d'un monde uniquement interprété à partir de ses apparences éphémères, étrangè­res et indifférentes à tous les jugements. Dès lors, il n'y a plus aucune réalité à interroger. Il n'y a plus d'être, donc plus rien à rechercher et plus rien à connaître. L'agnosie est universelle ! L'indifférence (άδιάφορίας) qui en découle est ainsi amorale, sans valeur positive ou négative. Certes, elle ne saurait donc être coupable ! Mais le sage vit en effet hors du champ de l'humain, il vit comme une pierre ou comme une divinité dotée d'une totale insensibilité (άναισθησία). En tout cas, cette indifférence, pour Pyrrhon, empêche toute volonté de devenir morale. Elle finit par concentrer en elle toutes les formes de l'άδιάφορος. Elle englobe l'άμέλεια (la négligence), l'όλιγωρία (l'insouciance, le dédain) et l'άπάθεία (l'insensibilité). Non seulement elle implique un silence mortel, mais elle crée surtout une tragique séparation avec les autres hommes. Que le sage soit indifférent à la richesse, aux honneurs ou à son avenir mortel aurait dû lui suffire. Ne pouvait-il pas se satisfaire de quelque absence de trouble, c'est-à-dire de ce qu'est l'ataraxie? Mais le doute sceptique de Pyrrhon conduit au nihilisme, il est donc uniquement tragique.

 

La sagesse et le savoir nescient de Socrate : Tout sage, comme Socrate, ne devrait pas croire savoir ce qu'il ne sait pas. Il sait ce qu'il sait, et pas davantage : sa sagesse réside alors dans la reconnaissance rigoureuse de son savoir. Il se sait lui-même pour ainsi dire, avec ses doutes et avec ses craintes.

 

Le scepticisme de Nietzsche :

 

- Le scepticisme est requis pour les idées générales, surtout théologiques. "« Dieu », « immortalité de l'âme », «rédemption », « délivrance », autant d'idées auxquelles je n'ai jamais consacré ni mon attention, ni mon temps, même dans ma tendre jeunesse, - je n'ai peut-être jamais été assez enfant pour le faire ? - Je ne saurais voir dans l'athéisme un résultat, un événement : il est chez moi instinct naturel. Je suis trop curieux, trop sceptique, trop hautain pour accepter une réponse grossière. Dieu est une réponse grossière, une goujaterie à l'égard du penseur ; ce n'est même, au fond, qu'une grossière interdiction à notre endroit." [7]

- Garder sa foi en la logique. Le sceptique ne croit en fait qu'en des raisonnements logiques [8] "Mais comment le scepticisme est-il possible ? Il apparaît comme le point de vue proprement ascétique de la pensée. Car il ne croit pas à la foi et détruit de ce fait tout ce qui est béni par la foi. Mais même le scepticisme contient en soi une foi : la foi en la logique. Le cas extrême est donc un abandon de la logique, le credo quia absurdum, doute de la raison et désaveu de celle-ci." [9]  

- Refus de l'instinct de vérité : "Tant que l'on cherche la vérité dans le monde, on se tient sous la domination de l'instinct : mais celui-ci veut le plaisir et non la vérité, il veut la croyance à la vérité, c'est-à-dire les effets de plaisir de cette croyance." [10]

- Rejeter nos primes opinions et convictions "Qu'on ne se laisse point égarer : les grands esprits sont des sceptiques. Zarathoustra est un sceptique. La force et la liberté issues de la vigueur et de la plénitude de l'esprit, se prouvent par le scepticisme. Pour tout ce qui regarde le principe de valeur ou de non-valeur les hommes de conviction n'entrent pas du tout en ligne de compte. Les convictions sont des prisons. Elles ne voient pas assez loin elles ne voient pas au-dessous d'elles : mais pour pouvoir parler de valeur et de non-valeur, il faut voir cinq cents convictions au-dessous de soi - derrière soi. Un esprit qui veut quelque chose de grand qui veut aussi les moyens pour y parvenir, est nécessairement un sceptique. L'indépendance, vis-à-vis  des convictions le fait de savoir regarder librement font partie de la force... La grande passion du sceptique, la base et la puissance de même, requiert toute son intelligence à son service ; elle éloigne toute hésitation ; elle donne le courage des moyens impies ; elle permet des convictions dans certaines circonstances. La conviction en tant que moyen : il y a beaucoup de choses que l'on n'atteint qu'avec une conviction. La grande passion a besoin de convictions, elle use des convictions, elle ne se soumet pas à elles, - elle se sait souveraine." [11]

- Fixer  les limites de la raison : "Saisir les limites de la raison - c'est là que commence vraiment la philosophie..." [12]

- Lien entre vérité, erreur, mensonge, incertitude et illusion : "Qu'est-ce qui proprement en nous aspire à la vérité? (…) Étant admis que nous voulons le vrai, pourquoi pas plutôt le non vrai ? et l'incertitude ? Voire l'ignorance ? " [13]

 - Chercher des "erreurs irréfutables". [14]

- Valeur utile de l'erreur"Qu'un jugement soit faux, ce n'est pas, à notre avis, une objection contre ce jugement ; voilà peut-être l'une des affirmations les plus surprenantes de notre langage nouveau. Le tout est de savoir dans quelle mesure ce jugement est propre à promouvoir la vie, à l'entretenir, à conserver l'espèce, voire à l'améliorer." [15]

- Subsiste alors la Vérité comme Valeur nécessaire, même très lointaine et subjective- "Il y a en général peu d'hommes qui aient la foi en eux-mêmes ; - et parmi ce petit nombre les uns apportent cette foi en naissant, comme un aveuglement utile ou bien un obscurcissement partiel de leur esprit - (quel spectacle s'offrirait à eux s'ils pouvaient regarder au fond d'eux-mêmes ! ), les autres sont obligés de l'acquérir d'abord : tout ce qu'ils font de bien, de solide, de grand commence par être un argument contre le sceptique qui demeure en eux : il s'agit de convaincre et de persuader celui-ci, et pour y parvenir il faut presque du génie. Ce sont les grands insatisfaits d'eux-mêmes."[16]

 

Pour un scepticisme modéré, socle d'une possible éthique humaniste.

 

- Par la pratique d'un dialogue qui, animé par des doutes, laisse ces espaces vides pour entendre la parole de l'autre.

- La Morale subsiste comme inspiratrice d'une pratique concrète fondée sur l'idée d'une égalité de droit entre tous les êtres humains parce qu'il n'y a qu'une seule et même raison pour tous les hommes. Cette force de bien juger est assurément propre à l'homme (zôon logikon) et pré­suppose que l'autre est autant capable de vérité que soi-même.

- Ascétisme modéré : souffrance volontaire plus douce

- Tolérance des opinions comme principe d'égalité d'accès à la vérité". Car la tolérance n'est pas une "fausse vertu".

- Désirer ce dont on a besoin : "La sagesse veut que nous réglions nos désirs sur nos besoins, et même (car on acquiert des besoins) sur le niveau moyen des hommes." [17]

- En conservant la vérité hypothétique de la réalité infinie de la Nature

- Neutraliser les paradigmes : L’idée du neutre, hors de toute épreuve vérifiable,  est pourtant supposée vraie, car elle précède les preuves et notamment celle du caractère désabrité de toute pensée : ni tout à fait incorporée dans la finitude des choses matérielles (puisqu’elle est portée par les virtualités de la pensée), ni hors du réel (si elle est éprouvée par une singularité qui se veut raisonnable). Rapportée à l’idée quasi transcendan­tale et virtuelle du neutre, la pensée crée ainsi le non-lieu de la répétition de ses incertitudes. En définitive, l’hypothèse de la vérité du neutre ouvre le devenir de chaque pensée sur l’infini en refusant les idées de fermeture et d’adéquation qui requièrent un rapport de force équilibré dans un lieu préétabli, donc rassurant. Car, imprévisible, nomade, la pensée se déploie hors de tout lieu habitable. Dans son rapport au neutre, elle découvre seulement son ouvert sur son autre (par un acte de création renouvelé). Et elle échappe à toute inéluctable nécessité matérielle, mécani­que, immanente, voire chaotique, chaque fois qu’elle se situe au bord de l’imprévisible, à la charnière utopique du possible et de l’impossible. "Il n'y a rien de certain que l'incertitude, et rien plus misérable et plus fier que l'homme." [18]

 

Conclusion : Dans le prolongement d'une sagesse teintée de scepticisme et pourtant ouverte sur l'horizon de la vérité, le sens donné ou créé par une sagesse sceptique sera singulier, libre, cohérent et compatible avec l'injonction de la morale universelle des droits humains. Ce sens rendra alors possible soit la non-violence soit une moindre violence...

 

[1] "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui - Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre - Ce lac dur oublié que hante sous le givre - Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !" Mallarmé (Plusieurs sonnets, Poésies, Gallimard, p.124).

[2] "Le besoin immodéré du savoir est aussi barbare en soi que la haine du savoir." Nietzsche, La Naissance de la philosophie à l'époque de la tragédie grecque, nrf - idées, Gallimard 1938, éd.1969, p.28.

[3] " Par la sagesse, on n'entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts" (Descartes, Les Principes de la philosophie, lettre préface).

[4] Weil (Éric), Logique de la philosophie, Vrin, 1967, p.436.

[5] Aristote, La Métaphysique, A,2.

[6] Montaigne, Essais, II, 12.

[7] Nietzsche, Ecce homo, Pourquoi j'en sais si long, 1.

[8] Nietzsche, Antéchrist 12

[9] Nietzsche, Le livre du philosophe, III, op.cit.,p. 207.

[10] Nietzsche, Le livre du philosophe, § 176 et 184.

[11] Nietzsche, L'Antéchrist § 54,

[12] Nietzsche, L'Antéchrist, § 55.

[13] Nietzsche, Par delà le bien et le mal, § 1.

[14] Nietzsche, Le Gai savoir. § 265. Dernier scepticisme.

[15] Nietzsche, Par delà le bien et le mal, § 26 et 27

[16] Nietzsche, Le Gai savoir. § 284. La foi en soi-même.

[17] Alain,  les Arts et les Dieux, Pléiade, p.1049.

[18] Pline l'Ancien,  Hist. Nat., II, 5, 25.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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