Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Le besoin d'aimer

Quiringh van BREKELENKAM - c.1650 - Couple dînant devant la cheminée.

Quiringh van BREKELENKAM - c.1650 - Couple dînant devant la cheminée.

   Lorsque la puissance de l'amour inspire les êtres humains qui cherchent à donner un sens aux cruelles pesanteurs de leurs existences, c'est peut-être parce qu'il est d'abord tout à fait impossible de connaître autrement qu'à partir de cette puissance le monde terrestre qui les détermine très précisément. Chacun aime pour commencer sans savoir pourquoi, puis cherche à savoir, c'est-à-dire cherche à sortir de l'obscurité qui domine à la fois sa vie émotionnelle et son intelligence au sens étymologique (intus legere : lire de l'intérieur). Chacun commence ainsi par aimer inconsciemment ce monde qui lui échappe, probablement aussi parce qu'il lui échappe, sans savoir pourquoi, puis afin de sortir de cette nuit. Ce sans savoir pour­quoi est du reste intéressant puisqu'il situe l'épreuve d'abord indéterminée de l'amour en de­hors de toutes les limites intellectuelles. Il met à l'intérieur de ce qui échappe, y compris dans l'amour physique qui erre dans le marécage des sensations. Si un être humain pouvait comprendre pourquoi, cela implique­rait qu'il serait parvenu à circonscrire l'amour dans le champ d'une pensée qui ignorerait pourtant les profondeurs inconscientes des ins­tincts et des sensations, voire des émotions, qui ne sont pas encore cor­rélées avec les multiples intuitions que nous pouvons ex­primer sur l'amour… Ignorer ces profondeurs, du reste, ne permettrait pas davantage d'expliquer ce qui n'est pas le simple dépli formel d'un corps, mais une véritable épreuve sensible qui n'est peut-être pas sans raison, mais dont nous ignorons d'abord si raisons il y a vraiment. Néanmoins, afin de sortir de cette impasse où domine l'irrationnel, il est nécessaire de penser au bord de ce gouffre sans pour autant s'y laisser entraîner. Au bord, cela signifie qu'un contact est possible entre la profondeur inconsciente des instincts qui défie la pensée et les forces naturelles qui déterminent à la fois les instincts et la pensée, et qui révèlent, par leur épreuve, la même tendance intellectuelle et sensible à s'adapter au milieu naturel où ils se déploient.

   Ce qui prévaut alors dans ce qui est désigné par le mot instinct (du latin instinctus) c'est la pensée d'une force naturelle, innée, inéluctable, stimulante et inconsciente qui donne à penser sa tendance ou plutôt son  impulsion à s'adapter à ce qui la maintient vivante soit en diminuant son trop-plein d'énergie, soit en niant un manque. Dès lors, chaque être vivant pourrait être conçu comme un système sensori-moteur qui appliquerait un programme inconnu, d'une manière mécanique et (ou) vitale, en tendant à se conserver, à se reproduire, à se dépenser ou bien à dominer ce qui l'empêche de se réaliser. Par exemple, l'instinct de conservation répond à la faim ou à la soif par une impulsion à manger ou à boire qui varie selon les âges des êtres vivants ainsi que selon le milieu où ils se trouvent. Cette variation de l'expression des instincts prouve que ceux-ci ne sont pas séparés d'une conscience qui en interprète les impulsions, puis qui rassemble ces dernières par un concept, celui de besoin. La conscience de l'instinct, c'est en effet le besoin qui se manifeste de deux manières différentes : soit en exprimant une tension inhérente à un manque douloureux qui conduit à accumuler de l'énergie ou à se protéger, soit en dépensant un excès d'énergie ; sachant que, dans les deux cas, chaque manifestation est matériellement nécessaire à la survie d'un corps et d'une espèce. Cette conscience de l'instinct est ainsi l'instrument de surveillance d'un corps vivant qui doit, pour survivre, se reposer, se nourrir, se dépenser, se reproduire… sachant que la conscience d'un manque ou d'un excès naît peut-être aussi d'un déficit ou d'un débordement de l'instinct.

   Dans ces conditions, l'obscur instinct dit de conservation se transforme en besoin vital de se reposer (en dormant), ou  de supprimer une fatigue (en mangeant), lorsque la conscience d'un manque permet ensuite de le contrôler un peu. Cependant, dans ce cas, le manque inhérent à un besoin n'est pas éprouvé comme le manque d'un objet précis et particulier. Car, même lorsqu'il sera satisfait, il demeurera impossible de savoir quelle était la réelle nature de ce manque. Il s'agissait alors très probablement d'un vague manque qui n'était pas réductible à un seul objet pour le satisfaire. En tout cas, la soif, comme phénomène organique, comme besoin physiologique d'eau n'existe pas. Le besoin en soi n'est en effet jamais le manque d'un objet mais plutôt la conscience d'un vague manque actuel tendu vers une chose (un être indéterminé) et non vers un objet précis. De plus, le besoin n'est jamais précédé puis modifié par une conscience affligée, comme ce sera le cas lorsqu'il se transformera en un désir singulier de combler un manque avec un objet fantasmé ou en s'ouvrant sur l'infini.

   Dans le dénuement, en tout cas, les manques passés ou futurs n'interviennent pas. C'est ici et maintenant que le besoin, impersonnel, se rapporte à un objet fini et pourtant indéterminé, voire à une absence d'objets, à un vide ; comme lorsque des êtres vivants ont uniquement besoin de manger pour survivre, pour ne pas mourir de faim. Comme le précisait Blanchot, "le pain que l'on mange répond immédiatement à l'exigence du besoin, de même que le besoin est immédiatement le besoin de vivre." [1] L'amour de la vie, dans ce cas, se réduit au besoin de vivre pour vivre, quel que soit l'objet qui satisfera ce besoin et quelle que soit la souffrance qui se rattachera à un manque. Pour cela, le besoin de vivre, comme le besoin d'aimer vivre, n'est qu'occasionnellement déterminé par une jouissance, par une totale satisfaction du fait de vivre. Du reste, lorsque plaisir il y a, sa conscience ignore quel a été l'objet de la satisfaction. La jouissance du vivre, comme celle du mourir d'ailleurs, est sans objet précis. Cela signifie que toutes les sensations, plaisantes ou non qui accompagnent un besoin, ne témoignent que des variations d'intensité du besoin et non de sa réelle nature du reste indifférente à ses effets, c'est-à-dire aux affects, plaisants ou non, qui l'accompagnent. Dès lors, faire prévaloir la jouissance inhérente au fait de vivre, voire le plaisir d'être en bonne santé, sur tous les manques et sur tous les excès, conduit à une réduction qui ignore que le besoin d'aimer la vie est nécessaire, mais insuffisant pour réaliser cette jouissance. Manque en effet un nécessaire dépassement des besoins par une maîtrise raisonnable du désir de vivre qui permettra de réaliser davantage qu'une jouissance impersonnelle : la béatitude inhérente à un amour humain de la vie.

 

[1] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Gallimard, 1969, p.196.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article