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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La haine et le mépris pour Nietzsche

La haine et le mépris pour Nietzsche

 

 

   La distance voulue par Nietzsche dans son amour de l'autre contient parfois un grand mépris qui nie moins que la haine, cette passion réactive née de la peur, [1] mais qui n'est pas sans violence. Car son mépris pour tout ce qui est faible, voire pitoyable, veut en réalité faire honneur à l'adversaire en l'aimant d'une autre manière, c'est-à-dire en voulant qu'il sorte de son état de faiblesse, qu'il se dépasse et qu'il s'élève en quelque sorte : "Combien de subtiles joies, combien de patience, combien même de bienveillance ne devons-nous pas précisément à nos mépris ! "  [2]

   Dès lors, pour le philosophe, le regard hautain de la distinction et de la supériorité n'est pas sans indulgence pour les qualités possibles de l'autre, y compris pour celles d'un ennemi, car, le mépris n'est, en fait, qu'une moindre violence : "Si on méprise l'adversaire, on ne peut pas faire la guerre ; si on commande, si on a affaire à plus petit que soi, on ne doit pas. Ma façon de pratiquer la guerre peut se résumer en quatre points. Premièrement : je n'attaque qu'un adversaire victorieux, et au besoin j'attends qu'il le devienne. Secondement : je n'attaque jamais que quand je suis sûr de ne pas trouver d'alliés, quand je suis isolé, seul à me compromettre... Je n'ai jamais fait en public un pas qui ne m'ait compromis c'est mon critérium du bien faire. Troisièmement je n'attaque jamais de personnes, je ne me sers d'elles que comme de loupes pour rendre visibles les calamités publiques latentes et insaisissables. C'est ainsi que j'ai attaqué David Strauss, ou, pour parler plus exactement, le succès d'une œuvre sénile auprès des Allemads « cultivés» ; c'était pour prendre cette culture en flagrant délit... Et c'est encore ainsi que j'ai attaqué Wagner, ou, pour m'exprimer plus précisément, la mauvaise conscience d'une « civilisation » dont l'instinct faussé confondait le raffinement avec la richesse et le faisandé avec la grandeur. Quatrièmement : je n'attaque qu'en l'absence de tout différend personnel, quand le tournoi ne couronne pas une série de mauvais procédés. Car attaquer est, au contraire, de ma part, une preuve de bienveillance, et de gratitude parfois. En liant mon nom à celui d'une cause ou d'une personne, - pour ou contre, ici c'est tout comme, - je lui fais honneur et je la distingue. Si je combats le christianisme c'est que j'en ai le droit parce qu'il ne m'a jamais causé de désagréments ni de gêne : les chrétiens les plus sérieux m'ont toujours voulu du bien. Et moi même, ennemi décidé de leur doctrine, je suis bien éloigné pourtant d'en vouloir aux particuliers d'une fatalité que leur imposent des siècles." [3]

   C'est ainsi que Nietzsche méprisait les faiblesses des hommes en général [4] ainsi que l’homme du commun, du bas peuple, mais sans haïr personne en particulier : "Il m’arrive très souvent de mépriser, mais je ne hais jamais. Chez chaque homme je trouve toujours quelque chose que l’on peut honorer et à cause de quoi je l’honore : ce que l’on appelle les qualités aimables m’attire peu." [5] Le philosophe affirme ainsi qu'il faut mépriser, y compris soi-même, pour pouvoir ensuite admirer.[6] Pour cela, il transforme alors un prime mépris plutôt méchant en un mépris légèrement teinté de bienveillance : "C'est notre privilège, notre art.(…) Nous sommes artistes en mépris. Nous adorons l'art si l'artiste fuit l'homme, le raille ou se moque de soi… [7] Le mépris s'apprend en effet, [8] il n'est donc pas seulement instinctif. S'il l'était, il viserait une possession utile aux autres, mais désintéressée pour soi-même, qui exclurait sans doute les autres vertus. Ne vaut-il pas mieux hiérarchiser ces dernières en affirmant la suprématie d'une vertu dominante, d'une seule vertu ?

 

[1] "La haine, au contraire met de plain-pied, elle campe les gens en face ; elle fait honneur à l'adversaire ; enfin elle contient de la peur, une grande, une grosse part de peur." Nietzsche, Le Gai savoir, § 379.

[2] Nietzsche, Le Gai savoir, § 379.

[3]  Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si sage, 7, p. 30.  

[4] "Un mépris de l'humanité devenu clairvoyant jusqu'à la maladie." Nietzsche, Le Gai savoir, Avant-propos, p. 8.

[5] Nietzsche, Le Voyageur et son ombre, § 49.

[6] Nietzsche, Le Gai savoir, § 213.

[7] Nietzsche, Le Gai savoir, § 379.

[8] Nietzsche, Le Gai savoir, § 100.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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