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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Nietzsche : vérités et mensonges

Nietzsche : vérités et mensonges

 

 Nietzsche : vérités et mensonges

 

   La recherche de la vérité et les multiples manifestations de la vie ne convergent pas nécessairement. Car l’instinct de vérité complète intimement et inconsciemment celui de la justice (ou de la justesse), alors que l’instinct de vie, souvent violent, associe divers instincts opposés de domination et de régulation, de création et d’autodestruction, d’amour et de haine, de compassion et de cruauté, de conservation et de conquête… Dans ces conditions il est pertinent de penser, comme Nietzsche, que "la vie n'est pas un argument ; car l'erreur pourrait se trouver parmi les conditions de la vie." [1] En fait, l’instinct de vérité est dépourvu de repères externes, car il n’y a pas de vérité essentielle, idéale, immanente ou transcendante, à découvrir ou à inventer à partir de notre monde en devenir et tendu entre hasard et nécessité. De plus, ce monde n'ayant pas de centre, il n'y a pas de chemin pour avancer ni de faculté intellectuelle supérieure qui permette d'espérer quelques progrès en la matière. Demeurent pourtant pour les êtres humains de tragiques illusions, c'est-à-dire des "non-vérités tenues pour des vérités." [2] En conséquence, dans l'enchevêtre­ment des multiples réalités qui sont pensées, les erreurs, les mensonges et les illusions prévalent souvent sur de possibles vérités claires, adéquates et pertinentes. Il faut bien ces errances puisque les instincts de vie dérivent entre les extrêmes en échappant à toute vérité empirique : "La vérité dernière qui est celle du flux éternel de toute chose ne supporte pas de nous être incorporée; nos organes (qui servent la vie) sont faits en vue de l’erreur".[3]

   Néanmoins, d'autres facteurs interviennent, ceux qui permettent des vérités ponctuelles, par exemple les affirmations qui expriment la véracité du philosophe. Mais ce point de vue subjectif ne suffit pas pour empêcher qu'un jugement vérace devienne ensuite une erreur ou un mensonge, par exemple lorsque les conditions de la vie, [4] les besoins, les intentions ou les centres d'intérêt ont changé. Ainsi erreurs et vérités sont-ils les deux faces de chaque interprétation qui peut, du reste se renverser fatalement en son contraire ! Et sans même en avoir conscience : "Certain croit mentir et constate qu'alors seulement il touche à la vérité ! "[5] Mais, le plus souvent, l'instinct de vie s'affirme dans des illusions, dans d'absurdes convictions, dans des mensonges ou dans des erreurs qui en accroissent la puissance : "Qu'un jugement soit faux, ce n'est pas, à notre avis, une objection contre ce jugement ; voilà peut-être l'une des affirmations les plus surprenantes de notre langage nouveau. Le tout est de savoir dans quelle mesure ce jugement est propre à promouvoir la vie, à l'entretenir, à conserver l'espèce, voire à l'améliorer." [6] Ainsi l’instinct de vie sait-il épouser les fluctuations du réel ! Et il sait transformer chaque vérité éphémère en mensonge, notamment lorsqu’une vérité prétend se saisir elle-même puis se prolonger dans un devenir qui la contredit.

   En tout cas, chaque être humain est déterminé soit à vivre en fonction de la création de ses propres vérités intimes (par véracité ou par un art qui permet d'exprimer "la bonne volonté de l'illusion"[7]), soit à mentir pour remplacer le réel par ses propres fictions, plutôt inconsciemment d'ailleurs : "Nous ne savons toujours pas encore d'où vient l'instinct de vérité… Nous avons entendu parler de l'obligation de mentir selon une convention ferme, de mentir grégairement dans un style contraignant pour tous. L'homme oublie assurément qu'il en est ainsi en ce qui le concerne ; il ment donc inconsciemment de la manière désignée et selon des coutumes centenaires – et, précisément grâce à cette inconscience et à cet oubli, il parvient au sentiment de la vérité." [8]

 

[1]  Nietzsche, Le Gai savoir, 1881-1882 (Die fröhliche Wissenschaft - la gaya scienza), trad. A. Vialatte. Paris, NRF., Gallimard idées, 1964. § 103. 

[2]  Nietzsche, Le Livre du philosophe, 1872 - (Das Philosophenbuch - Theoretische Studien), trad. Angèle K. Marietti, Aubier-Flammarion n°29, 1969, § 37 et 47.

[3] Nietzsche, La Volonté de puissance, (Der Wille zur Macht) - Œuvre posthume.Trad. G. Bianquis. Paris, NRF., Gallimard, 1942. II, § 178. 

[4]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 121.

[5]  Nietzsche, Poèmes, (1858-1888), traduits de l'allemand par Michel Haar, nrf, Poésie / Gallimard, 2006. L'enchanteur, p. 126.

[6]  Nietzsche, Par delà le bien et le mal, 1886 - (Jenseits von Gut und Böse - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft), trad. G. Bianquis, Paris,  idées nrf, Gallimard, 1951, § 4, p. 26.

[7]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 107.

[8]  Nietzsche, Le Livre du philosophe, op. cit. p.175 et 183.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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