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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Les pensées élevées de Nietzsche

Les pensées élevées de Nietzsche

Les pensées élevées de Nietzsche

 

   Considérée comme un être, la Nature est pour Nietzsche infinie, même si elle est également "le plus sévère des tyrans". [1] Cela signifie que cet être, qui est volonté de puissance et éternel retour, n'entre pas dans les catégories finies qui permettraient à l'homme de le penser. L'Être infini de la Nature peut en effet être interprété différemment par chacun, et il se trouve, pour Nietzsche, réduit à un mot qui désigne une fiction impertinente du Tout, le plus souvent à la source d'opinions, d'erreurs ou d'illusions. En tout cas, le mot « Être » fige d'une manière abstraite le devenir imprévisible des forces terrestres ainsi que leurs "fulgurations (…) dont la puissance croît et décroît sans cesse." [2] Le mot « Être » n'est donc pertinent que pour désigner une réalité déjà donnée, établie, instaurée, alors que la Nature accumule des forces sur un point, pour diminuer sur un autre, sans réaliser un équilibre suffisant pour interrompre son devenir éternel. Dès lors, le mot «Être» devrait être remplacé par celui de devenir afin de réduire les illusions inhérentes au langage et aux passivités de la pensée. Les mots se situent en effet au-dessus des choses comme des arcs-en-ciel ; ils masquent ainsi la Puissance, sans commencement ni fin, de l'impensable devenir éternel de la Nature dont l'interprétation sera toujours inachevée. Dire l'être de ce devenir consistera donc à affirmer une réalité qui n'a pas de fin, c'est-à-dire l'impossibilité d'un arrêt sur une essence pure, et non la présence d’un "je ne sais quoi" qui caractériserait une éventuelle "chose en soi". [3]

   Cependant, pour Nietzsche, d'abord, la grâce de l'amour embarque avec elle toutes les forces qui font partie du devenir de la nature, y compris celles qui sont destructrices: "Toutes choses sont enchaînées, enchevêtrées, unies par l'amour." [4] Cela signifie que la force de l’amour qui entrelace toutes les réalités le fait d'une manière cruciale en associant la lumière d'Apollon, claire, simple, légère, ensoleillée, c'est-à-dire méridionale, à l'ivresse dionysiaque inhérente à des forces créatrices qui ne sont pas toujours maîtrisées. Dès lors, la grâce de l'amour unifie parfois, notamment en une fusion créatrice de l'un avec le multiple qui sont ainsi partagés : "Alles Schaffen ist Mitteilen. Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins." "Toute création (Schaffen) est partager (Mitteilen). Celui qui connaît (Erkennende), celui qui crée (Schaffende), celui qui aime (Liebende) ne font qu'un." [5] Ce partage est donc complexe et fondamental ; il divise pour unifier et il unifie pour diviser en se concentrant chaque fois sur de nouvelles synthèses : "Je ne puis comprendre qu’un être à la fois un et multiple, changeant et permanent, connaissant, sentant, voulant – cet être est pour moi le fait fondamental."  [6] Ensuite, sachant qu'un équilibre final est impossible entre la coordination et la dispersion, puisque dans le cas contraire il aurait déjà eu lieu depuis bien longtemps, ce partage créatif et combatif subordonne parfois l'unité au multiple, notamment lorsque les forces créatrices ont atteint un niveau suffisamment élevé : "À une hauteur correcte, tout s'assemble au-dessus de l'un : les pensées du philosophe, les œuvres de l'artiste et les bonnes actions. - In einer rechten Höhe kommt alles zusammen und über eins – die Gedanken des Philosophen, die Werke des Künstlers und die guten Taten." [7]

   Plus précisément, pour Nietzsche, le sentiment de la grâce lui a donné, par delà toute haine toujours encore possible, le sens de la grandeur, de la hauteur et de la distance, notamment afin d'aimer son ennemi et de lui pardonner en le bénissant.[8] Il ne s'agit certes pas, dans ce cas, d'un mouvement altruiste, mais d'une qualité morale qui entend naturaliser la morale sans pour autant atténuer l'intensité de ses aspirations : "La grâce (Die Anmut) fait partie de la générosité (Großmut) de celui qui a une pensée élevée (des Großgesinnten)." [9] Cette générosité, cette patiente indulgence des grands esprits, apporte ainsi une preuve importante de l'efficacité de l'amour dans et par de bonnes actions : "Car l'homme ne saurait créer qu'en amour ; abrité par l'illusion de l'amour, il aura la foi absolue en la perfection et la justice." [10] En tout cas, la grâce inhérente à une pensée humaine indulgente est naturellement inséparable d'un nécessaire désir de se réaliser d'abord grandement soi-même, ce désir ne devant pas manquer de bienveillance pour l'autre, et même si cette bienveillance exclut, pour Nietzsche, toute forme de réciprocité.

   En conséquence, afin de connaître le monde, il faudra alors aimer son propre monde en le créant, et le créer en l'aimant, tout comme Zarathoustra dont l'âme crée sa propre lumière en voulant "sauter dans son soleil".[11] Car l'amour de ce monde crée un réel accroissement de ses propres forces en permettant de participer à l'intense affirmation de la Nature (dite Volonté de puissance) qui néglige d'ailleurs la dépense de ses forces, sachant que pour Nietzsche seule l'extension d'un vouloir-vivre créatif est susceptible d'être aimée. [12] Dans ces conditions, un monde à la fois créé et défait, nécessaire et aléatoire, qui donne et qui reçoit, sera réalisable pour l'homme qui veut se dépasser. Ce projet créatif ouvre alors sur trois perspectives : celle de la transfiguration des réalités qui ont du reste déjà sombré dans le passé, celle de la volonté complexe d'agir sur un présent éternel, et en même temps, celle de l'imaginaire qui crée la fiction d'une nouvelle totalité en train d'advenir, sachant que le schème de cette totalité renvoie également à "des forces absolument inconnaissables." [13] Ce monde et mon monde sont en effet dans l'ensemble insaisissables, c'est-à-dire incompréhensibles. Parce que nous ne pouvons pas co-naître à tout, nous ne pouvons pas tout connaître.

   Dès lors, le travail de l'imagination est nécessaire pour associer connaître, aimer et créer, en ayant sans doute pour cause importante (parmi d'autres qui s'entrelacent autour d'elle) une épreuve douloureuse du vide, de l'ennui, ou plutôt d'un sentiment du néant qui rendait parfois Nietzsche nihiliste avant de provoquer en lui un sursaut démesuré vers l'irréel : "Quand on aime l'abîme, il faut avoir des ailes…" [14] D'abord relâchée, sa pensée a dû ensuite créer de multiples rencontres hasardeuses (voire divines) entre des images proches et lointaines, en sautant d'une sensation imagée vers d'autres, aussi imprévisibles… tout en étant mue par une "nécessité divine qui force même les hasards à danser des danses d'étoiles." [15] En tout cas, l'éternelle puissance créatrice de la Nature qui s’accroît sans cesse et qui dirige toutes les forces, a fortiori celles des artistes et des philosophes, anime leur destin, l'inépuisable réserve de l'inspiration de leur style, voire "l’immortalité de (leur) intellect." [16]

    Mais comment est-il possible de commencer à créer son propre monde en agissant sur ce qui est déjà donné ? Est-ce pour conduire les réalités vers un nouvel et imprévisible accomplissement, notamment plus aimable ? Pour Nietzsche, c'est d'abord en créant un amour des choses à la fois proches et lointaines. C'est ensuite par un mouvement ascensionnel qui prévoit son déclin que le créateur se réalise. Sans doute aussi par et dans un amour intellectuel de Dieu (qui est Nature chez Spinoza), ou bien par un acte libre (désintéressé et concentré), mais certainement pas dans une simple rêverie qui éloignerait la pensée d'elle-même ainsi que de ce qu'elle imagine.

   En effet, le propre de toute rêverie ordinaire consiste à se perdre dans le chaos des sensations et à défaire instantanément ce qu'elle a fait auparavant. Cette errance, cette détente ou cet abandon de la pensée crée certes de plaisantes relations entre les images. Puis, une image chasse l'autre inconsciemment tout en se dirigeant au gré de cheminements différents, parfois juxtaposés, vers n'importe quoi, par exemple vers des formes évanescentes qui permettent de rêver à l'infini en regardant un ciel nuageux ou étoilé. Le plaisir de cette pensée complexe, tendue entre présence et absence, est alors déterminé par sa propre errance et non par quelque exigence de vérité ; un plaisir vain, en quelque sorte pour tout homme puisque cette satisfaction se limite elle-même en ignorant où sont ses limites.

   En revanche, pour Nietzsche, dans une perception attentive et précise des choses ce serait tout différent : "La sérénité dépend de l'existence d'une ligne de démarcation qui sépare ce qui est clair, ce que l'on peut embrasser du regard, de ce qui est obscur et hors de vue…" [17] En tout cas, le philosophe ne recherche pas une fusion rêvée, passive ou efféminée, avec les choses, mais plutôt un simple et clair contact du fini avec l'infini, par exemple en participant au don d'un nouvel instant surgi de l'éternité. Et cette mystérieuse relation ne saurait s'instaurer avec quelque transcendance traditionnelle comme c'était le cas avec le Dieu de la pensée judéo-chrétienne. Car, pour Nietzsche, l'idée de ce Dieu n'a plus aucune valeur pour une civilisation devenue nihiliste ; ne subsistent en effet que des moments épars, créateurs ou destructeurs, au mieux mus par une "nécessité divine qui force même les hasards à danser des danses d'étoiles." [18]

   Dès lors, à l'heure où commence une ascension, les forces créatrices peuvent innocemment rassembler "des hasards divins" [19] pour créer de vives métaphores des apparences qui sont en réalité inspirées par la volonté (complexe) de la puissance infinie (simple) de la Nature. C'est dans cet esprit que Nietzsche exprime, d'une manière plutôt intense et claire, son amour des choses proches ou lointaines, sa vive passion pour les apparences que le monde parvient à créer d'une manière fortuite et une seule fois. Et ces apparences ne sont pas nécessairement aimées passivement, comme ce serait le cas dans une banale rêverie. Elles le sont en restant loin des sentiments de quelques vaches étonnées [20] ou d'une épreuve superficielle qui contraindraient "d'aimer la terre comme l'aime la lune et de n'effleurer sa beauté que des yeux." [21]

   Certes, il est parfois difficile de distinguer une rêverie d'une contemplation, car, comme dans un long moment d'admiration [22] ou de souffrance[23], elles ont toutes les deux le même caractère imprévisible. Cependant, l'une se laisse entraîner involontairement par des sensations, l'autre se veut tout de même disponible pour rencontrer autre chose, notamment dans un bref contact qui la dépassera un peu. C'est ainsi que M. Conche échappe à toute rêverie lorsqu'il contemple : "Il faut laisser les choses se montrer : qu'elles soient là tout simplement, comme si l'on n'avait rien à faire d'elles. Il faut - toute intervention ou action suspendue - une attitude quasi contemplative, oblative - comme si tout n'était qu'un paysage." [24] D'une autre manière, en aimant participer aux choses qui le dépassent, Nietzsche évalue ces dernières, les pense et les transfigure clairement, sans vraiment croire en une possible harmonie universelle : "Ce n'est que quand le ciel pur, à travers les voûtes brisées, contemplera l'herbe et les pavots rouges qui croissent sur les murs en ruine, que j'inclinerai de nouveau mon cœur vers les demeures de ce Dieu." [25]

 

[1]  Nietzsche, Seconde considération intempestive, p. 133.  

[2]  Nietzsche, La Volonté de puissance, t. I, liv. II, § 58, pp. 218-219.

[3]  Nietzsche, La Volonté de puissance, t. I, liv. II, § 204, p. 100.

[4] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra, Le Chant d'ivresse, 10, p. 367.

[5] Nietzsche, Notes et aphorismes, Ainsi parlait Zarathoustra, aphorisme n°172, p.419.

[6] Nietzsche, La Volonté de puissance, t. I, liv. II, § 172, p. 253.

[7]   Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 16.

[8] Nietzsche, Le Gai savoir, § 49.

[9] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, op.cit., Des hommes sublimes, p.139.

[10]  Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., § 7, p. 133.  

[11]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des hommes sublimes.

[12]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 349.

[13]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 50.

[14]  Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, op.cit., Entre oiseaux de proie.

[15]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les sept sceaux, 7, p. 265.

[16]  Nietzsche, Le Livre du philosophe, §19.

[17]  Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., p. 79.

[18]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les sept sceaux, 7, p. 265.

[19] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Avant le lever du soleil, p. 193.

[20] Nietzsche, Ibidem, Le Mendiant volontaire. P. 307.

[21] Nietzsche, Ibidem, De l'immaculée connaissance, p. 144.

[22] Nietzsche, Ibidem, Hors de service, p. 296.

[23] Nietzsche, Ibidem, Le Convalescent, p. 252.

[24] Conche (Marcel), Quelle philosophie pour demain ?, Puf, 2003, p. 77.

[25] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des Vertueux, p. 108.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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