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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Fragments esthétiques sur la grâce

Watteau

Watteau

 

Fragments esthétiques sur la grâce

 

 

   Lorsque les forces créatrices se manifestent dans la douceur gracieuse de leur jaillissement, elles font surgir des formes en mouvement qui sont un peu l'écho d'une très lointaine perfection soit désirée, soit presque oubliée. En tout cas, une esthétique du gracieux pourrait être élaborée à partir de formes qui, en dépit du devenir inachevé et souvent invisible ou suspendu des mouvements terrestres, créent une constellation de formes musicales possibles, lesquelles peuvent exprimer beaucoup de légèreté soit en esquissant des pas de danse, comme dans les peintures de Watteau, soit en les réalisant complètement grâce à des rythmes mélodieux qui suspendent toute lourdeur ainsi que toute contrainte physique qui empêcherait d'épouser des rythmes musicaux.

   Pour cela, les mouvements paraissent indivisibles, sans rien de superflu, et d'une durée vraiment souple. Alors leur grâce libère les formes. Ces mouvements parviennent en effet à donner, par leur prévisible continuité aisément intériorisable, un réel sentiment de maîtrise, et surtout de liberté, comme cela était du reste vrai pour Bergson : "Et comme des mouvements faciles sont ceux qui se préparent les uns les autres, nous finissons par trouver une aisance supérieure aux mouvements qui se faisaient prévoir, aux attitudes présentes où sont indiquées et comme préformées les attitudes à venir. Si les mouvements saccadés manquent de grâce, c'est parce que chacun d'eux se suffit à lui-même et n'annonce pas ceux qui vont le suivre." [1] Pourquoi ? Dans son ouvrage intitulé Essai sur la grâce, parlant de la danse, Spencer a affirmé que les mouvements qui exprimaient une grâce vraie étaient "ceux qui coûtaient peu d'efforts". Des mouvements retenus, sans trop d'efforts musculaires (comme dans une danse), voire en des gestes hésitants ou esquissés, ont en effet permis à Nietzsche de toucher cette grâce qui enchante un monde : soit en volant au-dessus des abîmes ("quand on aime l'abîme, il faut avoir des ailes"),[2] soit en rendant son âme légère afin de danser et afin de chanter. 

   Car pour Nietzsche, comme d'ailleurs pour son prophète Zarathoustra, la lourdeur est le pire ennemi de la grâce ; il faut donc avoir des pieds légers. Et cela est nécessaire à la fois pour l'âme et pour le corps : "Je suis l’avocat de Dieu devant le Diable : or le Diable c’est l’esprit de la lourdeur. Comment serais-je l’ennemi de votre grâce légère ? L’ennemi de la danse divine, ou encore des pieds mignons aux fines chevilles ? " [3]

    En l’absence de quelque volonté divine qui tisserait la toile d’araignée de la raison universelle (comme chez Spinoza), Zarathoustra préfère aimer la musique et la danse qui transfigurent les jeux innocents de sa vie déployée. Car la mu­sique n'est pas seulement le langage secret de ses affects. Elle est aussi une autre manière de penser et de sentir lorsque les diverses forces d'un moi (multiple) sommeillent hors de tout principe d'identité. De plus, pour Nietzsche, la musique est un supplément au langage qui rythme une existence. Elle possède la puissance de l'apparence et ramène sa force au rang de symbole en exprimant les émotions d'une âme accordée avec le mystère de la vie, y compris féminine : "Ce que j'exige en somme de la musique : il faut qu'elle soit sereine et profonde comme un après-midi d'octobre. Il faut qu'elle soit personnelle, exubérante et tendre, que sa fourberie et sa grâce en fassent une douce petite femme." [4]

   Dès lors, en l’absence de toute loi, hormis celle que crée le jeu divin du hasard avec la nécessité, seules la musique et la danse savent exprimer les profondeurs mystérieuses et les forces créatrices de la vie. Dans ces moments heureux, sagesse et folie, renoncements et attachements s'aiment pour faire de chacun le chef d'or­chestre de ses sensations.

   En tout cas, l'incommensurable légèreté d'une danse qui fait fusionner les pieds, les idées, et les mots, permet de vaincre toute lourdeur. Et l'ivresse de cette danse saura enchanter, sans mièvrerie ni préciosité, les mouvements d'un corps qui déplacera son centre de gravité en gardant toujours son équilibre. De plus, la grâce légère de cette danse ne manque pas de charme lorsqu'elle valorise les mouvements les plus souples. Elle libère alors le corps en le faisant espérer que son devenir sera aussi fin et aussi léger que l'air. Pour cela, sachant que la légèreté soustrait chacun à sa pesanteur en accroissant sa mobilité, c’est bien un élan céleste ou aérien qui intervient dans les mouvements gracieux pour atténuer la raideur des rythmes trop saccadés.

   En associant ainsi souplesse et légèreté, la grâce fuit les réalités trop brutales ou chaotiques que Nietzsche a transfigurées dans et par les diverses séquences d'une danse qui crée d'autres mondes : "L'homme doit avoir en soi le chaos pour pouvoir engendrer une étoile qui danse." [5] Pour comprendre le cheminement de cette grâce dansante à partir des métaphores de Nietzsche, il faut d'abord s'élever d'une figure vers une autre, en sachant que toutes ces images sont contrôlées par le philosophe qui ne sépare pas le matériel du spirituel, donc l’art de danser et l'art de penser avec une certaine grâce, notamment après un fructueux apprentissage. Ensuite, la légèreté des pieds du danseur pourra bien rejoindre celle de l'âme dans la métaphore d'une étoile qui concrétise un peu cette union, tout en lui accordant une qualité spirituelle : "Tout ce qui est bon est léger, tout ce qui est divin court sur des pieds délicats." [6]

   De métaphore en métaphore, Nietzsche exprime ainsi la vérité d'un devenir à la fois humain et cosmique. Alors, les pieds légers aiment vraiment "danser des danses d’étoiles", [7] tout en dansant sur les pieds du hasard, et tout en imitant les hasards divins qui dansent dans le ciel. Du reste, le disciple de Dionysos n'aurait accepté qu'un dieu sachant danser. Mais il pressent pourtant qu'un dieu danse déjà en lui lorsqu'il s'élève comme un oiseau vers le divin : "Que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau !" [8] En tout cas, pour s'élever, lorsque les rythmes qui déplacent les sensations sont vraiment souples et tranquilles, des mouvements gracieux devront alléger aussi bien l'âme du poète que le corps du nageur ou du danseur. L'âme, alors, sera dite "légère",[9] légère comme l'esprit de l'oiseau et comme tout ce qui est gracieux,[10] et il faudra bien ensuite "que la terre devienne la légère". [11]

 

 

[1] Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, ch. 1. Œuvres, PUF, 1963, p.12.

[2] Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, op.cit., Entre oiseaux de proie.

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de la danse.

[4]  Nietzsche, Nietzsche contra Wagner. Pièces au dossier d'un psychologue, 1888, texte publié en 1895, trad. Henri Albert (Haug), révisée par J. Le Rider, Laffont «Bouquins» Paris 1993.

[5] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 5.

[6] Nietzsche, Le Crépuscule des Idoles. Les quatre grandes erreurs, 2. Trad. Henri Albert, Paris,  Médiations Denoël Gonthier, 1973, n° 68, p.49.

[7] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les Sept sceaux, 3.

[8] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les Sept sceaux, 3.

[9] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

[10] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de la danse.

[11] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De l'esprit de lourdeur, 2, et De l'homme supérieur, 16.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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