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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

La matière et l'esprit

La matière et l'esprit

   Comment la puissance de l'infini entre-t-elle vraiment en relation avec les forces finies, intellectuelles et matérielles du monde terrestre ? En fait, la puissance de l'infini ne peut pas entrer en relation avec une impuissance absolue, car cette dernière serait alors, comme elle, infinie. Comment une chose, aussi bien finie qu'infinie, pourrait-elle naître de rien ? L'ensemble des forces finies de ce monde ne saurait être alors assimilé au néant, à un dehors totalement vide et impuissant qui serait lui aussi infini. Demeure alors un éternel rayonnement de la puissance de l'infini qui ne domine pourtant pas le fini, mais qui instaure en lui son devenir intellectuel et matériel. Comment ?

   Le rapport de la puissance de l'infinité de la Nature avec les divers mondes éphémères et finis qu'elle anime crée un devenir indéfiniment dominé par des rapports de force. Dès lors, pour comprendre ce devenir au cœur de l'éternité de la Nature, il faut distinguer, sans les séparer, la pensée et l'étendue, voire l'esprit et la matière. Car c'est à partir de leur distinction que l'on découvre d'abord que la pensée de la matière n'est pas séparée de la matière de la pensée, ensuite que c'est dans et par l'interaction de l'esprit avec la matière que leurs propres devenirs sont toujours changeants. Mais, pour comprendre cette interaction, il ne faut pas faire prévaloir la matière sur l'esprit, ni l'inverse, car leurs devenirs font dominer l'un ou l'autre, selon leurs diverses situations, et non selon un processus qui ferait toujours, comme pour Bachelard, surgir nécessairement la matière à partir d'un prime rayonnement.[1] En fait, il vaudrait peut-être mieux tenir pour vraies des modifications constantes entre toutes les interactions passives ou actives de la matière et de l'esprit. Et lorsque ce qui divise domine ce qui unifie, cela signifie simplement que les forces matérielles s'épuisent, se diluent, se disséminent, sombrent dans l'oubli, l'impuissance, l'in­sensé, l'illusoire, l'absurde, l'inconscience ou la mort, voire, pour Levinas, dans "le fermé-sur-soi jusque dans les confinements intra-atomiques dont parlent les physiciens". [2]

   Ou bien, lorsque les forces intellectuelles structurent le soubassement de la matière, elles le rationalisent en enchaînant les concepts et en produisant de fortes intuitions qui concentrent ou qui simplifient leurs contenus, même si elles n'atteignent pas nécessairement ainsi l'essence des choses. [3] Pour Spinoza, en revanche, cette conceptualisation permet de connaître intellectuel­lement les choses, c'est-à-dire de les "percevoir par la pensée pure en dehors des mots et des images." [4] Car la pensée qui se pense (idea ideae) apporte quelque clarté intérieure à une partie de l'opacité matérielle des corps. L'esprit fixe ainsi les limites conceptualisables du réel tout en s'ouvrant sur l'inconnu (l'infini par exemple), sans être pour autant normatif comme dans l'idéalisme ou chez Hegel pour qui l'Esprit est pensé dia­lectiquement comme la puissance infinie qui structure le réel en guidant les volontés particulières vers l'universel. 

   En fait, le devenir du monde se contredit effectivement en fai­sant provisoirement triompher soit la matière soit l'esprit. D'abord indéterminée ou non au préalable, la matière est ensuite animée par les structures de la pensée qui interviennent dans son devenir, puis dans ses métamorphoses. De plus, dans l'espace global (et matériel) où il se déploie, le devenir sensible est concomitant de celui de la pensée qui s'élargit ou non. Il se réalise alors en s'opposant aux affects, sources de prodigieuses fictions mensongères, et en modifiant la faiblesse de ses concepts. Le pouvoir de l'esprit crée alors, soit la pensée immédiate et sensible qui manque de cons­cience ou qui est conscience du manque… soit la conscience de soi, puis, avec insertion dans la matière, celle de la vie, celle du monde… Dans son développement rationnel, la pensée fonde ainsi les analyses, les synthèses, les dé­ductions, les inductions, les raisonnements et diverses expressions pertinentes.  

   Par conséquent, l'opposition du matérialisme avec le spiritualisme paraît absurde. La matière n'est ni inférieure ni supérieure à l'esprit. Il ne s'agit donc pas de chercher à expliquer l'inférieur à partir du supérieur, ou inversement, mais de tenir compte du devenir des rapports entre les forces : entre celles qui rassemblent et celles qui divisent, celles qui concentrent et celles qui disséminent, celles d'une vision rationnelle et celles d'une construction em­pirique, à partir de sensations, d'un ensemble de formes ou de figures. En tout cas, la Puissance de la Nature se limite indéfiniment lorsqu'elle anime différem­ment, avec plus ou moins de forces, les diverses choses finies de notre monde terrestre. Toutes les forces dé­ployées, actuelles et virtuelles, expriment alors les di­verses forces des choses qui participent à cette Puissance sans être, comme l'a précisé Nietzsche, elles-mêmes infinies : "Nous nous interdisons le concept d'une force infinie, comme inconciliable avec le concept de force." [5] La puissance de la volonté de la Nature est de plus affirmée par Nietzsche comme un fait permanent, et surtout comme le fait d'une puissance infinie qui ne se limite pas aux mécanismes naturels, puisqu’elle n'est pas "une" ou plusieurs forces s’accroissant ou décroissant sans cesse, mais l'éternelle puissance créatrice qui affirme sa réalité inconditionnelle et éternelle, y compris dans le retour de chaque présent. La puissance éternelle de la Nature se manifeste en tout cas comme infinie, même si, dans ses actions au cœur de la finitude des mondes, les forces déployées tendent soit vers plus de puissance, soit vers une suspension de la puissance qui, alors, n'est pas une impuissance, mais la possibilité des forces de ne pas s'accroître ou bien de s'accroître. Ainsi les forces multiples du monde terrestre peuvent-elles, chez Nietzsche, vouloir leur déclin ou leur retour : "Il n'y a pas de volonté ; il y a des fulgurations de volonté dont la puissance (la force) croît et décroît sans cesse." [6]

   Dans ces conditions, la Puissance de l'Infini pourrait animer les diverses forces finies, conflictuelles et dis­persées du monde terrestre en faisant triompher les forces du négatif, c'est-à-dire les forces du non-être qui modi­fient les êtres en les affaiblissant. Mais comment inter­préter ces forces du négatif qui viennent contrarier la puis­sance éternelle de la Nature ? Il faudrait alors supposer, comme l'a fait Aristote, que la puissance (dynamis) de la Nature peut se manifester à la fois comme la puissance d'être en acte et la possibilité de ne pas être en acte. Pour le stagirite, en effet, l'impuissance du ne pas agir peut être neutralisée par la puissance d'agir ou de ne pas agir, ce qui permet d'empêcher le fait de ne pas passer à l'acte. En tout cas, le passage à l'acte (energeia) provient d'une privation (hexis) qui ne saurait supprimer la puissance, puisque le passage à l'acte donne une forme (une pensée-mémoire) de ce passage qui supprime toute prime privation : "Le puissant est tel parce qu'il a quelque chose, tantôt parce qu'il manque de cette chose. Si la privation est en quelque sorte une hexis (de echo : avoir), le puissant est tel soit parce qu'il a une certaine hexis, soit parce qu'il a la steresis (privation) de celle-ci." [7] Au-delà de ce point de vue d'Aristote, si l'on revalorise le concept du devenir sans séparer la Nature infinie de ses créations finies, la puissance de la Nature pourrait se limiter elle-même, soit en s'affirmant dans des actes véritablement dominés (le mouvement étant alors l'acte terrestre par excellence), soit en neutralisant provisoirement sa puissance qui pourrait aussi bien agir que ne pas agir, soit en créant un devenir aléatoire qui se déterminerait entre l'impuissance et la puissance, l'obscur et la lumière, le mal et le bien, l'inconscience et la conscience, l'anesthésie et la sensation, l'informe [8] et la forme, la non-pensée et la pensée, le désœuvrement et l'œuvre, le silence et la parole…     

 

[1] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.69. 

[2] Levinas, Entre nous, Livre de poche n°4172, 1991,  p. 10.

[3] Nietzsche :"Une suite de concepts est une pensée : celle-ci est en effet l'unité supérieure des représentations concomitantes. L'essence de la chose ne peut pas être atteinte par la pensée…" La Vision dionysiaque du monde, Allia, 2004, p.64.

[4] Spinoza, Traité des autorités théologique et politique, Œuvres complètes, NRF, Pléiade, 1954, chapitre IV, p.674.

[5] Nietzsche, La Volonté de puissance, Gallimard, 1942, t. I, liv. II, § 310, p. 293.

[6] Nietzsche, La Volonté de puissance, op.cit., t. I, liv. II, § 58, pp. 218-219.

[7] Aristote, Métaphysique, Δ, 1019 b 5-8.

[8] Le sans-forme (amorphon), le sans figure (aneideon).

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Michael Lecomte 06/04/2019 23:27

Bonjour,
Le pauvre tableau que vous avez choisi comme illustration représente quoi à vos yeux ?

Je ne suis pas philosophe (Dieu, en qui je ne crois pas, m'en garde !) mais historien de l'art.

Par contre, la pratique de la philo me passionne ! Même si elle est bien difficile ! (attention : j'ai bien écrit "pratique". Bien à vous, M.L.

Claude Stéphane Perrin 07/04/2019 09:30

Le jeu de l'un et du multiple....