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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

L'indifférence

Antoine Watteau, L'Indifférent, 1717. Musée du Louvre, Paris.

Antoine Watteau, L'Indifférent, 1717. Musée du Louvre, Paris.

   Lorsque l'indifférence (άδιάφορίας) se veut amorale, étrangère à toute valeur plutôt que coupable, elle laisse cependant la violence croître alors que le refus de cette dernière pourrait faire surgir l'amour de certaines différences. Ou bien, vouloir les deux, comme Nietzsche, conduirait à vivre dans la confusion d'une sagesse et d'une folie (Prologue de Zarathoustra). En tout cas, ne vouloir que l'indifférence du sage condamnerait au silence et à une séparation avec les autres. Que le sage soit indifférent à la richesse ou aux honneurs, cela est légitime dès lors qu'il désire vivre pour penser et pour fonder l'idée de sa propre maîtrise ou de sa ferme modération. Mais si le sage vise des valeurs ou des réalités neutres et indistinctes, neutres parce qu'elles seraient vides, telles que ce qui n'est ni bon, ni mauvais, ni à souhaiter, ni à éviter (autre sens du mot latin indifferens), il ferait fi des conditions mêmes de la pensée, puisque le doute permet de distinguer le bien et le mal, mais aussi de faire prévaloir les doutes les plus fructueux.

   Par ailleurs, n'y aurait-il pas dans l'idée du neutre (ni bon ni mauvais) une indifférence au sens du mot grec άδιάφορος ? Sans doute, mais cette idée n'est pas liée à la liberté d'indifférence qui nie toute détermination et tout jugement antérieur. C'est plutôt l'inverse : l'idée du neutre répond à des déterminations bien précisées par la langue grecque. Il y a d'abord deux sens plutôt négatifs de l'indifférence : άμέλεια (négligence) et όλιγωρία qui signifie aussi bien insouciance que dédain. Ces deux sens se distinguent ensuite d'un troisième qui se rapproche davantage de l'indifférence : άπάθεία (insensibilité).

   Un sage serait-il alors encore sage dans cet état d'indifférence ? Rien n'est moins sûr s'il faut, afin de bien penser, répondre également à des exigences éthiques. De Platon-Socrate à Montaigne, le sage s'apprête à la mort. Il apprend à ne point la craindre. Si le lieu et l'heure de la mort sont incertains, attendons là librement en tout lieu et à tout moment pensait Montaigne. Mais combien de temps le sage résiste-t-il devant la crainte de sa fin ? Insensible, le sage se situerait-il hors du champ de l'humanisation comme une pierre ou comme une divinité dotée d'insensibilité (άναισθησία) ? En tout cas, il faudrait que le sage sache se protéger personnellement, par sa pratique, de tout dommage éventuel. Ce qui est totalement impossible. De plus, chaque manière de se mettre à l'abri, de ne plus se préoccuper des dehors, de fuir la répétition des malheurs, paraîtrait vite scandaleuse pour autrui.

   Le désir de maîtrise de soi-même (αύτoκρaτής), comme celui de l'acrobate suspendu sur une corde au-dessus d'un abîme, devrait supprimer le conflit des différences. Mais, en fait, ce désir crée un nouveau paradigme : celui d'un fascinant modèle d'indifférence. Dans ce cas, l'impassibilité du sage n'est pas neutre, elle ne fait que supprimer les différences. Grâce à sa modération (sôphrosynè), le sage ne peut que vouloir être simplement raisonnable, c’est-à-dire discerner le possible et l'impossible, en se sachant vulnérable (les colères de Socrate sont légendaires). Et jamais la modération ne devrait le conduire à l'apathie (apatheia), à l'insensibilité ou à la fadeur. L'indifférence du sage serait-elle alors mieux exprimée par son ataraxie (άταραξία) ? Ni plaisir, ni souffrance, ni froideur, ni ardeur… cette neutralité absolue est cependant impossible à réaliser. Elle ignore la complexité des sentiments. Elle enferme dans la fiction d'un moi invulnérable, souverain, sacré… donc contraire à une pensée toute relative et non violente du neutre.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Candice 25/01/2019 02:18

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.