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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Nietzsche : Aimer, connaître et créer

Lorrain (Claude) Port de mer au soleil couchant, 1639

Lorrain (Claude) Port de mer au soleil couchant, 1639

   Un aphorisme de Nietzsche met sur la voie du sens du devenir de toute création humaine : "Alles Schaffen ist Mitteilen. Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins." "Toute création (Schaffen) est communication (Mitteilen). Celui qui connaît (Erkennende), celui qui crée (Schaffende), celui qui aime (Liebende) ne font qu'un." [1] Pour connaître le monde, il faut alors aimer son propre monde en le créant, et le créer en l'aimant, tout comme le Zarathoustra de Nietzsche dont l'âme crée sa propre lumière en voulant "sauter dans son soleil".[2] Car l'amour de ce monde crée un réel accroissement de ses forces en permettant de participer à l'intense affirmation de la Nature (dite Volonté de puissance) qui néglige d'ailleurs la dépense de ses forces, sachant que pour Nietzsche seule l'extension d'un vouloir-vivre créatif est susceptible d'être aimée [3] : "Car l'homme ne saurait créer qu'en amour ; abrité par l'illusion de l'amour, il aura la foi absolue en la perfection et la justice." [4]

   Dans ces conditions, un monde à la fois créé et défait, nécessaire et aléatoire, qui donne et qui reçoit, sera réalisable pour l'homme qui veut se dépasser : "Et ce que vous avez appelé monde, il faut que vous commenciez par le créer : votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour doivent devenir ce monde ! Et, en vérité, ce sera pour votre félicité, à vous qui cherchez la connaissance ! " [5] Ce projet créatif ouvre alors sur trois perspectives : celle de la transfiguration des réalités qui ont du reste déjà sombré dans le passé, celle de la volonté complexe d'agir sur un présent éternel, et en même temps, celle de l'imaginaire qui crée la fiction d'une nouvelle totalité en train d'advenir, sachant que le schème de cette totalité renvoie également à "des forces absolument inconnaissables." [6] Ce monde et mon monde sont en effet dans l'ensemble insaisissables, c'est-à-dire incompréhensibles. Parce que nous ne pouvons pas co-naître à tout, nous ne pouvons pas tout connaître.

   Pour cela, le travail de l'imagination est nécessaire. Il associe connaître, aimer et créer, en ayant sans doute pour cause importante (parmi d'autres qui s'entrelacent autour d'elle) une épreuve douloureuse du vide, de l'ennui, ou plutôt d'un sentiment du néant qui rendait Nietzsche nihiliste avant de provoquer en lui un sursaut démesuré vers l'irréel : "Quand on aime l'abîme, il faut avoir des ailes…" [7] D'abord relâchée, sa pensée a dû ensuite créer de multiples rencontres hasardeuses (voire divines) entre des images proches et lointaines, en sautant d'une sensation imagée vers d'autres aussi imprévisibles… tout en étant mue par une "nécessité divine qui force même les hasards à danser des danses d'étoiles." [8]

   En tout cas, l'éternelle puissance créatrice de la Nature qui s’accroît sans cesse et qui dirige toutes les forces, a fortiori celles des artistes et des philosophes, anime leur destin, l'inépuisable réserve de l'inspiration de leur style, voire "l’immortalité de (leur) intellect." [9]

 

[1] Nietzsche, Notes et aphorismes, Ainsi parlait Zarathoustra n° 172, p.419.

[2]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des hommes sublimes.

[3]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 349.

[4]  Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., § 7, p. 133.  

[5]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Sur les Îles bienheureuses.

[6]  Nietzsche, Le Gai savoir, § 50.

[7]  Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, op.cit., Entre oiseaux de proie.

[8]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les sept sceaux, 7, p. 265.

[9]  Nietzsche, Le Livre du philosophe, §19.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Yoh 30/04/2018 12:25

Un de mes tableaux préférés qui illustre merveilleusement la pensée de la création. J'aime beacoup cette article sur Nietzsche. La création c'est l'amour.

GILLAIZEAU MARILYN 13/04/2018 12:31

Les bons mots qui requinquent :-)