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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Cézanne, de la nuit vers une lumière neutre

Rochers dans les bois, 51 x 61,5, 1893, Zurich, Kunsthaus. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.118 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

Rochers dans les bois, 51 x 61,5, 1893, Zurich, Kunsthaus. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.118 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

   

    En tant que refuge, le travail permet d'équilibrer les sensations, d'en adoucir certaines et dans renforcer d'autres, selon le motif et selon le désir d'harmoniser son tableau. Chemin faisant, le refus de la nuit, de l'obscur, permet à Cézanne de prendre un salutaire recul : "Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne peindrai et que je n'ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu."[1] Ensuite, avant de trouver un équilibre, un autre refus est nécessaire, celui d'une lumière absolue qui écraserait toutes les nuances, toutes les ombres. Le "grand magicien",[2] le père soleil, le fier soleil de midi et du Midi, est en effet contradictoire : il féconde l'inspiration du peintre, mais il est aussi terrible, violent. Dès lors, subjectivement imaginée [3] et non représentée, l'action directe du soleil ne convient pas à l'expression de la douceur inhérente au désir de vérité du peintre, car cette action forte dénature les tons, les trahit donc : "Le soleil est si effrayant qu'il me semble que les objets s'enlèvent en silhouette, non pas seulement en blanc ou noir, mais en bleu, en brun, en violet. Je puis me tromper, mais il me semble que c'est l'antipode du modelé" [4] En fait, Cézanne n'en reste pas au modelé, il préfère les modulations qui accompagnent le devenir d'une partie de la nature peinte vers son lointain accomplissement. En conséquence, le soleil demeurera présent indirectement, métaphoriquement[5] comme tous les mondes qui expriment dans chacun de ses tableaux des parties de la divine nature : une montagne, une pomme et un personnage inséparables de ce qu'ils cachent, c'est-à-dire une heureuse tension entre l'éphémère et le durable. Dès lors, si le soleil "donne une si belle lu­mière", [6] le peintre lui préfère des sen­sations colorantes plus nuancées, tout en redoutant la "sale lumière" [7] qui enlaidit parfois le monde, sans doute parce qu'elle est alors privée de couleurs. En tout cas, dans sa logique des sensations, Cézanne ne veut pas se laisser piéger par l'abstraction que donne isolément la lumière : "Une sensation optique se produit dans notre organe visuel, qui nous fait classer par lumière, demi-ton ou quart de ton les plans représentés par des sensations colorantes. La lumière n'existe donc pas pour le peintre. Tant que, forcément, vous allez du noir au blanc, la première de ces abstractions étant comme un point d'appui autant pour l'œil que pour le cerveau, nous pataugeons, nous n'arrivons pas à avoir notre maîtrise, à nous posséder." [8]

   En réalité, Cézanne aime plutôt peindre l'heure qui anime les ombres et qui correspond aux vibrations variables, même contrastées, [9] de ce monde très changeant : "Parfois de beaux soleils, suivis inopinément de temps gris lourds et ardoisés, ce qui compromet la poursuite du paysage." [10] Chaque tableau, dans l'émergence sentie et pensée des appa­rences, est en fait d'une complexité et d'une nouveauté grandement contrôlées par le travail du peintre qui met au jour des liens secrets entre ses petits mondes, peints comme des ombres, et la na­ture dont les modulations colorées rendent les mondes harmonieux : "L'ombre est une couleur comme la lumière, mais elle est moins brillante ; lumière et ombre ne sont qu'un rapport de deux tons." [11]

   Ainsi, des sensations diverses dominent l'inspiration de Cézanne, celles où  les émotions s'équilibrent à l'ombre du soleil (ce dernier n'étant pas montré à la différence  de Van Gogh) et à l'écart d'un temps gris et lourd, c'est-à-dire sombre, qui supprime toutes les nuances. Car, si Cézanne peint aussi par temps de soleil,[12] c'est le temps gris clair qui l'apaise : "Si le temps, demain, est gris clair, je crois que la séance sera bonne." [13] Comment comprendre alors son désir de neutraliser la violence de ses émotions et comment interpréter ce grand amour de l'ombre et du gris ? Matisse, qui ne cachait pas son admiration pour le peintre des Baigneuses en disant qu'il était à l'origine de son art,[14] instaurait une ferme adéquation entre les qualités objectives et subjectives de cette couleur indécise ou neutre : "Les sensations de Cézanne sont celles du temps gris." [15]

   En fait, la qualité objective d'un temps gris clair ne détermine pas totalement les sensations du peintre qui sont également précédées par son désir de vivre, à cette occasion, une heure où rien ne pourra vraiment mourir, sans doute parce qu'une splendide harmonie apaisera alors toutes les tensions : "Il s'attachait moins à peindre les contrastes violents que donne le soleil non tamisé que les transitions délicates qui modèlent les objets par des dégradés presque imperceptibles. Il peignait la lumière plus générale que le soleil." [16] En tout cas, la conscience de Cézanne, attentive et ouverte, paraît toujours étonnée de retrouver les mêmes apparences, ici et là, à l'heure où la lumière légèrement grise d'un temps paisible se conserve, à l'heure où une lumière bien unifiée nie tous les contras­tes qui la contrediraient. Car la couleur grise exprime peut-être la vérité de toutes nos sensations humanisées du monde, une vérité indécise et nuancée qui faisait dire à Cézanne en 1906 "c'est le gris qu'il faut trouver." [17] Dans une lettre à Pissaro du 23 octobre 1866, il le disait autrement : "Vous avez parfaitement raison de parler du gris, cela seul règne dans la nature, mais c'est d'un dur effrayant à attraper."

   Parfois, le monde peint trouve une couleur dominante et le chaos des primes sensations s'organise. Par exemple, dans Rochers dans les bois (1893), une lumière neutre (gris-vert) donne une sensation de légèreté et de douceur qui semble recouvrir la tendre vitalité jaunissante des végétaux en apaisant la pesanteur ocre de la terre.

   En réalité, plus précisément, le gris évoque pour Cézanne "un grand monde pâle, ébauché, encore dans les limbes",[18] c'est-à-dire neutre. Et le peintre affirme qu'il "faut commencer neutre" comme dans la "vaste grisaille" où Véronèse préparait ses tableaux. Du reste, Cézanne trouve en ces tons fluides, nuancés et neutres, "la plénitude de l'idée dans les couleurs (…) une première emprise, comme un morceau de la terre avant que le jour, l'esprit se lève…" [20]

   Dans ces conditions, il n'y a, plus rien de comparable entre la couleur grise ici revendiquée pour commencer, et la né­bulosité, l'atomisation et l'expansion des couleurs qui animaient la peinture impression­niste. En tout cas, pour Cézanne,  "Il n'y a ni peinture claire ni peinture foncée, mais simplement des rapports de tons. Quand ceux-ci sont mis avec justesse, l'harmonie s'établit toute seule. Plus ils sont nombreux et variés, plus l'effet est grand et agréable à l'œil." [21] L'intensité des formes est ainsi contrôlée, et c'est la même intensité dans les premiers plans (arbres, rivière) que dans les lointains célestes qui attirent le peintre par leur immensité : "Toujours le ciel, les choses sans borne de la nature m'attirent, et me procurent l'occasion de regarder avec plaisir." [22]

 

[1] Cézanne à Joachim Gasquet, dans Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921, p.113.

[2] Cézanne, lettre à Émile Solari, septembre 1897, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p.328.

[3] Cézanne à Émile Bernard, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 1991, p.93.

[4]  Cézanne, lettre à Camille Pissaro, le 2 juillet 1876, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p.194.

[5] "J'ai découvert que le soleil, par exemple, ne se pouvait pas reproduire, mais qu'il fallait le représenter par autre chose… par la couleur." : Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.203.

[6] Cézanne, lettre à Émile Zola, le 27 novembre 1884, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p.269 : "Après avoir gémi, crions vive le soleil, qui nous donne une si belle lumière."

[7] Cézanne, Lettre à son fils du 26 août 1906.

[8] Cézanne, lettre à Émile Bernard, le 23 décembre 1904, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p. 386 et Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.89.

[9] "On peut donc dire que peindre c'est contraster." : Cézanne, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.43.

[10] Cézanne, lettre à Ambroise Vollard, le 23 janvier 1902, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p.351.

[11] Cité par Émile Bernard, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 1991, p.27, 2011, p.76.

[12] Cézanne, lettre à Émile Zola, le 20 mai 1881, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p. 251.

[13] Cézanne, cité par Ambroise Vollard, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.30.

[14] Matisse (Henri), Écrits et propos sur l'art, Hermann, 1992, p.134

[15] Matisse (Henri), Écrits et propos sur l'art, Hermann, 1992, p.44.

[16] Selon Rivière et Schnerb, cité dans Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.159.

[17] Selon Maurice Denis, cité dans Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.165.

[18] Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.226.

[20] Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.225.

[21] Cézanne, cité par Léo Larguier, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.43.

[22] Cézanne, lettre à Victor Chocquet, le 11 mai 1886, Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1 978, p.284.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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