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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Paul Cézanne : du désir rêvé de la femme à l'amour de la femme réalisée

Le Triomphe de la femme, 1875-77, 43 x 53. Ce tableau de Cézanne a été reproduit, planche 93, page 127 du livre collectif intitulé Cézanne, Hachette, 1966.

Le Triomphe de la femme, 1875-77, 43 x 53. Ce tableau de Cézanne a été reproduit, planche 93, page 127 du livre collectif intitulé Cézanne, Hachette, 1966.

 

   L'interprétation de l'œuvre de Cézanne n'est pas simple parce que chacun de ses tableaux diffère des précédents tout en les prolongeant. Mû par un constant désir de vérité, le peintre s'est souvent corrigé en se complétant, y compris dans son style qui, d'abord plutôt romantique, est devenu ensuite plus réaliste et structuré. Cependant, ces différentes perspectives ont été unifiées par une exigence constante, celle de peindre les manifestations du désir dans leur vérité, même si ces vérités sont d'abord rêvées, puis réalisées, avant de s'ouvrir sur de probables vérités métaphysiques, notamment symbolisées par une montagne et par des baigneuses, qui englobent alors toutes les perspectives.

   En attendant, l'expression authentique d'un désir charnel, plutôt rêvé que concrétisé, semble bien se manifester dans le tableau un peu délirant intitulé Le Triomphe de la femme (1875-77). Bien loin d'une représentation classique qui équilibrerait les formes en leur donnant une certaine fermeté, le peintre a ironiquement et chaotiquement fait converger, sous un dais qui couronne l'image d'une femme offerte à tous, diverses tensions humaines du désir charnel. L'image désirable de la femme ainsi paraît triompher pour de multiples acteurs de la vie sociale : religieux, artistes ou autres...    

   Pourtant, au-delà de cette banale fiction ironique, Cézanne a également peint l'éclatement du désir et son resserrement sur une image qui n'est pas une quelconque représentation arbitraire de la femme. Car cette image est en fait inséparable d'autres désirs qui se complètent, celui de la chair désirable d'une femme symbolique, celui de la chair d'un tableau qui intellectualise une étrange fiction, et de celui du monde où se déploient tous ces phénomènes. Ce tableau concentre ainsi, en une mystérieuse métaphore, la chair de la totalité du réel qui prend dans cette figuration symbolique, toute sa vitalité et toute sa pertinence. Cela signifie que la métaphore de la chair d'une image rêvée de la femme peut concentrer tous les fondements de la vérité du désir humain. Comment ?

   En deçà d'un inconscient corporel, passif et refoulé, qui peut conduire à la lubricité, c'est-à-dire à un appétit sexuel effréné, sommeille ou agit très profondément le phénomène fondamental et profond de la chair qui fait vibrer les corps, un tableau et le monde. Néanmoins, si l'on entend par phénomène ce qui apparaît dans le temps et dans l'espace, comme pour Kant, ce dévoilement ne saurait satisfaire toutes les exigences des désirs, ces derniers pouvant s'ouvrir sur ce qui leur est donné, mais aussi sur ce qui reste voilé. Or, si la femme aime être voilée, comme le pensait Nietzsche, ce n'est pas le cas pour Cézanne qui, certes intimidé par des modèles dénudés, cherche plutôt à sauter des phénomènes agités, inquiets et sauvages des désirs charnels vers l'infinité invisible de la Nature qui est sans doute la source de tous les phénomènes, y compris de ceux qui manifestent le désir de vérité.

   En attendant, la chair dénudée de la femme, qui attire et attise tous les désirs humains, ne triomphe pas seulement en elle-même et pour elle-même, mais surtout parce qu'elle appartient à la chair d'un tableau qui symbolise un monde en présentant les tissus différents, cohérents et complexes où s'entrelacent les phénomènes. En tout cas, ces derniers permettent de dévoiler et de rendre visibles les désirs charnels, même lorsqu'ils se manifestent d'une manière changeante et inconsciente.

   Par ailleurs, la peinture du phénomène de la chair par Cézanne préfigure un peu celle de Francis Bacon, même si pour ce dernier les surfaces peintes fuient toute ouverture vers de possibles hauteurs et profondeurs humaines. Car si le vague "triomphe" de la femme pour Cézanne est incarné par une figure plutôt neutre, ni belle, ni laide, Bacon n'hésitera pas à peindre des corps mutilés, voire sans visages, c'est-à-dire des apparences déformées qui animalisent l'humain et qui humanisent l'animal, sans doute parce que, pour Deleuze, "l’homme qui souffre est une bête, la bête qui souffre est un homme."[1] De plus, chez Bacon, lorsqu'une forme a une tête, elle est la pointe de l'esprit animal de l'homme, c'est-à-dire une pointe uniquement matérielle, tendue vers le vide ou vers le néant de son extériorité, tout en concentrant "un esprit-porc, un esprit-buffle, un esprit-chien, un esprit-chauve-souris…" [2]  Cela signifie que Bacon a en fait peint la chute de la chair, cette chute chaotique instaurant la déformation de tous les corps, ces derniers apparaissant comme des formes sans organes, voire sans organismes : "Dans la viande, on dirait que la chair descend des os, tandis que les os s’élèvent de la chair." [3]

 

[1] Deleuze, Francis Bacon - Logique de la sensation, La Vue le Texte,  la Différence, 1981, p. 21.

[2] Deleuze, Francis Bacon - Logique de la sensation, op.cit., p.19.

[3] Deleuze, Francis Bacon - Logique de la sensation, op.cit., p.20.

La Tentation de Saint-Antoine, 47 x 56, 1873-77, Musée d'Orsay, Paris. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.72 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

La Tentation de Saint-Antoine, 47 x 56, 1873-77, Musée d'Orsay, Paris. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.72 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

   Très différemment, la mise au jour du phénomène de la chair désirable par Cézanne n'ignore ni les exigences de la raison humaine, ni les freins et les refoulements possibles du désir. Dans cet esprit, un autre tableau de Cézanne, contemporain du précédent, permet de souligner cette possible tension entre la chair et l'esprit. Il s'intitule La Tentation de Saint-Antoine (1873-77). L'innocence du désir charnel y est contestée, en tout cas, problématisée. Pourquoi ? Sans doute parce que la femme ici désirée par un Saint Antoine effacé, englouti par ses propres tensions internes, paraît très concrète, c'est-à-dire structurée et plutôt réaliste. Dévoilant totalement son corps dans un geste accueillant, elle s'offre complètement, immédiatement et précisément.  

   Pourtant l'interdit religieux veille. Ce tableau présente en effet une tentation, donc une transgression réellement possible, même si l'image du malin y paraît peu réaliste. Entre rêve et réalité, paradis et enfer, le désir charnel demeure néanmoins souverain. Comment lui échapper si, comme l'affirmait Spinoza, nous ignorons tout ce que peut le corps [1] ? Assurément Cézanne, de culture catholique, hésite. L'idée du péché originel inscrite dans le judéo-christianisme ne lui est pas du tout étrangère. Cependant, il ne connaît pas les révoltes salvatrices de son contemporain Nietzsche à l'encontre de la névrose religieuse. Ces révoltes n'ont-elles pas fondé, pour le philosophe, le dépassement tous ses primes ressentiments en affirmant l'innocence du devenir de la Totalité du réel ?

   Néanmoins, une autre perspective est possible pour Cézanne, celle de canaliser les désirs les plus sauvages en les concentrant sur une seule image, sur une image nouvelle qui saura apaiser tous les désirs anciens en les faisant oublier. Il est alors nécessaire pour ce projet de "donner l'image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru avant nous." [2] Or, très précisément, un tableau intitulé Femme allaitant son enfant (1872) révèle l'un des moments où Cézanne est passé de son désir rêvé de la femme à l'amour d'une femme, au visage plutôt plaisant, qui, même éprouvée, sera ensuite épanouie par sa maternité.   

 

[1] Spinoza, L'Éthique, III, dem. prop.10.

[2] Cézanne à Joachim Gasquet, dans Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921, p.113 et Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.194.

Femme allaitant son enfant, sans doute Hortense Fiquet, compagne de l'artiste, et son fils Paul. L'Estaque, 1872. HST, 23 x 23cm.

Femme allaitant son enfant, sans doute Hortense Fiquet, compagne de l'artiste, et son fils Paul. L'Estaque, 1872. HST, 23 x 23cm.

   Le désir immodéré ou non du coït semble ainsi avoir été remplacé par le besoin et par le plaisir humain de procréer, tout en sachant, comme pour Spinoza, que les actions du corps sont toujours bonnes en elles-mêmes puisqu'elles sont originellement distinctes de la puissance de penser. Dès lors, si aucun jugement pertinent ne saurait modifier les passions violentes ou tristes, rien n'empêche l'homme de développer par ailleurs la plus grande fermeté possible de son âme, [1] c'est-à-dire de l'idée de son corps… Certes, la peinture de Cézanne n'est pas explicitement d'inspiration spinoziste, même si elle instaure des ponts entre le temporel et l'éternel d'une manière rigoureuse et constructive. Mais c'est bien la finitude de la chair qui, attisée par de multiples désirs charnels, est exprimée par Cézanne en des images sensibles et colorées qui rayonnent au-delà de leur prime finitude.

   De plus, dans son tableau intitulé Femme allaitant son enfant, Cézanne a peint le sommeil reposant de deux corps qui  ne sont pas réduits à leur masse charnelle passive et inconsciente d'elle-même, mais qui sont valorisés par le regard sans doute attendri du peintre face à la situation qui unit une mère à son enfant. Peu à peu, la chair constituée par les phénomènes s'est organisée en s'humanisant, en effectuant, comme le constatera plus tard Bachelard, une projection de la nature humaine sur la nature universelle [2] ; ce qui n'exclut alors aucune ouverture métaphysique : "Les phénomènes du monde, dès qu'ils ont un peu de consistance et d'unité, deviennent des vérités humaines." [3] Cela signifie aussi pour Cézanne que la chair du monde peut se concentrer en des moments remarquables où le désir d'exister de chacun surgit d'une manière à la fois naturelle et humaine, dans une possible réciprocité ou dans une interaction amicale avec l'autre.  

 

[1] Spinoza, Éthique, III, De l'origine et de la nature des affections, définitions des affections, XLVIII et explication.

[2] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.246-247.

[3] Bachelard, La Flamme d'une chandelle, Quadrige/PUF n°52,  p.29.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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