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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'image d'un philosophe par Cézanne

Détail d'un tableau de Paul Cézanne intitulé Le Philosophe (1894-1896). Cette œuvre, également intitulée Jeune homme à la tête de mort, Merion, Barnes Foundation, 130 x 97 cm, a été reproduite page 192 d'un livre collectif sur Cézanne, Hachette, 1966. Selon Gasquet, "Cézanne aimait cette toile ; c'est une des rares dont il me parla quelquefois après l'avoir quittée."

Détail d'un tableau de Paul Cézanne intitulé Le Philosophe (1894-1896). Cette œuvre, également intitulée Jeune homme à la tête de mort, Merion, Barnes Foundation, 130 x 97 cm, a été reproduite page 192 d'un livre collectif sur Cézanne, Hachette, 1966. Selon Gasquet, "Cézanne aimait cette toile ; c'est une des rares dont il me parla quelquefois après l'avoir quittée."

   Dans sa conversation avec Émile Bernard, Cézanne a très clairement distingué l'art et la philosophie sans pour autant chercher à les séparer complètement puisqu'ils appartiennent à la même totalité culturelle considérée sous deux points de vue différents. Pour cela, de nouveaux philosophes-artistes (comme Nietzsche) et de nouveaux artistes-philosophes (Klee par exemple) seront encore possibles, notamment parce que leurs pensées sauront refléter un ordre des choses sans se perdre dans les excès de l'imagination créatrice comme les philosophes que fustigeait Cézanne : "Je le sais, il y a eu des philosophes qui ont nié la réalité, des philosophes allemands, pour lesquels tout est illusion, rêve, phénomène. Ce sont des littérateurs."[1]

   En fait, Cézanne ne pouvait pas oublier sa propre démarche à la fois réaliste et structurée. Du reste, sa recherche intellectuelle lui avait permis d'échapper à des situations creuses, confuses ou absurdes, afin de réaliser sa création d'images sensibles, une création spécifique et ouverte, comme dans l'art classique, sur la permanence de l'universel. Cela impliquait pour Cézanne de ne pas envisager la philosophie sous l'angle de l'incohérence et de l'inefficacité : "Je nie ce qui est absurde et que vous nommez à tort philosophie ; le peintre n'a pas d'autre tâche que de réaliser une image."[2] Et, pour cette réalisation qui unifie des sensations, il faut aussi faire intervenir des raisons, voire la raison de l'éternité qui permet au peintre, comme à tout philosophe, de désirer et de penser également la temporalité ; notre intuition de l'infini nous révèle en effet notre propre finitude et nous fait sans doute à la fois penser et désirer (par l'amour ou par des démonstrations) des contacts avec l'éternité.

   Dans cette perspective, un tableau de Cézanne intitulé Le Philosophe (1894-1896) pourrait nous permettre d'expliciter l'immense extension de la problématique du peintre qui semble unir fortement l'amour de la vie et la pensée de la mort. Comment ? En focalisant sur deux perspectives complémentaires : le concret et l'abstrait, le fini et l'infini, la matière et l'esprit. Mais surtout, comme le faisait Nietzsche à la même époque, en faisant prévaloir la puissance de la vie sur ses limites mortelles, par-delà son nihilisme initial, donc par-delà toutes les pensées d'un Dehors identifié au néant.

   D'un point de vue intellectuel pur, c'est-à-dire non sensible, l'espace de ce tableau de Cézanne est d'abord construit à partir de trois formes géométriques bien repérables : la sphère, le cône et le cylindre. D'abord la sphère d'un crâne, ensuite le cône inversé du plateau de la table dont la base se situe dans l'ombre du rideau, ensuite le cône formé par le bras (qui soutient la tête) et par l'épaule du philosophe, et enfin la forme cylindrique du rideau qui rime avec d'autres formes cylindriques, en bas dispersées : un bras et les jambes.

   Cependant, cette construction intellectuelle n'est pas séparée de la réalité sensible d'un philosophe en train de méditer. Or, si la méditation est peut-être l'acte philosophique par excellence,[3] notamment lorsque cet acte est fondé par une décision souveraine, cette méditation s'effectue pour Cézanne en face d'une image de la mort, et plus précisément en face d'une image qui préfigure d'abord la disparition de toute existence, mais aussi, en attendant cette fin tragique, qui exprime discrètement une interrogation sur la rencontre d'un peintre assez âgé avec son jeune modèle. Le mystère de l'identité de chacun est ainsi évoqué par un étrange face à face entre le peintre (hors champ) et le portrait de ce jeune homme à peine présent, au regard tourné vers l'invisible. De plus, d'un point de vue existentiel, ce philosophe paraît pourtant enveloppé par le monde des objets qui l'entourent et qui l'objectivent en le réduisant à ce qu'il fait apparaître, donc à une impossible coïncidence avec lui-même.

   Posément installé, très concentré, ce jeune philosophe semble cependant bien vivant, à la fois clairvoyant et situé au bord de l'imprévisible, de l'incertain, voire éprouvé par quelque angoisse concernant son futur. Il est en effet menacé par son inéluctable mort ainsi que par la complexité de ses désirs qui oscillent entre la conscience du temporel et une possible passion pour l'intemporel. Ses désirs sensibles sont évoqués par les plis aléatoires du rideau et par la ligne verticale du pied de la table qui paraît s'enfoncer dans le gouffre du présent. Et ses désirs intellectuels sont mis en scène par son regard qui semble fuir la vision du crâne, de ce presque rien, pour regarder en dehors du champ du tableau, en tout cas au-delà de livres refermés et ainsi délaissés.

   Pour le dire autrement, ce tableau de Cézanne réalise assez pertinemment une intéressante synthèse ouverte, perspectiviste et dynamique, d'une pensée complexe qui s'élabore entre deux pôles, entre le hors champ du tableau et une présence éphémère, c'est-à-dire entre une éternité attendue, rêvée, voire peut-être toute proche (au-delà du cadre du tableau), et une temporalité instable, pourtant concentrée sur les brefs instants d'une méditation singulière et très intime qui devrait fonder une philosophie authentique en se concentrant sur ce qui donne sens et valeurs au mystère de la finitude humaine.

   Dans ces conditions, si l'on entend par métaphysique une pensée qui totalise toutes nos expériences possibles de la vie, de leurs racines physiques jusqu'à leur ouverture sur l'infinité de la Nature, les deux pôles de la pensée de Cézanne, sensible et structurée, se constituent bien dans une démarche métaphysique qui unit des structures aux sensations d'une montée de la terre vers le soleil. [4] Ainsi, même à partir d'une simple attitude naturelle, le rayonnement d'un point de rencontre entre le visible et l'invisible échappe-t-il à toute conscience qui ne désire en rester qu'à ce qui lui est donné et qu'à ce qu'elle perçoit ! Le hors champ invisible et infini du tableau est en effet plus imprévisible, voire actif, que l'espace peint. Le regard du spectateur devrait alors, pour Cézanne,  être à la recherche d'un équilibre entre les apparences et ce qui les a rendues inconsciemment possibles. En tout cas, dans cette démarche métaphysique, il est possible d'imaginer l'esprit libre qui a permis à Nietzsche de sauter singulièrement au-dessus des abîmes vers l'éternel retour de toutes les choses.

   Dans cet esprit, la démarche de Cézanne a très précisément cherché à accorder deux pôles inverses, celui d'un réalisme occasionnel et complexe (d'une manière empirique et aléatoire, déployée de manières diverses, variées et renouvelées), et celui d'un rationalisme logiquement froid et réduit, mais qui agit en permanence pour de multiples raisons, certes inconnues. L'ensemble est transporté par une "logique aérienne" [5] à la recherche de sa propre couleur. Entre ces deux pôles, tout l'art de Cézanne consiste à désirer accorder ce qui ne peut qu'être complémentaire [6] : le temps d'une existence enracinée dans un monde qui émerge avec et sans nous, et l'ouverture possible d'un contact intellectuel avec l'éternité.

   Qu'en penser ? Si je m'efface en devenant impersonnel, je me sens objectivement aussi éternel que les Lois de la Nature, si je m'affirme, je me sais subjectif et temporel. Entre ces deux épreuves possibles, de retrait objectif ou d'ajout subjectif, il y a l'acte supérieur d'une liberté neutre (ni totalement déterminée, ni totalement indéterminée) qui peut créer de brefs contacts entre ces deux épreuves avant de décider de faire prévaloir l'une ou l'autre, l'une pour penser clairement, l'autre pour vivre plus intensément. Tantôt l'une, tantôt l'autre, car nous sommes un peu entraînés par une oscillation indéfinie entre des images de la vie parfois concentrées sur une seule couleur (grise, ocre ou bleue chez Cézanne) et par des pensées éternelles qui spiritualisent toutes les primes sensations.  

   Néanmoins, la création artistique permet de trouver, dans les meilleurs des cas, de mystérieux accords entre le concret et l'abstrait, comme lorsque Cézanne réalisa [7] de beaux équilibres entre les concepts et les visions, même naïves,[8] de sa présence réfléchie et rêvée à un monde dont les plus fortes sensations provenaient de son enfance : "Voici un spectacle parfait ; je veux le traduire. Pour y arriver, je m'anéantis en lui, je m'y soumets, j'attends qu'il en sorte ma vérité personnelle. Pourquoi me souviendrais-je des philosophes devant ce grand livre, et des peintres devant ce vaste tableau, le plus beau de tous ? Croyez-moi, avec la nature, il faut redevenir un enfant."[9] En tout cas, le rapport indubitable et un peu naïf que Cézanne a instauré avec son propre monde, ce dernier étant ouvert sur le spectacle parfait et inconnaissable de la Nature, était à la fois clair, singulier et intense. Et la clarté de ses humaines relations avec les perspectives sensibles et structurées d'un monde fini, mais ouvert sur l'infinité de la Nature, lui a sans doute permis d'ouvrir de remarquables possibilités pour l'histoire de la peinture à venir, y compris par-delà toutes les critiques [10] : "Oui. Je suis le primitif d'un nouvel art. J'aurai, je le sens, des continuateurs."[11]

 

[1] Cézanne à Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[2] Cézanne à Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[3] Pour Bachelard par exemple : Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 234.

[4] Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.194.

[5] Cézanne à Joachim Gasquet, dans Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921, p.113.

[6] Comme le revendiquera plus tard G. Bachelard en parlant de "contraires bien faits" : La Psychanalyse du feu, 1938, Gallimard, Idées, 1965, pp. 10, 38, 180..

[7] Sans doute par pure humilité, Cézanne avait douté de ses réussites en déclarant : "Je n'ai jamais pu réaliser. Ah! Si je l'avais pu !... Mais un autre fera peut-être ce à quoi en vain j'ai usé mes forces." À Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[8] Cézanne a affirmé : "Je vous avoue que j'ai peur de trop de science, que je lui préfère la naïveté." À Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[9] Cézanne à Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[10] Cézanne a déclaré à Émile Bernard : "Le seul critique fut Baudelaire (…) Il serait trop long de vous dire ce que je pense de la critique ; jusqu'ici elle m'a fort maltraité, peut-être qu'un jour elle me couvrira d'éloges aussi sots qu'elle me lapide actuellement d'absurdes méchancetés. Je ne lui en veux pas. Je ne la lis plus. Le peintre doit se renfermer dans son œuvre ; il faut répondre non pas avec des mots, mais avec des tableaux." Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

[11] Cézanne à Émile Bernard : Une conversation avec Cézanne, Mercure de France, 1921.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Lespaul57 10/09/2017 13:53

Ce ne serait pas plutôt le portrait d'un franc-maçon ?..