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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Cézanne et l''inconscient corporel

L'Enlèvement  appelé aussi Le Viol (1867), Fitzwilliam Museum, Cambridge Londres, H.S.T. 90,5 x 117cm. Ce tableau de Cézanne a été reproduit, planche 97, page 134 du livre collectif intitulé Cézanne, Hachette, 1966.

L'Enlèvement appelé aussi Le Viol (1867), Fitzwilliam Museum, Cambridge Londres, H.S.T. 90,5 x 117cm. Ce tableau de Cézanne a été reproduit, planche 97, page 134 du livre collectif intitulé Cézanne, Hachette, 1966.

 

   Dans un tableau de sa première période (1859-1871) intitulé L'Enlèvement (1867), Cézanne a exprimé le débordement des désirs les plus obscurs en mettant en scène la tension concupiscente d'une appropriation sauvage du corps de l'autre. Cette tension inhérente à un désir très naturel échappe-t-elle à tout contrôle ? D'un point de vue philosophique soucieux de faire prévaloir une possible non-violence, la nature de notre puissance corporelle ne serait-elle pas au fondement du  problème ? Sans doute si la puissance de nos désirs ne peut pas être canalisée par celle d'une raison, unique ou multiple, capable de charpenter nos actions. Or le tableau de Cézanne reste muet à ce sujet. D'une manière à la fois très "couillarde" et très romantique, sans doute proche de celle de Delacroix, L'Enlèvement exprime un désir physique qui est violemment transporté par la puissance d'un moment crépusculaire de la nature et qui reste pourtant enfermé par son objet. Ce désir ignore toutes les possibilités qui ne sont pas celles d'une lutte affreuse entre deux corps, l'un dominant, l'autre dominé, l'un obscurément actif, l'autre clairement passif.

   Pour une interprétation philosophique qui veut tenir compte de la Totalité du réel, visible et invisible, rationnelle ou non, par exemple pour celle de  Spinoza, il paraît évident qu'en deçà des affections corporelles dont nous pouvons avoir conscience, nous n'avons pas une idée complète de notre puissance corporelle : "Personne, en effet, n'a jusqu'ici déterminé ce que peut le corps, c'est-à-dire que l'expérience n'a jusqu'ici enseigné à personne ce que, grâce aux seules lois de la Nature, - en tant qu'elle est uniquement considérée comme corporelle, - le corps peut ou ne peut pas faire, à moins d'être déterminé par l'esprit. Car personne jusqu'ici n'a connu la structure du corps assez exactement pour en expliquer toutes les fonctions." [1] Dans une épreuve passive de lui-même, en effet, le corps se prive, comme les bêtes et les somnambules, de sa conscience d'exister, donc d'agir en affirmant totalement sa propre existence. [2]

   Cependant, si, inconscient de ses possibilités, le corps ne trouve quelque repos que dans ses meilleurs sommeils, notamment lorsqu'il n'est qu'une masse passive qui ignore sa véritable étendue, pourquoi désire-t-il violemment s'approprier un autre corps, notamment féminin dans le tableau de Cézanne ? Pourquoi un corps se met-il en mouvement, s'agite-t-il d'une manière chaotique et paraît-il chercher ce qu'il ignore en obéissant à ses plus forts instincts ? Sans doute parce que, dans sa plus profonde passivité, sommeillent aussi, par delà l'expression de ses propres forces, des sensations refoulées (dira Freud) que le corps de l'autre fait renaître et attise. Subitement, dans un refus violent de toutes les entraves à une jouissance immédiate, la libido (l'appétit sexuel) crée l'événement d'une affirmation refoulée de la puissance active d'un corps, sans doute à partir de quelques fantasmes. Dans ce cas, l'enlèvement, voire le viol qui est représenté dans le tableau de Cézanne, ne serait pas l'expression d'un vice inhérent à la nature de l'homme, mais celle d'une impuissance à sortir du cauchemar de sa totale passivité physique pour faire prévaloir la puissance d'une pensée qui peut aussi avoir une idée claire de son propre corps.

 

[1] Spinoza, Ethique, Livre III, scolie de la proposition 2, tr. fr. R. Caillois.

[2] Spinoza, L'Éthique, III, dem. prop.10.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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