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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Cézanne et la sublimation

Baigneurs, 60 x 82, 1890-92, Musée du Louvre, Paris, coll. Gebhard-Gourgaud. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.106 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988

Baigneurs, 60 x 82, 1890-92, Musée du Louvre, Paris, coll. Gebhard-Gourgaud. Ce tableau de Cézanne a été reproduit p.106 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988

   En chimie, la sublimation est la mutation d'un état solide en un état gazeux. Qu'en est-il dans la création artistique et, plus précisément, comment la peinture de Cézanne instaure-t-elle la sublimation de la chair des hommes en des corps mus par un commun désir de transfigurer leurs pesanteurs en mouvements presque célestes ? C'est à partir d'un tableau intitulé Baigneurs (1890-1892) que se pose le problème tout en sachant qu'une image montre certes beaucoup plus qu'un discours, même philosophique. Cependant, le concept de sublimation, incarné dans une image sensible, n'est pas simple pour deux raisons : d'abord parce qu'il ne se réduit pas à l'état du sublime, à la présence de ce qui serait grand par-delà toute comparaison, et ensuite parce qu'une sublimation est un acte libre, par-delà toute hiérarchie entre les valeurs, qui se déploie à partir de normes diverses, à la fois sociales, culturelles, politiques et économiques qui ignorent leur possible unification. N'étant pas une activité supérieure, mais un acte humain d'humanisation, c'est-à-dire un acte où l'homme vise ce qu'il y a de meilleur en lui sans idéaliser, sans séparer l'esprit et la matière, la sublimation maintient ce qu'elle dépasse sans faire prévaloir un principe commun, aussi bien a priori qu'a posteriori.

   Dans ces conditions, le concept de sublimation est à la fois rattaché à un sol et à un ciel, comme dans les Baigneurs de Cézanne qui sont présentés en contre-plongée. Or le sol est bien maigre en comparaison de ce ciel qui s'ouvre au-delà de quelques paisibles nuages. Entre terre et ciel, un pont est cependant posé. Que signifie-t-il ? Cézanne contestait-il l'idéologie dominante de son époque qui affirmait une pudeur plutôt populaire ? Pourquoi cette tentative, même timide, de transgression ? Sans doute parce que le peintre a désiré assumer cette pudeur en affirmant toutefois l'innocence d'un moment paradisiaque, peut-être celui d'une fusion de corps avec la divine Nature.

   En réalité, il y a deux sortes possibles de sublimation : l'une qui purifie, spiritualise, allège, singularise et s'associe avec l'esprit créatif de la Nature (comme pour Cézanne), l'autre réifiée, formalisée et abstraite, qui répète des clichés culturels bien établis, comme dans la peinture académique qui, faisant fi des réalités les plus laides, ne fait qu'appliquer les règles idéales du classicisme (harmonie, équilibre, symétrie, proportions), sans associer ces règles à ce qui les rend possibles, difficilement et provisoirement possibles : orienter les instincts en les rendant plus fermes et plus créatifs.  

   La première forme de sublimation ne hiérarchise pas pour autant les réalités, elle les élève pour accroître leur énergie. Elle ne nie pas l'importance du désir (même sexuel), car elle transfigure le rut en amour. Elle détourne en effet la matérialité de l'énergie de sa finalité organique et instinctive pour lui attribuer une dimension spirituelle, comme dans ces Baigneurs où la nudité des personnages, surtout masculins, y est sublimée par un simple geste qui apaisera peut-être tous les désirs. En un baptême païen ce geste semble faire prévaloir les promesses de la beauté sur les pesanteurs de la laideur, tout en purifiant le moment où les corps se spiritualisent un peu, et tout en actualisant leurs potentialités créatrices les plus naturelles.

 

Cézanne et la sublimation

   La seconde forme de sublimation, conventionnelle et imposée, académique ou non, conservatrice ou un peu novatrice, exclut la dimension singulière du désir en faisant prévaloir un ordre social, certes efficace, mais d'abord artificiel ou abstrait (à la manière de l'argent qui permet de concrétiser des abstractions). C'est dans cet esprit que M. Dufrenne a évoqué les sublimations de notre postmodernité : "Cette forme n'informe plus un contenu ; la peinture ne peint que le pictural (...), l'art conceptuel ne propose que le concept de l'art." [1] Réduite à sa seule réalité formelle, certes intellectuellement sublimée, l'image sensible est alors fondée sur un refus, en une réaction violente et simplifiée contre un ordre social complexe et confus, sans chercher à en instaurer un autre plus humain. Du reste, le système établi (capitaliste) qui est refusé se moque bien de la dimension spirituelle de l'art. Ces abstractions inhumaines ne le reflètent-elles pas ? Elles en témoignent et font donc partie de cette sublimation qui valorise tout ce qui est conforme au goût commun, donc non-élitiste, d'une population avide de consommations immédiates et banales. Devenue une marchandise abstraite sans valeur d'usage, voire parfois déplaisante, l'œuvre d'art (?) ne conserve pas ce qu'elle a sublimé. Elle change de mains.

   Or ce n'est pas le cas pour Cézanne dont la peinture a d'abord été, sans être élitiste, refusée par l'idéologie dominante de son époque, sans doute parce qu'elle était trop novatrice, différente du goût commun, donc d'abord destinée à quelques-uns, tout en espérant ouvrir de nouvelles portes pour l'avenir, y compris démocratiques : "Le goût est le meilleur juge. Il est rare. L'art ne s'adresse qu'à un nombre excessivement restreint d'individus."[2] Sans doute cela est-il encore vrai aujourd'hui ! Mais qui pourrait prévoir la possibilité d'un art vraiment populaire et capable de réaliser son plaisir dans la créativité ? En tout cas, la création philosophique qui problématise toutes les possibilités d'une époque y travaille ! Et Cézanne en avait sans doute aussi rêvé : "Une nouvelle période vit. La vraie ! Celle où rien ne m'échappe, où tout est dense et fluide à la fois, naturel. Il n'y a  plus que des couleurs, et en elles de la clarté, l'être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette exhalaison des profondeurs vers l'amour." [3]

   En deçà des sublimations vulgaires de l'académisme et du formalisme, Cézanne a en fait surtout réalisé, très fermement, sa propre "religiosité cosmique"[4]; cette sublimation lui permettant d'unir véritablement l'homme et la nature : "Tout en étant le premier dans mon métier, je veux être simple.(…) Je serais le grand peintre des simples. La nature parle à tous. Eh bien ! Jamais on n'a peint le paysage. L'homme absent, mais tout entier dans le paysage." [5] Ensuite, corrélativement, Cézanne a pensé que les émotions attachées à l'acte de peindre le rendaient meilleur.[6] Sans doute parce que ces émotions n'étaient pas déplaisantes et chaotiques. Il a ainsi créé, avec une extrême vitalité et simplicité, un art qui désirait réconcilier la matière et l'esprit, l'humain et le divin (la Nature), tout en permettant aux charpentes qui structurent ses œuvres et aux teintes claires, plutôt grises et bleues, qui enveloppent les formes, d'effectuer avec une extrême tendresse une mystérieuse élévation des apparences hors des pesanteurs terrestres : "Une sorte de délivrance. Le rayonnement de l'âme, le regard, le mystère extériorisé, l'échange entre la terre et le soleil, l'idéal et la réalité, les couleurs !" [7]

   Au-delà de Cézanne, une contre-sublimation, une autre pratique créatrice, serait-elle ensuite nécessaire ? Le non-art ou le contre-art refuse le processus de sublimation qui conduit le réel vers le surréel, le matériel vers sa régulation intellectuelle. Alors a triomphé l'immédiate puissance de l'uni-dimensionnel (Marcuse), du désir, du hasard, de l'informel et du brut. En tout cas, le contre-art a déshumanisé en animalisant dans et par l'affirmation révolutionnaire d'une jouissance imaginaire et absolue qui condamne toute possibilité de vie sociale responsable et juste. Dès lors, le contre-art ne peut qu'être récupéré par le système qui le nourrit : "Ce refus actif de la «forme esthétique» fait écho à l'indifférence ou au dédain que lui témoigne la bourgeoisie, il consomme la désintégration de la culture que provoque la dynamique interne du capitalisme, on pourrait croire qu'il est le complice du système."[8]

 

 

[1] Mikel Dufrenne, Esthétique et Philosophie, tome 3, Klincksiek, 1981, p.77.

[2] Cézanne, Conversations avec Cézanne, (lettre à Émile Bernard du 12 mai 1904 et à Joachim Gasquet, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, pp.62 et 254, et dans Correspondance, Les Cahiers Rouges, Grasset, 1978, p.377.

[3] Cézanne à Joachim Gasquet, dans Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921, p.113 et Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.194.

[4] "Si je fais par le mystère de mes couleurs partager ce frisson aux autres, n'auront-ils pas un sens de l'universel plus obsédant peut-être, mais combien plus fécond et délicieux ? " : Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.209-210.

[5] Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, pp.198 et 201.

[6] Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.209.

[7] Cézanne à Joachim Gasquet, dans Cézanne, Paris, Bernheim Jeune, 1921, p.113 et Cézanne à Joachim Gasquet, Conversations avec Cézanne, recueil rassemblé par Michael Doran, Éditions Macula, Paris, 2011, p.194.

[8] Mikel Dufrenne, Esthétique et Philosophie, tome 3, Klincksiek, 1981, p.80.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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