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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Les Grandes Baigneuses de Paul Cézanne

   Détail de Grandes Baigneuses II, 126 x 196, 1900-06. Londres. National Gallery. Tableau reproduit page 90 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

Détail de Grandes Baigneuses II, 126 x 196, 1900-06. Londres. National Gallery. Tableau reproduit page 90 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

 

   La qualité d'une œuvre d'art ne dépend pas seulement de son originalité ; elle doit aussi concerner les épreuves communes à tous les hommes. En se peignant, Montaigne voulait peindre l'humanité entière… Dans ces conditions, la peinture de Paul Cézanne est remarquable : elle rapporte avec vigueur et rigueur, les sensations de l'artiste, présentes et anciennes, conscientes ou non, entre fictions et réalités, aux couleurs d'un monde ouvert à la fois sur les profondeurs et sur les hauteurs de la divine Nature.

   Concernant la représentation de l'homme dans son rapport à la réalité la plus large possible, c'est-à-dire au bord de l'infinité de la Nature, les Grandes Baigneuses de Cézanne déjouent d'abord la surface plane du tableau afin d'intégrer l'apparence probablement sphérique de la Nature, en tout cas afin de donner du relief aux apparences complexes du monde où se déploient les corps divers des êtres vivants.

   L'espace conique mis en place dans les Grandes Baigneuses exprime alors un désir ascensionnel très réaliste vers le bleu du ciel. L'azur reste pourtant en partie dissimulé par les formes phalliques des arbres qui paraissent monter vers le point infini capable de procurer sens et valeur à la chair de ces baigneuses aux "fesses rebondies", comme l'exprimera Cézanne dans un poème.[1]

   Dès lors, pour dire la vérité de son désir de rapporter la finitude de l'homme à l'infinité de la Nature, Cézanne ne peint pas seulement des corps dénudés (afin d'être plus naturels), mais surtout la chair du monde terrestre dans son ensemble, cette chair se présentant comme une réalité matérielle flasque, molle ou durcie, en tout cas changeante, désirante, vieillissante et mortelle. Cette chair du monde rassemble alors la fibre des éléments naturels (l'eau, l'air, les nuages, les arbres, la terre…) ainsi que la chair humaine de quelques baigneuses, voire celle d'un baigneur dont la main apaisée paraît donner la mesure spirituelle et esthétique du tableau. Est-ce alors pour refuser les péchés possibles ou pour exprimer d'autres désirs, ceux d'un midi éternel qui entraînerait chacun de bas en haut, de la faiblesse vers la force ? Comment savoir ? En tout cas, il ne s'agit pas, comme chez Francis Bacon, de peindre un bloc de chair et de nerf déformé, fracturé, contracté, étiré ou dilaté.

   Au-delà des leurres de la nudité qui ne font que masquer de piètres fantasmes ou les charger du poids de quelques péchés, tous les corps rassemblés par Cézanne forment ainsi la chair dénudée, malléable et souple des hommes qui tendent vers un possible accord harmonieux avec la Nature. Cette harmonie requiert assurément d'aller par delà les frustrations érotiques et par delà les désirs lubriques qui cherchent à posséder charnellement un corps pour satisfaire les appétits effrénés et immodérés du coït. Ce qui implique aussi de refuser toutes les parures (bijoux, bracelets ou rubans) ainsi que tout ce qui pourrait détourner les corps des hommes, aux formes complexes et instables, de leurs raisons lumineuses d'exister pudiquement dans la vérité de la Nature, y compris grâce au soleil qui "darde complaisamment quelques rayons dorés sur cette belle viande." [2]

   Dans ces conditions à la fois singulières et universelles, superficielles et profondes, rêvées et lucides, charnelles et spirituelles, le désir général de la chair trouve, dans la peinture de Cézanne, les conditions d'une remarquable rédemption qui semble d'ailleurs attendue, sur l'autre berge, par deux personnages peu distincts. Et, comme dans Les Ménines de Vélasquez, ces deux figures regardent dans la direction du spectateur. Deux profondeurs alors se rencontrent et dialoguent sur le seuil de ce morceau de Nature qu'est le tableau de Cézanne dont la très légère et harmonieuse modulation colorée des sensations visuelles exprime bien une possible élévation épanouie de la chair des humains vers un ciel peut-être infini, cette élévation étant attisée par les désirs contrôlés et tendus du peintre.

 

[1] Paul Cézanne, Correspondance, Les Cahiers Rouges – Grasset, 1978, p.377.

[2] Paul Cézanne, Ibidem.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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