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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La rencontre de l'autre

William Blake, Béatrice et Dante

William Blake, Béatrice et Dante

 

Le point infini de la rencontre de l'autre.

 

  En fait, l'asy­métrie entre autrui et soi-même n'est pas la véritable source de l'amour. Car c'est dans la surprise d'une rencontre que l'amour semble vibrer au cœur de l'infini, au point même où toutes les différences s'effacent et sont dépassées. Dans ce cas, un Je ne naît jamais totalement pour l'autre, mais plutôt pour l'amour de l'un et de l'autre dans le mouvement fulgu­rant où chacun naîtra en même temps à lui-même et avec l'autre, dans et par la grâce infinie de leur rencontre. Cela si­gnifie que le mystère de cette grâce exprime un don mysté­rieux qui précède, voire qui ignore, tout sentiment de réci­procité. Car la grâce de la rencontre apparaît comme un don imprévisible qui fait rayon­ner chaque finitude au-delà d'elle-même dans un commun acte instantané d'ouverture de cha­cun sur le mystère de l'in­fini alors vécu par l'un et par l'autre comme une surprise dé­pourvue de toute intention extérieure à elle-même.

   De plus, la surprise inhérente à une rencontre implique que le hasard qui la détermine ne se réduise pas au hasard objec­tif et brutal des surréalistes qui est dépourvu de toute dimen­sion spirituelle. Car la grâce d'une rencontre n'agit bien que lorsqu'elle écarte tout désir de coïnci­dence (de fusion) et toute pensée de la séparation (la mort possible de l'autre étant pour ainsi dire suspendue). Dès lors, cette heureuse rencontre entre l'autre et soi-même implique que chacun ait re­noncé, au préalable, à la fois à une tentation narcissique qui aurait figé le devenir de son Je dans la répétition du même, ainsi qu'à la fascination des choses qui l'aurait détourné vers un monde im­personnel. Ensuite, lorsque la grâce de la rencontre har­monise deux êtres, notamment parce qu'ils se sont ouverts ensemble sur l'infini qui les dépasse, alors, comme l'a écrit Bachelard, il est pos­sible d'affirmer que "la rencontre nous crée : nous n'étions rien – ou rien que des choses – avant d'être réunis." [1]

   Dans ces conditions, la vérité de l'homme ne réside sans doute ni dans un je, ni dans un tu, ni dans un il, ni dans un nous, car cette vérité se trouve plutôt au cœur du devenir des multiples relations que chacun instaure avec l'autre (et avec les autres), soit sous le mode d'une subjectivité responsable de sa relation avec la communauté de tous les hommes (sans se croire à l'origine de soi ou du monde), soit, au pire, sous le mode d'une dévalorisation de soi (par fusion dans le collec­tif). Dans une perspective qui nous semble fructueuse pour notre rapport à l'infinité de la Nature et à l'universalité de la Morale, en des moments re­marquables et rares, l'autre peut être véritablement rencontré, sans fusion ni englobe­ment possibles, lorsque chacun a le senti­ment d'être emporté par une rencontre qui réalise l'accueil de l'autre dans la fulgu­rance étonnante de la pensée intuitive et volontaire d'une commune "sympathie".

   C'est donc dans la mesure où la rencontre de l'autre est vraiment fondée par des valeurs éthiques, et surtout par celle de la générosité, que les sentiments pourront être transfigu­rés. Et cela ne sera possible que si la conscience de chacun parvient vraiment à laisser un vide accueillant entre sa cons­cience de soi et celle du monde, entre celle du monde et celle d'autrui, entre celle de soi et celle de l'autre. Car nous ne sommes jamais le je constant de notre propre singularité, et la méta­phore de nos moi change d'heure en heure. Néan­moins, la rencontre de l'autre peut nous réconcilier avec le monde qui nous contredit, a fortiori lorsque, comme pour Bachelard, notre amour véritable pour l'autre donne aussi des couleurs et des tonalités aux choses : "Que m'importent les fleurs et les arbres, et le feu et la pierre, si je suis sans amour et sans foyer ! Il faut être deux – ou, du moins, hélas ! il faut avoir été deux – pour comprendre un ciel bleu, pour nommer une aurore !" [2]

 

[1] Bachelard (Gaston), Préface du livre de Martin Buber intitulé Je et tu. Aubier, 1969, p. 8-9.

[2] Bachelard, Préface du livre de Martin Buber intitulé Je et tu. Aubier, 1969, p. 11.

 

 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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