Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Cézanne et Rilke

Madame Cézanne dans un fauteuil rouge

Madame Cézanne dans un fauteuil rouge

 

Une lettre de Rainer Maria Rilke à sa femme Clara Westhoff (du 22 octobre 1907) concernant le tableau de Paul Cézanne intitulé Madame Cézanne dans un fauteuil rouge, 71,5 x 56, 1877. Boston. Museum of Fine Art, collection Treat Paine. Ce tableau a été reproduit page 90 de Cézanne ou la peinture absolue par Gilles Plazy, Liana Levi, 1988.

 

"Déjà, bien que je me sois si souvent attardé devant avec une attention sans faille, la grande architecture colorée de La Femme au fauteuil rouge se révèle aussi difficile à mémoriser qu'un nombre à plusieurs décimales. Je m'en étais pourtant imprégné, chiffre par chiffre. La conscience de sa présence exalte ma sensibilité jusque dans le sommeil ; mon sang la décrit en moi, mais le langage reste à l'extérieur sans qu'on l'invite à entrer. T'en ai-je parlé ? – Devant une paroi terre verte que décore un rare motif bleu de cobalt, une croix au centre évidé, est placé un fauteuil bas, rouge, capitonné ; le dossier arrondi s'incurve en avant vers les accoudoirs (fermés comme l'extrémité des manches d'un manchot). L'accoudoir de gauche et le gland saturé de vermillon qui en pend n'ont déjà plus pour fond cette paroi, mais une large bordure bleu-vert qui donne à leur contraste sa pleine résonnance. Dans ce fauteuil rouge – un personnage à lui seul – une femme est assise, les mains au creux d'une robe à larges rayures verticales, très légèrement indiquée au moyen de petites taches éparses de jaune-vert et de vert-jaune, jusqu'au bord de la jaquette gris-bleu qu'un nœud de soie bleue où jouent des reflets verts ferme sur le devant. Sur le visage lumineux, la proximité de ces couleurs permet un modelé simple ; même le brun des cheveux en bandeaux couronnés par un chignon et le brun lisse des yeux sont obligés de s'affirmer contre ce qui les environne. C'est comme si chaque point du tableau avait connaissance de tous les autres. Tant chacun participe, tant s'y combinent adaptation et refus ; tant chacun veille à sa façon à l'équilibre, et l'assure ; de même que le tableau entier, en fin de compte, fait contrepoids à la réalité. Si l'on peut dire en effet : Voilà un fauteuil rouge (et c'est le premier fauteuil rouge, et le plus définitif de toute la peinture), il ne l'est pourtant que dans la mesure où il tient enfermée en lui une somme de couleur éprouvée qui, quelle qu'elle soit, le fortifie et le confirme dans son rouge. Pour atteindre à son plus grand pouvoir expressif, il est peint avec force autour du portrait, plus délicat, de sorte qu'on a l'impression d'une couche de cire ; néanmoins, la couleur ne prévaut pas sur l'objet, lequel apparaît si parfaitement traduit en son équivalent pictural que, si bien rendu soit-il, sa réalité bourgeoise perd toute lourdeur en acquérant son existence définitive d'image. Tout n'est plus, comme je l'ai dit, qu'une affaire de couleurs entre elles ; chacune se concentrant, s'affirmant face à l'autre, et trouvant là sa plénitude. De même que, dans la gueule d'un chien, selon les nourritures proposées, des sucs divers se forment et se tiennent prêts, les uns, positifs, à simplement digérer, les autres, critiques, à éliminer les toxines – ainsi se produisent à l'intérieur de chaque couleur des phénomènes d'intensification et de dilution qui leur permettent de soutenir le contact des autres. À côté de cette activité glandulaire intérieure à l'intensité colorée, ce sont les reflets (dont la présence dans la nature m'a toujours tant surpris : le rouge d'une eau crépusculaire répété, prolongé sur le vert cru des feuilles de nénuphar) qui jouent le plus grand rôle : les tons locaux plus faibles se sacrifiant, se limitant à refléter le ton plus fort. Dans ce va-et-vient de mille influences réciproques, l'intérieur du tableau vibre, flotte en lui-même, sans un seul point immobile. En voilà assez pour aujourd'hui… Tu mesures la difficulté de serrer de près les faits…"

 

Extrait de l'ouvrage de Rainer Maria Rilke intitulé Lettres sur Cézanne, Seuil, 1991, pp. 71-73, traduction de Philippe Jaccottet.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article