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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche et les démons

Détail d'une œuvre de William Blake intitulée L'Enluminé

Détail d'une œuvre de William Blake intitulée L'Enluminé

 

   Socrate écoutait son démon intime (une sorte de voix divine), Spinoza se taisait à propos de ce que peut le corps (ses structures et ses fonctions)[1], Nietzsche, en revanche ouvre toutes les portes de l'irrationnel en faisant parler d'insondables profondeurs plutôt rêvées à partir de mystérieux démons, au mieux à partir de ceux qui lui permettent de "prendre son vol vers de lointains futurs". [2] Ou bien le philosophe lutte contre d'autres démons, plus malins, celui de la mélancolie ou bien celui de l'esprit de lourdeur (grave, sérieux et solennel) [3] qui est le maître du monde[4] depuis que le ciel de l'idéal s'est effondré : "À vous tous qui souffrez comme moi du grand dégoût, pour qui le Dieu ancien est mort, sans qu'un Dieu nouveau soit encore au berceau, enveloppé de langes, - à vous tous, mon mauvais esprit, mon démon enchanteur est propice. (…) Mais déjà il s'empare de moi et il me terrasse, ce mauvais esprit, cet esprit de mélancolie, ce démon du crépuscule…" [5]

   Cependant, si le rire démoniaque, grimaçant ou sarcastique de l'esprit solennel peut tuer sans remords, un rire joyeux, un rire de bon cœur, permet de se moquer du trop grand sérieux de l'esprit de lourdeur[6] qui a du reste créé la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal [7]… Dès lors, il devrait être vain de légitimer un rire malin qui, comme le démon nihiliste de Faust, impose un refus absolu ou bien qui cherche à tuer l'esprit de légèreté, c'est-à-dire l'esprit inhérent à toute joie de vivre et d'aimer. C'est sans doute dans cet esprit de liberté que Nietzsche, en luttant contre "le froid démon de la connaissance" [8] qui pèse trop à ses yeux, compare son livre (Le Crépuscule des idoles) à un "démon qui rit"[9], c'est-à-dire à un démon enchanteur qui fait preuve de méchanceté et d'indépendance révolutionnaire à l'égard des vieilles vérités, notamment idéales ou métaphysiques.

   Cependant, d'un autre côté, le démon malin, hostile, cruel et stupide des idoles détruites parle encore pour se moquer du Surhomme de Nietzsche. Les hommes dits bons[10], c'est-à-dire les derniers des hommes, se moquent en effet de cette figure nietzschéenne du dépassement de soi en la considérant comme démoniaque. Ces gens de bien deviennent ainsi méchants, car ils sacrifient l'avenir, y compris leur avenir, parce qu'ils ne savent pas créer et parce qu'ils sont le commencement de la fin : "Vous, les hommes les plus hauts que mon œil ait vus, voilà bien pourquoi je doute de vous : je le sens bien, vous nommeriez mon surhomme – démon ! Vous êtes, en vos âmes, si étrangers à la grandeur, que le surhomme vous serait terrible en sa bonté…" [11]

   Pour échapper à la vindicte de Nietzsche, il faut donc croire en la fiction du surhomme sans être soi-même démoniaque, crépusculaire, possédé par la mélancolie du soir, c'est-à-dire en vivant dangereusement comme une ombre qui veut atteindre la cime de sa puissance avant de disparaître, c'est-à-dire comme Dionysos, comme ce dieu grec inséparable d'Apollon, comme ce dieu convulsé, à la fois triste et souriant, humain et démoniaque, cruel et clément, sauvage et doux, qui meurt puis renaît, qui se donne puis se retire : "Une ombre m'a visité - la chose la plus silencieuse, la plus légère qui soit, un jour, m'a visité ! La beauté du Surhomme m'a visité, sous la forme d'une ombre : que m'importent encore - les dieux ?" [12] Grâce à cette image de l'ombre qui remplace celle des dieux morts, Zarathoustra parvient sans doute à surmonter le grand dégoût que lui inspirait l'homme, voire sa propre humanité, mais la réalité de ce démon échappe à toute connaissance. Il ressemble à l'ombre qui accompagne un voyageur, à une ombre qui parlerait mystérieusement d'elle-même, comme en un lointain écho. Ou bien, le voyageur représente Nietzsche lui-même qui parle à la place de Zarathoustra, dans l'ombre de Zarathoustra, car "le voyageur s'appelait l'ombre de Zarathoustra."[13]

   En tout cas, ce jeu créatif qui superpose les images reste fictif, voire démoniaque, c'est-à-dire complexe. Car la pensée de Nietzsche effectue des sauts inexplicables, d'un démon à l'autre, dans un processus où la philosophie se nourrit de ce qui n'est pas elle, donc d'une démarche métaphilosophique qui enchaîne les interprétations d'interprétations en entrelaçant mystérieusement la fiction des images et la vérité des concepts originels et régulateurs qui rendent vraiment la démarche philosophique. Le cheminement indéfini du surhomme vers la puissance semble en effet inséparable du concept assuré du cercle de l'éternel retour, et même si ce cercle demeure enfermé sur lui-même et par lui-même dans un monde dont la finitude reste à prouver : "Et savez-vous bien ce qu'est «le monde» pour moi ? Voulez-vous que je vous le montre dans mon miroir ? Ce monde : un monstre de force, sans commencement ni fin ; une somme fixe de force, dure comme l'airain, qui n'augmente ni ne diminue, qui ne s'use pas, mais se transforme, dont la totalité est une grandeur invariable, une économie où il n'y a ni dépenses ni pertes, mais pas d'accroissement non plus ni de recettes ; enfermé dans le «néant» qui en est la limite, sans rien de flottant, sans gaspillage, sans rien d'infiniment étendu, mais incrusté comme une force définie dans un espace défini et non dans un espace qui comprendrait du «vide» ; une force partout présente, un et multiple comme un jeu de forces et d'ondes de force, s'accumulant sur un point si elles diminuent sur un autre ; une mer de forces en tempête et en flux perpétuel, éternellement en train de changer, éternellement en train de refluer… (…) Voilà mon univers dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles, voilà mon «au-delà du bien et du mal», sans but, à moins que le bonheur d'avoir accompli le cycle ne soit un but… (…) Ce monde, c'est le monde de la volonté de puissance, et nul autre. Et vous-mêmes, vous êtes aussi cette volonté de puissance, et rien d'autre." [14]

 

[1] Éthique, III, prop. 2 sc.

[2] Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis un destin, § 5, p. 149

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

[4] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de la danse.

[5] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant de la mélancolie, 2.

[6] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire.

[7] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Des vieilles et des nouvelles tables, 2.

[8] Nietzsche, Seconde considération intempestive, op.cit., p. 123.  

[9] Nietzsche, Ecce Homo, Le Crépuscule des idoles, §1, p.129.

[10] Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis un destin, § 5, p. 148.

[11] Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis un destin, § 5, p. 149.

[12] Nietzsche, Ecce homo, p. 123.

[13] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Parmi les filles du désert, op.cit., p. 347.

[14]  Nietzsche, La Volonté de puissance, I, II, § 51, p.216.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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