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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La folie de la répétition

La folie de la répétition

 

   L'épreuve de la folie est diffi­cile à conceptualiser. D'une manière générale, elle est pro­vo­quée par une faiblesse, voire par un excessif oubli de la rai­son. Et cette faiblesse est sans doute due à un "attachement" com­plet et exclusif à des fragments de soi-même qui ou­blient le principe de réalité ou qui condamnent toutes les va­leurs de la vie en affirmant la souveraine séduction du rien, c'est-à-dire le pouvoir de l'impossible. Cette dangereuse dé­réalisation peut être effectuée par une parole qui cherche à nommer l'inac­cessible et à franchir l'infranchis­sable. Ou bien, cette fai­blesse de la raison peut se transformer ironique­ment, selon M. Foucault, en une transgression, c'est-à-dire en une sorte de rire devant "le déjà-là de la mort". Quoi qu'il en soit, l'attachement narcissique pro­duit soit un isolement par refus du réel (schizophrénie), soit une culpabi­lisation incons­ciente (hystérie par hypertrophie du sur-moi, de ce gendarme inté­rieur), soit une paranoïa mégaloma­niaque qui transgresse tous les possibles (Hitler), soit une manie de la persécution (Rousseau). Les deux symptômes de cet isolement sont alors, selon Freud, l'incapacité au travail et l'impossibilité d'aimer autrui.

   Eu égard à l'abîme où sombrent les sensations humaines, la folie qui nous importe, comme celle de Narcisse à partir de lui-même, est celle de la violence du dédouble­ment et de la répétition des images, puis celle des choses par des mots. Concernant la folie du désir narcis­sique, la vérité de cette image mythique réside peut-être dans son incapacité à échapper au silence de sa solitude, cette dernière se répétant indéfiniment, pendant qu'une autre soli­tude, celle de la nymphe Écho, lance vainement et désespé­rément les mêmes loin­taines sonorités. Du reste, ces deux formes de la répéti­tion (visuelle ou sonore) tirent peut-être toute leur énergie d'un mouvement circulaire fortement miné par sa propre fai­blesse.  

   Narcisse, le premier amateur d'autoportrait, fut en fait piégé par sa propre symétrie, par le miroir qui le mettait au cœur d'un monde presque mort, insignifiant et passif, pour­tant néces­saire à la production de son image. Car, en son re­flet ou en son face à face, l'amoureux de lui-même est fas­ciné par sa propre forme apparente qui capte et enferme toute son énergie. Les limites spatiales et temporelles sont ainsi bête­ment et instinctivement répétées.

   D'abord dédoublé, Narcisse est ensuite condamné (comme le schi­zophrène) à vivre en morceaux à partir du vide ou du non-être inhérent à toutes les images. Entre Narcisse et son double, il y a eu en effet une négation du monde de l'altérité : ce n'est plus le réel (Narcisse en chair et en os), ni tout à fait un autre Narcisse possible. L'amour naturel et nécessaire de soi (selon Rousseau) s'est bien transformé en amour propre, en fol amour exclusif de soi-même en une image sans lé­gende et sans voix, seulement animée par un peu de matière, par un presque rien de matière. En conséquence, seule une négation du pouvoir infini de la puissance créatrice de cha­cun est sus­ceptible de produire ce jeu indéfini et sans avenir libre entre des matières et des formes évanescentes.

   Par ailleurs, il y a beaucoup de violence dans le remplace­ment des choses et de leur vision par des mots aveugles qui semblent aimer, comme Mallarmé, le silence des choses : "Je pro­fère la parole pour la replonger dans son inanité." [1] La parole d'abîme aggrave en fait l'abîme en lui ajoutant la folle action d'une mort qui parle[2] et qui ne connaît que le perpé­tuel retour de son pouvoir sur elle-même et en elle-même, comme dans l'identité définitive de ce qui ne sera ja­mais plus, c'est-à-dire bientôt absorbée par un vide total.

   C'est du reste dans cette perspective d'un fol retour sélectif de l'identique et dans une perte de l'orient, que Nietzsche s'est voulu le prophète d'un avenir un peu conforme au passé d'une culture en des d'affirmations d'autant plus fortes qu'elles sont éter­nelles, y compris dans leur propre sacrifice : "J'ai prononcé ma parole, ma parole me brise : c'est ainsi que le veut mon sort éternel, - je péris en tant qu'annoncia­teur !"[3] Or, cette épreuve folle de l'éternel retour, qui for­mule que tout revient en se refermant sur son cercle décen­tré,[4] n'a pas d'autre fin que de parler d'une fin qui ne sera ja­mais vraiment à la fin. Il y a ainsi de la folie dans ces commencements qui toujours répè­tent l'affirmation coura­geuse de l'éternel retour. Et il y a également beaucoup de fo­lie dans l'acte fulgurant qui associe des mots à une pensée qui ne sait plus si elle parle ou bien si elle est parlée par un cycle fatal qui l'entraîne malgré elle, notamment vers ce que Blanchot considère comme une uni­verselle folie circulaire : "L'Éternel Retour est une pensée folle pour Nietzsche. C'est la pensée de la folie (…) Dange­reuse, si, la révélant, il ne réussit pas à la communiquer – alors, il est fou; plus dange­reuse, s'il la rend publique, car c'est l'univers qui doit se re­connaître en cette folie." [5]

   Nietzsche se satisfait-il alors de cette folie universelle du jeu de la différence et de la répétition, dès lors que le bruis­sement ou le grognement des mots n'alourdit pas la vivacité de sa pensée ouverte sur l'éter­nel devenir ? En fait, il ignore tout du revenir du différent qui revient, y compris lorsqu'il a décidé de se sacrifier pour devenir ce qu'il est, c'est-à-dire celui qui dit, dans la joie la plus profonde, le retour de lui-même ainsi que l'oubli du retour, mais aussi que tout a déjà eu lieu une infinité de fois, y compris dans la mobi­lité de toutes les différences. Certes, dans ce pro­longement très singulier, voire subjectiviste et transporté vers les ex­trêmes, Nietzsche échoua dans sa tentative de fonder sa création surhumaine à partir de l'oubli de tous les ressenti­ments, car il est resté écartelé par la folle duplicité de son imaginaire, pour ainsi dire en superposant Apollon et Dionysos. Il af­firme en effet : "Je suis victime d'un inexorable désir de vengeance alors que mon moi le plus intime a renoncé à toute vengeance et à tout châtiment. Ce conflit intérieur me mène pas à pas à la folie." [6]

   Au-delà des échecs tragiques de Nietzsche, ou neutres pour Blanchot, il est pourtant possible d'échapper à cette chute dans l'abîme qui absorbe tous les senti­ments. Pour cela, chacun devrait s'élever et se dépasser sans chercher à faire prévaloir, en de brefs éclairs, la vio­lence de mots ou de formes qui ne font que prolonger et accentuer les cris et les murmures des hommes. Enfin, sachant qu'un abîme infini serait un vide absolu qui nierait toutes les relations possibles entre les multiples fragments du réel, notre hypothèse de l'infini se fonde plutôt sur la puissance de la Nature qui crée éter­nellement des mondes nouveaux, que sur celle de l'éter­nel retour de toutes les choses, même si ce retour ne s'ef­fectue pas tout à fait à l'identique.  

 

[1] Mallarmé, Igitur ou la Folie d'Elbehnon, 1925.  

[2] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.60.

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, op.cit., Le Convalescent 2.

[4] Selon l'interprétation de Deleuze dans Différence et répétition, PUF, 2005, p. 380 : "Le négatif, le semblable, l'analogue sont des répétitions, mais ils ne reviennent pas."

[5] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p. 411-412.

[6] Nietzsche, Lettre du 28.08.83 à Overbeck.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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