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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Au bord du gouffre

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Chouette sur une tombe, 1836-37, sépia sur mine de graphite, (25,9 x 22,2 cm, Musée des Beaux Arts Pouchkine, Moscou. Ce dessin a été reproduit dans C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.419.

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Chouette sur une tombe, 1836-37, sépia sur mine de graphite, (25,9 x 22,2 cm, Musée des Beaux Arts Pouchkine, Moscou. Ce dessin a été reproduit dans C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.419.

 

   Le gouffre de la mort. L'homme, dans l'une de ses caractéristiques les plus actives, refuse le gouffre de la mort qui implique sa totale et défini­tive disparition. Car cette image du gouffre est tra­giquement solitaire, notamment pour Bachelard lorsqu'il a écrit : "La soli­tude est ta durée. Ta solitude est ta mort même qui dure dans ta vie, sous ta vie." [1] En fait, chacun pense, au-delà de ses pre­miers cris, murmures et chuchotements, pour dire ou pour exprimer ce qu'il sent au bord du gouffre insondable qui l'angoisse le plus, y compris lorsqu'il croit penser la mort, entre l'impensé de son existence et l'impensable de l'éternité, par exemple en voulant créer par ses doutes, comme pour Victor Hugo, quelques distances ou retraits : "Ô gouffre ! l'âme plonge et rapporte le doute."[2] Mais tout n'est pas encore joué et il n'est pas certain que l'homme soit maintenant ar­rivé, comme le supposait Michel Foucault, "dans cette ré­gion où rôde la mort, où la pensée s'éteint, où la promesse de l'origine indéfiniment recule."[3]

   L'épreuve tragique de la mort implique en effet la solitude définitive de tout être vivant, et cette solitude a sans doute déterminé, comme pour Victor Hugo, une fascination romantique à l'égard du "gouffre où se vide la tombe".[4] Les images de l'état éternel [5] de la mort évoquent alors la froide et vide éternité du rien ! De plus, le sentiment d'horreur qui est éprouvé au bord du gouffre ou du non-lieu obscur de la tombe, même s'il est un peu distant parce qu'il est accompagné par la ferme intention de retarder sa propre chute, crée une dé­risoire prise de cons­cience. Car il est impossible d'écarter la pensée funeste d'une future béance effroyable qui nous en­gloutira. Dès lors, comment dire et exprimer quelques pos­sibles vérités sur notre situation existentielle en imaginant le moment inéluctable et imprévisible du choc incisif et surpre­nant du temps avec l'éternité lors de notre propre mort (contenant la souffrance supposée atroce de l'agonie et de la rencontre du néant) ? Ou bien, lorsque le désir inspire à l'homme d'échapper à l'image de l'absolu dénuement de son corps mortel, il sup­prime la menace de ce vide ou de ce précipice indifférent à son existence en se tournant vers d'autres corps, notamment dans et par un amour érotique qui, pour G. Bataille, est "l'approbation de la vie jusque dans la mort… parce que la mort est apparemment la vérité de l'amour. Comme aussi bien l'amour est la vérité de la mort." [6]

   Mais pourquoi mettre déjà la mort dans la vie en la défiant comme Don Juan par exemple ? Est-ce par dégoût du possible ou par un vio­lent amour de l'impossible ? Il faut sans doute quelque folle et risible arrogance pour rêver d'être plus fort que la mort, cette dernière se cachant du reste  dans le concept d'un pou­voir absolu. Il paraît en tout cas bien vain, pour un sage qui vit d'une manière raisonnable, d'espérer se dérober à la mort.[7] Dès lors, comme nous y invite M. Conche, il vaudrait sans doute mieux valoriser l'avenir éternel du vivant : "L'amour veut l'enfant (…) l'union avec l'enfant (…) La mort n'est rien si l'on aime ce qui vient après soi." [8] Ainsi, lorsque l'infinité créatrice de l'éternelle Nature illumine le destin des êtres vi­vants, le gouffre de la mort paraît bien dérisoire : "La tombe dit : - Fleur plaintive, - De chaque âme qui m'arrive – Je fais un ange au ciel ! " [9]

   Quoi qu'il en soit, l'homme ne veut pas toujours se voir au bord du gouffre de la mort, de la sépara­tion absolue ; il préfère alors, comme Nietzsche, les beau­tés calmes et sereines du retour de l'azur : "Le monde ne vient-il pas d'atteindre sa perfection ? Rond et mûr? Ô cercle d'or, cerceau - où s'envole-t-il ? Vais-je lui courir après ? Chut! Silence..."[10] Ensuite, ce qui recule devant l'horreur de la mort, c'est peut-être un signe de la vie de l'esprit qui craint de se perdre dans un gouffre final et définitif. Citant Hegel, Maurice Blanchot évoquait d'ailleurs à ce propos "cette mort fameuse qui est le commencement de la vie de l'esprit." [11] En conséquence, il im­portera de ne pas négliger nos possibles et imprévisibles relations avec les failles invisibles et inconnues de nos épreuves humaines. Car combien de chutes réelles, combien de dangers sont-ils évités grâce à la volonté bien arrêtée de ne pas en être détruit ?

 

  L'image du gouffre. L'imagination exprime et accom­pagne le devenir de chaque existence humaine dans sa ten­sion entre la jouissance de la vie et l'angoisse inhérente à la pensée de sa mort inéluctable. Or, lorsque cette limite fatale est symbolisée par l'image d'un gouffre cette représentation n'exprime pas la vérité figée de la mort, puisque, en tant qu'image (φαντασία), le gouffre évoque une indicible profondeur énigmatique[12] et vibrante qui paraît encore vivante comme toutes les images selon Blanchot : "L'image tremble, elle est le tremblement de l'image, le frisson de ce qui oscille et va­cille : elle sort constamment d'elle-même…" [13] La nature flot­tante, évanescente et instable de la représenta­tion d'un gouffre crée ainsi l'illusion de sa vie propre, même si le jeu du visible avec l'invisible demeure obscur, sans être pour autant une image de l'infini (voire de l'immensité ou de l'éternité), car il n'y en a pas. Et il n'y a pas davantage d'images du passage du paraître au disparaître. Chaque re­présentation se perd en effet dans les images qui se jouent indéfiniment et uniquement de leurs apparitions-disparitions, ou bien elle fige les apparences en une seule image qui cor­respond à un phantasme (fascination), ou bien elle métapho­rise l'oscillation d'un phantasme à partir d'apparences indéfi­nies surtout plaisantes (séduction).

   Plus précisément, au cœur de l'image du gouffre ne vibre en fait que la dérisoire affirmation de limites qui concernent plutôt des réactions psychologiques (d'angoisse par exemple) qu'une réalité qui serait attentivement perçue en prolongeant son apparition. C'est ainsi que l'image du gouffre paraît plutôt révéler la nature double de chaque image qui est pour Blanchot, à la fois excessive et décevante, révélation et dissimulation, "non seulement signe et signifié, mais figure de l'infigurable, forme de l'informel, simplicité ambiguë qui s'adresse à ce qu'il y a de double en nous et réanime la duplicité en quoi nous nous divisons, nous nous rassemblons indéfiniment…" [14]

   L'image du gouffre exprime ainsi la fiction d'un lieu inexistant qui ouvre sur un étrange néant, c'est-à-dire sur une non-réalité qui nous est pour l'instant étrangère, encore éloignée. Car l'étrangeté du gouffre réside dans son incertaine et dérisoire présence fragmentée, à la manière de l'essence insaisissable et passive de chaque image perçue, en réalité "toujours à distance, toujours absolument proche et absolument inacces­sible." [15]

   Néanmoins, il est possible d'interroger les images, non seulement pour les dépasser en les conceptualisant, en les clarifiant, mais aussi pour se dépasser soi-même, notamment pour penser l'idée de l'infini qui surplombe tous les gouffres et tous les abîmes. Car les forces et les structures des images sont véritablement pensables à partir des symboles qu'elles instaurent entre la finitude (du monde) et l'infinité (de la Nature), entre le temporel et l'éternel… La pensée des images crée alors de vives relations avec le monde et avec les sources in­connues qui spontanément rendent possible une ouverture sur l'infini.

   Cependant, dépasser les images par des idées ou par des concepts ne permet pas d'accéder à des clartés définitives. Car il est impossible d'avoir une idée claire de l'infini qui inspire, par sa puissance, tant d'images de la Nature. Cepen­dant, si une logique des sensations est inséparable d'une lo­gique des structures de l'esprit, c'est sans doute parce qu'elles dépendent toutes les deux d'une réelle convergence entre l'esprit humain et les images qu'il crée, y compris celle du gouffre qui attise nos peurs et nos angoisses.

 

 

   Le silence du gouffre. Inséparable du gouffre qui menace toute pensée, l'image, en dépit de ses vibrations, est fondamentalement et mystérieusement silencieuse. Pourtant, aucune image ne saurait exprimer l'éternité du néant, c'est-à-dire le vide absolu qui contredirait toutes les affirmations de la pensée. De plus, l'image d'un gouffre (comme le gouffre de l'image) n'est pas neutre. Elle est d'abord "une présence muette à elle-même, une auto-apparence" [16] pour M. Conche, mais elle est aussi source d'angoisse au sens propre des mots latins d'angustia (lieu resserré) ou d'angere  (resserrer, étrangler). Ce sentiment de malaise, de chute ou de vertige est en fait éprouvé par l'homme lorsqu'il pense au moment inéluctable et imprévisible de sa propre mort, même si sa peur n'est pas rapportée à un objet clairement identifié. En tout cas, ce sentiment traduit silencieusement une impuissance à dire, un non-sens et une indiscernable faille : "De la solitude, du silence, de l'obscurité, nous ne pouvons rien dire, si ce n'est que ce sont là vraiment les éléments auxquels se rattache l'angoisse infantile qui jamais ne disparaît tout entière chez la plupart des hommes." [17] C'est dans ce cas un silence par défaut, un immense silence accablant, une vague réponse déchue à une présence qui manque de réalité, une réponse ignorante à une profondeur intransmissible, inexplicable et  incompréhensible, en tout cas une réponse qui concerne un être étrange, parce qu' inanimé. En tout cas, le manque de réalité du gouffre ne saurait être perçu clairement par un regard attentif ou recueilli. L'invisible, le flou et l'indistinct imposent ainsi leur loi au visible et au dicible. Dès lors, cette affirmation de Wittgenstein devrait sans doute être définitivement tenue pour vraie : "Ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence." [18] En tout cas, s'il n'y a rien à penser du gouffre (et de la mort), il vaudrait mieux, comme Wittgenstein, reconnaître l'importance de ce mystère : " La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue. Si l'on entend par éternité, non pas une durée temporelle infinie, mais l'intemporalité, alors celui-là vit éternellement qui vit dans le présent. Notre vie est tout autant sans fin que notre champ de vision est sans limites." [19]

   En réalité, le silence qui accompagne toute pensée du gouffre est plus près du sujet de la pensée que du gouffre comme image, car, même dans une pensée inattentive, subsiste l'acte simple (indivisible) de l'esprit qui advient malgré tout dans ce silence ni pensé ni pensable, sans pour autant requérir de chercher ou de parvenir à se rendre elle-même visible, sans qu'un lien ou un ordre des choses ne s'impose vraiment, et sans aucun entre-deux possible entre un sujet et un objet… En fait, l'image d'une pen­sée n'advient parfois que lorsqu'un homme vit silencieusement sa pensée en la rendant un peu sensible, c'est-à-dire en se mettant au bord douloureux du gouffre qui la dépasse. L'angoisse devant ce gouffre devient ainsi l'angoisse même de la pensée, le signe de la pensée, en quelque sorte : "Le prince dont l'oracle est à Delphes ne parle pas, ne cache pas, mais signifie." [20]  

   Néanmoins, les significations du gouffre de la mort sont en fait inhérentes au silence d'une situation limite. Car la mort est un événement unique, comme la naissance précédée du grand sommeil de la conscience. Hommage donc aux épicuriens : la mort n'est rien pour le vivant puisque ce dernier n'est pas concerné. Et le rassemblement des forces vitales ne coïncide jamais avec leur dispersion. Le vivant est ainsi dominé par une alternative : soit présence, soit absence : "La mort n'est donc rien pour nous et ne nous touche en rien puisque la substance de l'âme apparaît comme mortelle." [21] Or, si nous devions renaître, il y aurait une rupture dans la chaîne de nos souvenirs. À moins que de terribles souffrances, qui ne concernent d'ailleurs que les vivants, fassent désirer la mort ! Car, après la séparation du corps et de l'âme dont l'union compose notre individu, "rien absolument ne pourra atteindre ni émouvoir nos sens." (Lucrèce)

 

 

[1] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p.240.

[2] Hugo (Victor), Les Contemplations, XXII, Ce que c'est que la mort, V.

[3] Foucault (Michel), Les Mots et les choses, Gallimard, 1966, p.395.

[4]  Hugo (Victor), Les Contemplations,VI, Pleurs dans la nuit, XIII.

[5] "L'état de mort est éternel" (Pascal, Pensées, Brunschvicg, § 195).

[6] Bataille (Georges), La Littérature et le mal, Idées / Gallimard, 1980, n° 128, p.13.

[7] "La sagesse est la mort de l'individu qui veut se conserver dans la raison, elle est la vie de l'homme raisonnable." (Éric Weil, Logique de la philosophie, Vrin, 1967, p.438).

[8] Conche (Marcel), Analyse de l'amour et d'autres sujets,  op.cit, pp. 16, 18.

[9] Hugo (Victor), Voix intérieures, 1837, 31.

[10] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Midi.

[11] Blanchot, L'Entretien infini, NRF, Gallimard, p.49.

[12] Blanchot : "l'image est une énigme…elle pose des énigmes", L'Entretien infini, p. 475-476.

[13] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, op.cit., p. 476.

[14] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, op.cit., p. 476.

[15] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, op.cit., pp.536,  537.

[16] Conche, Orientation philosophique – essai de déconstruction, Les Belles Lettres, 2011, collection «encre marine», p.314.

[17] Freud, profil Hatier, p.78

[18] Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 7.

[19] Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 6.4211

[20] Héraclite, B.93.

[21] Lucrèce, De la nature, III, 830

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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