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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Au-delà du scepticisme

Au-delà du scepticisme

 

   Le philosophe, comme Hegel par exemple, veut parfois saisir le Tout du monde "dans un cercle revenant sur lui-même." [1] Or, nul ne sait véritablement si ce monde pensé est harmonie ou dissonance, ici ordonné et là-bas non, ou bien parfois l'un et parfois l'autre, ou bien l'un et l'autre (d'une manière confuse ou incohérente), ou bien enfin ni l'un ni l'autre, c'est-à-dire neutre (neutrum)... Aucune réponse ne paraissant certaine, une attitude sceptique s'impose donc d'abord, surtout pour commencer une recherche métaphysique. Car cette dernière n'est pas nécessairement inspirée par une transcendance formelle (comme chez Platon) ou par la philosophie première qu'avait instaurée Aristote. Elle peut être aussi une claire interrogation sur le Tout immanent, in­connaissable et incompréhensible de la Nature qui englobe tous les mondes et qui, selon Héraclite, "aime à se ca­cher." [2] Ne faudrait-il pas, en conséquence, rapporter un prime non savoir à quelques possibles vérités logiquement dites,[3] ou bien à des propositions tenues pour vraies et pourtant capables de fonder des valeurs ouvertes sur l'universel ? En tout cas, aucune conviction subjective, aucune certitude collective et aucune opinion ne sont pour cela requises. Ne subsistent alors, au cœur de nos incertitudes, que des propositions tenues pour vraies et accompagnées de motifs objectifs ou d'arguments rationnels. Car, dans le champ de l'épistémologie, comme dans celui de la métaphysique, un doute et des corrections nécessaires toujours subsistent, comme pour Bachelard d'ailleurs qui précisait : "L'opinion ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissance. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter." [4]

   Le doute naît surtout d'une certitude, celle de notre remarquable incertitude. [5] Affirmations et négations alors s'entrelacent mystérieusement même si le silence de l'Obscur ou de la Lumière qui précède tous les mondes prévaut alors sur les nuances de nos diverses intelligences très variées. Nous sommes en effet embarqués dans l'infinité imprévisible, inconnaissable et non to­talisable de la Nature qui contredit toutes les représentations que nous imaginons à son sujet, y compris lorsque nous déployons la plus authentique probité intellectuelle ou les idées les plus fermes de la raison. [6] Dès lors, les murs de nos propres mondes demeurent souvent infranchissables, même si, loin de toute forme d'ascétisme logique, c'est-à-dire loin d'une fuite du réel sensible dans la froideur de l'abstraction,[7] nous avons néanmoins dans nos doutes et à partir de nos doutes de brefs contacts avec l'esprit de l'infini ; des contacts mystérieux, en tout cas jamais indifférents, au mieux créatifs. Comment ? Sans doute en faisant prévaloir l'affirmation d'une intuition de l'infini, l'affirmation d'un savoir qui se pense nescient sans se séparer de toutes les négations portées par nos dérisoires pensées finies, car l'entrelacement changeant des forces vitales très bornées de nos mondes avec l'infinie et éternelle puissance de la Nature détermine toutes les métamorphoses. Pour dépasser le scepticisme il faudrait alors dénouer la complexité du réel et remonter vers quelques points de contact possibles avec l'infini, avec le Deus sive natura de Spinoza, notamment dans la fulgurance d'actes créatifs de la raison qui espèrent toucher et éclairer un peu la vérité parfois abusivement confondue avec l'abîme de l'Obscur.

   Faut-il alors s'envoler, en quelque sorte, vers de nouvelles certitudes pourtant nouées avec de l'incertain ? En tout cas, le scepticisme révèle le caractère tragique de la pensée humaine, condamnée à errer indéfiniment et à souffrir, mais aussi, comme pour Nietzsche, à créer passionnément (et souvent paradoxalement) des interprétations étonnantes, par delà tous les doutes et toutes les convictions : "Qu'on ne se laisse point égarer : les grands esprits sont des sceptiques. Zarathoustra est un sceptique. La force et la liberté issues de la vigueur et de la plénitude de l'esprit se prouvent par le scepticisme. Pour tout ce qui regarde le principe de valeur ou de non-valeur, les hommes de conviction n'entrent pas du tout en ligne de compte. Les convictions sont des cachots. Elles ne voient pas assez loin, elles ne voient pas au-dessous d'elles : mais pour pouvoir parler de valeur et de non-valeur, il faut voir cinq cents convictions au-dessous de soi - derrière soi. Un esprit qui veut quelque chose de grand, qui veut aussi les moyens pour y parvenir, est nécessairement un sceptique. L'indépendance, vis-à-vis des convictions et le fait de savoir regarder librement font partie de la force..."[8] Cependant, dans cet esprit, une approche perspectiviste des relations complexes et entrelacées que chaque homme peut éprouver conduit à penser de diverses manières : soit en se situant désespérément au bord du gouffre de la mort, soit à partir de l'anéantissement inéluctable des apparences, soit dans une ouverture de la pensée, voire de la seule raison en acte, c'est-à-dire transcendantale, sur l'infinité de la Nature.

   Dès lors, les attitudes sceptiques varient dans toutes ces perspectives, car les constellations de la raison humaine lui permettent soit de se nier dans l'angoisse, soit de se déployer comme gardienne de la vivacité intelligente de notre corps, soit de s'interroger sur ses propres limites en reconnaissant qu'elle est trop formelle et directrice lorsqu'elle veut rendre compte de nos sensations éparses et de nos sentiments évanescents. Par exemple, comment la raison, même empirique, pourrait-elle surmonter l'énigme de la femme lorsque le désir masculin y entrevoit quelque béance, brutale et en même temps voilée, peu conforme à son simple désir de clarté ? En tout cas, cette limitation et ces variations du pouvoir de la raison conduit à multiplier les perspectives d'approche des diverses réalités, fictions ou projets qui nous déterminent, ou qui peuvent nous déterminer, tout en frappant à la porte de l'invisible et du silence, afin d'aller vers l'essentiel, c'est-à-dire vers un point central ou vers la source infiniment créatrice qui animerait toutes les perspectives.

   En conséquence, une méthode perspectiviste permet de compléter un prime constat sceptique en ouvrant le négatif sur l'affirmation d'une constellation de possibilités plus ou moins rationnelles. Et cette constellation se rassemble autour de trois perspectives majeures : les deux premières, horizontales, semblent dialoguer entre elles : du refus du gouffre inhérent à la mort vers l'abîme de nos sensations plaisantes ou déplaisantes, du fini vers l'indéfini, et réciproquement. La troisième perspective, verticale, contredit ce côtoiement du vide en chaque acte, toujours nouveau, et même lorsqu'elle entre en contact avec l'impensable, avec l'inconnaissable, c'est-à-dire avec la Nature infinie qui englobe toutes les réalités.

   Eu égard à nos dérisoires capacités de connaître notre situation éphémère sur cette terre, les axes de ces trois perspectives créent divers jeux possibles entre le clair et l'obscur, ces jeux étant couronnés par le schème constellé du perspectivisme. Pour le dire autrement, par cette méthode perspectiviste il faut entendre un cheminement d'abord hésitant qui ouvre sur trois approches possibles de la réalité perçue et vécue, ces trois approches étant bien distinctes intellectuellement, bien qu'inséparables, comme le sont pour un pont les deux rives qu'il réunit. Une première approche affirme, à partir des limites mortelles du vivant, une pensée qui se resserre sur cette limitation, donc qui rend impossible tout dépassement ou tout saut hors de ces limites. Par ailleurs, la négativité de cette première perspective est renforcée par la deuxième qui est fondée sur la sensation (puis sur le sentiment) d'une néantisation de tout ce qui est ; cette sensation étant du reste le fruit pervers du cercle suivant : le néant des sensations crée la sensation du néant (et inversement). Une troisième perspective s'impose donc pour sortir de ce miroir aporétique : la totalité du réel ne nous étant pas donnée (même par l'imagination), il est nécessaire de rassembler tous les fragments apparents de cette totalité inachevée, de cette constellation de repères provisoires, sans prétendre atteindre ainsi une vision complète de cette totalité. Cette troisième approche perspectiviste n'unifie donc pas ses diverses visions (perspectives) en les finalisant ; elle les additionne plutôt comme l'avait fait Nietzsche, non sans faire prévaloir la force de l'infini qui oriente tous les points de vue : "Il n'existe qu'une vision perspective, une «connaissance» perspective ; et plus notre état affectif entre en jeu vis-à-vis d'une chose, plus nous avons d’yeux, d’yeux différents pour cette chose, et plus sera complète notre «notion» de cette chose, notre «objectivité.»" [9] Cette troisième approche suspend ainsi chaque doute initial en additionnant des interprétations fragmentaires (en des aphorismes plus ou moins complets) qui ne prétendent pas juger le Tout puisque ce dernier n'est donné à l'homme que dans son propre émiettement incomplet et dans de multiples fragments : "On dit : le monde n'est que pensée, ou volonté, ou guerre, ou amour, ou haine (…) séparément, tout cela est faux, additionné, c'est vrai."[10]

   Mais de quelle vérité s'agit-il alors ? Assurément pas d'une vérité partielle qui serait seulement la somme de quelques pensées potentielles, peu à peu énumérées. En fait, la vérité que Nietzsche évoque sans l'atteindre réside dans l'idée qui surmonte toutes ces pensées fragmentaires, en sautant de l'une vers l'autre et en hissant leur rassemblement au-dessus du quantitatif, voire au-dessus d'une vague complétude indéfiniment complétée, c'est-à-dire plutôt dans une ouverture toujours recommencée vers la vérité de chacun, vérité qui est inhérente à l'action de la "grande raison" de son propre corps : "Tu dis «moi» et tu es fier de ce mot. Mais ce qui est plus grand, c'est, - ce à quoi tu ne veux pas croire, - ton corps et sa grande raison : il ne dit mas moi, mais il est moi en agissant." [11] Pourquoi ? Sans doute parce que cette grande raison n'obéit pas à des déterminations particulières et seulement aléatoires, comme c'était le cas pour Hume lorsqu'il affirmait, dans une perspective seulement empirique, qui préfigurait d'ailleurs les excès de la postmodernité, qu'"il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt." [12]

   En fait, le scepticisme de Nietzsche était d'abord fondé sur une indéniable foi en une raison logique, peut-être créée par l'homme et insuffisante, qui n'était certes pas dominée par des catégories abstraites et a priori, mais qui classifiait et sélectionnait en donnant des formes au chaos : "Même le scepticisme contient en soi une foi : la foi en la logique."[13] Ensuite, son scepticisme était transfiguré par la grande raison du corps qui ne se reconnaît pas dans ses instincts primitifs particulièrement sublimés, mais uniquement dans son pouvoir de chercher à unifier ses actions vitales en accomplissant à sa manière, la puissance de la Nature qui, même dans sa réalité inconnue et dès lors qu'il y a un éternel retour de toutes les choses, crée un ordre entre les causes et les effets. Et cette vérité métaphysique, à peine dicible, ne sort pas d'une métaphore ou d'un puits très profond, mais d'un constant jeu éternel à l'intérieur des divers corps vivants, souvent d'une manière impersonnelle, inégalitaire et sans but précis, entre ce qui donne et ce qui retire, ce qui crée et ce qui détruit, ce qui se conserve et ce qui se dépense…

 

[1] Hegel, Introduction à l'esthétique, 1835, Aubier Montaigne, 1964, p.20.

[2] Héraclite, fr. 123 DK.

[3] Comme pour Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus : "La philosophie signifiera l'indicible, en représentant clairement le dicible." 4.115.

[4]  Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 14.

[5] Wittgenstein, "On ne peut douter qu'à partir du moment où l'on a appris quelque chose de certain…" Fiches n° 410, Idées Gallimard 1970, p.109.

[6] Nietzsche : « Je mets à part quelques sceptiques - le seul type convenable dans toute l'histoire de la philosophie - : mais les autres ignorent les exigences élémentaires de la probité intellectuelle.» L'Antéchrist, §12.

[7] Nietzsche, " Mais comment le scepticisme est-il possible ? Il apparaît comme le point de vue proprement ascétique de la pensée. Car il ne croit pas à la foi et détruit de ce fait tout ce qui est béni par la foi. Mais même le scepticisme contient en soi une foi : la foi en la logique. Le cas extrême est donc un abandon de la logique, le credo quia absurdum, doute de la raison et désaveu de celle-ci. "Le Livre du philosophe, Aubier-Flammarion n°29, 1969, p. 207.

[8] Nietzsche, L'Antéchrist, § 54

[9] Nietzsche, La Généalogie de la morale. III, § 12.

[10] Nietzsche, Ibidem.

[11] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction française par Henri Thomas, Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et n° 988, Des contempteurs du corps, p. 44.

[12] Hume, Traité de la nature humaine, Aubier Montaigne, 1968, livre II, partie 3, sec III, p. 525. 

[13] Nietzsche, Le Livre du philosophe, Aubier-Flammarion n°29, 1969, p. 207.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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