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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Quel humanisme ?

Paul Klee : Rencontre de deux hommes se croyant moins haut placés l'un que l'autre, 1903. Eau forte reproduite dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

Paul Klee : Rencontre de deux hommes se croyant moins haut placés l'un que l'autre, 1903. Eau forte reproduite dans le Dictionnaire universel de la peinture, Le Robert, tome 4, 1965, p.76.

   Pour Levinas notamment, l'ouverture sur l'autre, dans et par son accueil, crée la valeur infinie de l'accueil de tous les autres, sans représentation, sans comparaison et sans relation de pouvoir. Ce qui implique de ne pas sacraliser l'autre en de hiérarchiques séparations, mais plutôt de chercher un accord avec lui en restant au seul niveau de l'errance désabritée et déracinée d'une pensée qui ne saisit pas l'autre, qui n'a rien à saisir de lui, et qui n'est pas saisie par l'autre, bien qu'elle s'expose au jugement raisonnable de l'autre afin de s'ouvrir sur l'universel. La pensée demeure ainsi hors de toute demeure, étrangère à elle-même et à celui qui l'exprime, comme celle de Socrate par rapport à son démon. Car la singularité de chacun est dépassée par la création de ses propres libertés qui lui permettent de se vouloir moral ou non, notamment par un dessaisissement de son moi empirique, c'est-à-dire par un détachement à l'égard de sa propre présence à lui-même (toujours tronquée et aliénée), y compris à toutes les formes de violence inhérentes à un fol attachement à soi-même. Une douceur intransigeante, celle que préconisait Lagneau, serait alors une bonne attitude pour transfigurer le pathos de chaque existence : "Soyez toujours et en tout, mon cher Chartier, un doux intransigeant. C'est le seul moyen pour nous d'être utiles et la figure vraie du philosophe." [1]

   Sachant qu'il serait abusif de se penser narcissiquement à partir de son propre humanisme, quels sont les concepts constitutifs d'un possible processus d'humanisation ? Ce processus devrait sans doute privilégier pertinemment la valeur inaliénable de l'homme, de cet être inachevé qui peut se déterminer en fonction des buts élevés de l'Esprit (capacités de progrès, dignité, liberté, responsabilité). Car un homme n'est jamais un homme par ce qui le différencie d'autrui, mais par ce qui l'en rapproche ; et ce qui l'en rapproche c'est sa réalité ni sensible, ni animale, ni singulière, mais raisonnable. En conséquence, un homme devient moral lorsqu'il veut le meilleur possible pour chacun, lorsqu'il vit pour l'autre en étant sans pouvoir sur lui, y compris en affirmant sa constante responsabilité pour autrui, même si son hospitalité s'effectue d'une manière asymétrique : "Abriter l'autre homme chez soi, tolérer la présence des sans-terre et des sans-domicile sur un sol ancestral si jalousement - si méchamment - aimé, est-ce le critère de l'humain ? Sans conteste." [2] Dès lors, chacun est à la fois responsable de lui-même et des autres parce qu'il est un sujet moral créateur de valeurs inséparable de la Nature et des autres, et non l'ensemble des facettes qui contiennent et expriment un peu sa personnalité ; le moi en devenir de chacun crée en effet, à chaque instant différemment, ses propres couleurs dérisoires et ses propres rythmes changeants. Jadis éduqué, il peut (et devrait surtout) devenir toujours plus raisonnable. Seul parfois, jamais achevé, il est surtout caractérisé par sa propre ouverture sur de multiples perspecti­ves, et d'abord sur celle de sa responsabilité.  

   Dans ces conditions éthiques, le concept de perfectibilité humaine paraît pertinent, même s'il n'est pensable que dans une anthropologie qui refuse d'en rester au soubassement animal de l'homme ; car ce soubassement inconscient ne peut s'exprimer que dans des cris de douleur, d'horreur ou de protestation. Du reste, à ce niveau sensible qui devient vite anthropocentriste, l'humanisme échoue en se voulant conquérant (c'est-à-dire le maître et le possesseur de la nature comme Descartes) ou subversif  (par des transgressions et des perversions de l'humain comme chez Bataille).

   À l'opposé, l'humanisation de chacun peut s'effectuer en développant la capacité d'universalité qui permet de transfigurer ses propres faiblesses (notamment sensibles, émotionnelles) ainsi que ses illusoires prétentions à dominer le monde ou les autres. Ensuite, il faudra certes repenser les hiérarchies entre les êtres vivants, par exemple en les rendant plus harmonieuses ou consonantes.

   Dans ce projet, un humanisme consistant devient vraiment possible lorsque les principes inconditionnels de liberté (chacun reconnaissant ses limites ainsi que celles des autres) et d'égalité (en droit, un homme vaut un autre homme) parviennent à s'équilibrer. Ce qui implique une constante modération dans toute relation avec l'autre que soi afin que ce rapport puisse s'effectuer sur l'axe d'une réciprocité qui transformera chacun, d'abord découvert comme un objet, en un sujet différent de soi-même, c'est-à-dire en une personne responsable qui saura prendre en charge le monde et les hommes sans sortir de ses gonds.

   Certes, pour cela, de nombreux moyens externes devront intervenir. Les accords mutuels entre les hommes sont en effet renforcés par des connaissances scientifiques et par des activités techniques. Cependant, ces moyens ne devraient jamais être considérés comme des fins puisque tout savoir-faire, y compris dans la communication, peut aussi enfermer l'homme dans des habitudes utilitaristes qui, malheureusement, n'auront pas d'autres perspectives que celles de répéter des jouissances ordinaires, en oubliant de s'ouvrir sur les manques du monde et des autres, au lieu de naturaliser l'homme en le rapprochant de l'infinité de la Nature, éternellement créatrice, donc source de toute perfection.

   Dans ces conditions, un humanisme politique serait-il enfin possible ? Sans doute si les habituels comportements des gestionnaires de la Cité ne portent pas atteinte aux exigences morales des citoyens (alors considérés comme des sujets libres, donc respectés) et si ces citoyens peuvent légitimement revendiquer un humanisme social et participatif conforme à la dignité de chacun.

 

[1] Lettre de Jules Lagneau à Alain (Émile Chartier) du 2 avril 1894.

[2] Lévinas, À l'heure des nations, Minuit, 1988, p. 114.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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Manuel Costa 23/12/2016 17:00

MANOSTAXX
Très bon. Je vais ajouter un lien dans mon blog
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