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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Pour une incrédule naïveté philosophique.

Détail d'une peinture de Le Douanier Rousseau intitulée Le Rêve, 1910, Museum of Modern Art, New York.. Cette œuvre a été reproduite p.22 du Dictionnaire universel de la peinture, tome 6, Le Robert 1975.

Détail d'une peinture de Le Douanier Rousseau intitulée Le Rêve, 1910, Museum of Modern Art, New York.. Cette œuvre a été reproduite p.22 du Dictionnaire universel de la peinture, tome 6, Le Robert 1975.

 

   À sa manière propre, la science crée des inductions intelligentes à partir de faits précis, contrôlés et vérifiés qui laissent peu à peu apparaître des lois. Cependant, la connaissance de ces lois ne saurait suffire pour le philosophe. Comme pour Bachelard, elles ne peuvent qu'ouvrir sur de nouveaux problèmes d'ordre philosophique : "L'homme animé par l'esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c'est aussitôt pour mieux interroger."[1] Ensuite trois possibilités apparaissent, soit le savoir scientifique ignore l'obscur qui le prolonge, soit il devient philosophique en problématisant les abîmes de l'impensé, soit enfin il se fait poésie de la nuit, comme pour Novalis : "Toute science devient poésie – une fois devenue philosophie." [2] Quelle que soit l'orientation de chacun, d'un point de vue strictement philosophique, le désir du savoir reste tendu par deux exigences, l'une de douter, l'autre de toujours recommencer à chercher. La première exigence conduit à un scepticisme patient et modéré, à une certaine incrédulité construite à partir des limites d'une raison qui n'aura peut-être pas le dernier mot. La seconde exigence s'accompagne d'une naïveté peu banale, positive, originale, naturelle, ni convaincue ni ingénue, qui affirme que tout acte philosophique naissant, en chaque pur et simple instant pensé, est d'une grande vitalité, voire, pour Bachelard, à l'origine de la "plus grande des forces." [3] Ainsi la prime naïveté d'une intuition est-elle le fruit de la curiosité et de l'étonnement d'un philosophe dès lors qu'elle est simple, innocente, désintéressée et enthousiaste, et même si elle est superficielle puisqu'elle ne capte que les actes naissants et en partie rêvés, voire inconscients, de l'éternelle Nature naturante, ou de ce que Nietzsche a désigné comme volonté de puissance ! En conséquence, pour Bachelard qui rejoint parfois Nietzsche en éprouvant aussi dans ses rêves les forces naissantes de l'imprévisible, "il y a toujours un peu de naïveté dans la volonté de puissance. Le destin de la volonté de puissance est, en effet, de rêver la puissance au-delà du pouvoir effectif. Sans cette frange de rêve, la volonté de puissance serait impuissante. C'est par ses rêves que la volonté de puissance est la plus offensive. Dès lors, celui qui veut être un surhomme retrouve tout naturellement les mêmes rêves que l'enfant qui voudrait être un homme." [4] Cependant, cette naïveté risquant de se perdre dans une illusoire ou fictive force toute puissante, il importe de ne pas la séparer des lumières plutôt grises de l'incrédulité. Avoir foi en sa naïveté serait du reste paradoxal ! Les rêves du surhomme ou de l'enfant, transportés par la puissance d'un avenir imprévisible, ne peuvent raisonnablement inspirer qu'une philosophie de l'ouverture sur l'infini, qu'une naïve ouverture des apparences sur d'autres apparences ainsi que sur la puissance infinie de la source de la Nature, mais jamais avec la certitude d'un savoir à ce sujet.

 


[1] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p.16.

[2] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 46.

[3]Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.66. 

[4] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 214, 240.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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