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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne et différentielle (historique et intemporelle) du devenir du principe de raison.

Nietzsche et le pathos de la distance

Détail d'un tableau de Jean-Léon Gérôme intitulé Réception du Grand Condé à Versailles (Musée d'Orsay).

Détail d'un tableau de Jean-Léon Gérôme intitulé Réception du Grand Condé à Versailles (Musée d'Orsay).

 

 

   Lorsqu'une émotion est à son comble, comme celle de la peur d'un gouffre, elle   doit être dominée. Mais, sachant que peu d'hommes en sont capables, faut-il, comme l'a fait Nietzsche, fustiger les faibles, c'est-à-dire les hommes qui, comme dans la dialec­tique du maître et de l'esclave chez Hegel, ont préféré, afin d'être protégés, subir la do­mination des forts, des meilleurs, des aristocrates, plutôt que d'affronter le gouffre de la mort ? En tout cas, ce rapport au gouffre peut inspirer d'autres senti­ments que celui de la peur, et notamment un sentiment altier que Nietzsche a nommé le pathos ou la passion (Leiden­schaft) de la distance. [1]

   Plus précisément, ce pathos de la distance (ou des dis­tances) effectue un renforcement des passions sur deux ta­bleaux certes entrelacés : social et individuel. Sur le plan so­cial, le sentiment passionné des distances est l'œuvre d'une aristo­cratique caste agressive qui a hiérarchisé les hommes et les classes sociales afin de les tenir à distance. Sur le plan in­di­viduel, le pathos de la distance est "une aspiration (Ver­lan­gen) à un incessant accroissement de distance au sein de l’âme elle-même". [2] En fait, et cela semble positif, cet étire­ment de l'âme peut éle­ver l'homme hors de sa réelle nature, brutale et barbare, y com­pris dans la volonté (Wille) d’être lui-même et de se dis­tin­guer à partir de ses propres tensions intimes.[3] Lorsque ce n'est pas le cas, le pathos des distances ravivera-t-il la force oubliée des es­claves, des hommes dits inférieurs, ou bien fera-t-il surgir un pathos réactif et fort ba­nal, comme celui de la haine ? En tout cas, rien ne saurait atténuer l'émotion produite par les vio­lentes dominations hié­rarchisées de la caste dominante ! Faire souffrir à distance ceux qui sont soumis par la force, dans la distance d'une mystérieuse et arbitraire hiérarchie, ne rend certainement pas ces perverses dominations plus supportables.

   De plus, à l'opposé de tout envol possible de la pensée libre vers l'infinité qui peut la hisser au-dessus d'elle-même en ex­primant son dépas­sement sans trop de pathos, notamment lorsqu'elle survole les mots et les choses sans chercher à se les approprier, il ne s'agit en fait pour la caste aristocratique, qui fait prévaloir l'artifice et la force des signes arbitraires de son pouvoir, que de "laisser d'en haut tomber son regard sur des sujets et des instru­ments." [4]Ainsi ce pathos de la dis­tance impose-t-il, loin de tout souci humanitaire, le "sens su­pra-moral"[5] d'une éléva­tion et d'un dépassement de l'homme qui ne manque pas de courage et de force physique, mais qui est encore bien loin de rendre possible un amour généreux et surhumain pour tout ce qui est différent ou sem­blable, par-delà toutes les distances au demeurant aussi ins­tables et fragiles que des traces de pas sur du sable !

   C'est ainsi que Nietzsche effleure les distances entre les forces et les faiblesses sans en dénouer la com­plexité. Sa pensée refuse pourtant le pathos d'une parole qui surplombe­rait les gouffres par de brillantes méta­phores en cherchant à persuader par une actio in distans, par un effet à distance (eine Wirkung in die Ferne). Cependant, lorsqu'il s'agit de dominer ses propres instincts, une hiérarchie s'impose en lui, notamment entre ses multiples pouvoirs : "Une hiérarchie des capacités ; une distance ; l'art de sépa­rer sans brouiller, de ne rien embrouiller, de ne rien «conci­lier» ; une multiplicité prodi­gieuse qui soit pourtant le con­traire du chaos..." [6] Cepen­dant, le pathos de la dis­tance ainsi promu pour­rait être com­plété par le renforcement d'autres possibilités, no­tamment par celles de la vie, de l'interprétation, de l'esthé­tique ou de la vérité… Mais ce pathos pourrait également être dépassé par l'expres­sion paradoxale d'une authentique relation avec la puissance infinie de la Nature dont la volonté s'affirme éter­nellement sans être pour autant comprise par l'homme : "On n'a pas le droit de demander : qui donc est-ce qui inter­prète ? C'est l'interprétation elle-même, en tant que forme de la volonté de puissance, qui existe (non comme un «être», mais comme un processus, un devenir) en tant qu'af­fect (als ein Affekt)." [7]

   Quoi qu'il en soit, le pathos de la vie, de l'affect, des ins­tincts ou des pulsions ne saurait être dit clairement. Il ne peut être qu'éprouvé au cœur de la cruelle tragédie de la si­tuation éphémère et confuse des êtres vivants. Pour cela, lorsqu'une existence humaine approche du gouffre obscur de la mort, c'est-à-dire de sa propre nuit, dans des souf­frances et dans des peurs impossibles à nom­mer et à penser puisqu'elles fu­sionnent avec lui, le pathos de la vie sera peut-être sans au­cune autre issue que celle de se transfigurer en vie libre de l'esprit !

 

[1] Nietzsche, Le Crépuscule des idoles : le "pathos des distances" serait "le propre de toutes les époques fortes." Trad. Henri Albert, Paris, Médiations De­noël Gonthier,1973, Flâneries inactuelles, § 37.

[2] Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal - 1886 - trad. G. Bianquis, Paris,  idées nrf, Gallimard, 1951, § 257.

[3] Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, Flaneries inactuelles, op.cit, § 37.

[4] Nietzsche, Par delà le Bien et le Mal - op.cit., § 257.

[5] Ibidem.

[6] Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé, 9, p. 56.

[7] Nietzsche, La Volonté de puissance, t.1, Œuvre posthume, trad. G. Bianquis. Paris, NRF, Gallimard, 1942, p.100.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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