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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Nietzsche et la folie des mots

Nietzsche et la folie des mots

 

Des mots au-dessus de l'abîme.

 

    Il y a sans doute beaucoup de folie dans l'acte fulgurant qui associe des mots à une pensée pour rendre cette dernière plus sensible. Car le bruissement ou le grognement des mots d'un peuple alourdit la vivacité d'une pensée silencieuse et ouverte sur l'infini (ou sur l'universel). Pour échapper à cette chute de la pensée dans l'abîme qui absorbe aussi tous les sentiments, la pensée doit s'élever au-delà de l'azur sans chercher à faire prévaloir, en de brefs éclairs, la violence de mots qui ne font que prolonger les cris et les murmures des hommes, notamment lorsqu'ils expriment leurs primes émotions. C'est pourtant cette pathétique et folle domination des mots sur la pensée, du sensible sur l'intelligible, que Nietzsche préconise dans son registre poétique et musical qui se laisse parfois illusionner et absorber par le manque de sens de l'abîme qui l'inspire. Cependant, ce manque de n'est pas une déficience du sens, puisque sens il y a pour celui qui s'interroge sur l'immense extension irrationnelle du langage, mais plutôt le sens manquant de ce qui devrait être clarifié, compris, au lieu d'être épaissi par des métaphores séduisantes et fulgurantes, comme celle de l'harmonieux dégradé d'un arc-en-ciel par exemple : "Quelle aimable chose qu'il existe des mots et des sons : les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et les ponts illusoires jetés entre ce qui est éternellement séparé ?" [1] Le sens manquant de cette métaphore n'est donc pas l'absence de sens de ce qui est imaginé en condensant la forme d'un arc (une partie d'un cercle) et les couleurs harmonieuses de l'écharpe de la déesse Iris qui surplomberait des abîmes obscurs, mais le sens de l'absence qui se manifeste au cœur de toutes les métaphores qui ne disent rien de clair et de distinct sur la nature des tensions qu'elles dominent, explorent, révèlent, étirent, réduisent ou harmonisent avec des mots, rien qu'avec des mots… Le sens manquant d'une métaphore est donc celui du manque de concepts qui pourraient lui assurer les repères d'un sens clair. Car, en épousant les nuances du réel, il vaudrait mieux faire prévaloir des structures abstraites sur les apparences, visibles ou non, ou bien, comme Bachelard, il ne faudrait pas considérer les concepts comme des centres d'images accumulées par ressemblance, mais comme "des produits de croisements d'images, des croisements à angle droit, incisifs, décisifs." [2] Dans cet esprit, le registre seulement métaphorique ne problématisant pas clairement ce qui peut être philosophiquement compris et non compris, l'image acoustique de chaque mot ne doit pas être maintenue comme un pur signifiant se jouant de ses multiples signifiés. En conséquence, chaque signifiant esthétique étant plus vaste et plus lointain, voire incompréhensible, que toutes les significations conceptualisées, le registre philosophique doit de son côté reconnaître la faiblesse de son logos ainsi que le manque de signification des affects qui se déploient dans les jeux multiples des différences et des nuances sensibles qu'il pense conjointement, a fortiori dans les redoutables abîmes des sensations qui ignorent d'ailleurs pour Nietzsche les distinctions entre l'erreur et la vérité : "Sentir comme contenu, comme la «chose même», ce que les non-artistes appellent la forme, c'est à ce prix qu'on est artiste. De ce fait, on appartient à un monde renversé ; car maintenant tout contenu nous apparaît comme purement formel - y compris notre vie." [3] Cependant, le concept d'un manque de sens étant avant tout signifié par la véritable impossibilité de penser clairement et distinctement des images, le poète-philosophe ne peut que souligner et décrire le triomphe de quelques éternelles séparations abyssales qui demeureront inconnues et qui ne pourront être qu'illusoirement ou mensongèrement raccordées par des figures imagées ou sonores, ou par des sauts allant d'une haute pensée (fragmentaire, mais condensée, donc complète dans sa fulgurance) vers une autre. En tout cas, Nietzsche aime plus généralement associer ce qui devrait sans doute rester distinct, c'est-à-dire la rigueur de la rumination philosophique, la folle imagination mythique qui sépare même superficiellement les dieux, les délires allégoriques qui se veulent prophétiques, la musique qui se joue des profondeurs rythmées et nuancées des tonalités, la danse qui accomplit des gestes symétriques avec des pieds et avec des mots, et la poésie qui bondit ironiquement ou tragiquement vers tout ce qui la dépasse : "C'est une douce folie que le langage : grâce à lui l'homme passe en dansant sur toutes les choses. (…) Au bruit des sons notre amour danse sur des arcs-en-ciel multicolores." [4]

 


[1] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Convalescent 2 : "Wie lieblich ist es, dass Worte und Töne da sind: sind nicht Worte und Töne Regenbogen und Schein-Brücken zwischen Ewig-Geschiedenem ?"

[2] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p. 72.

[3] Nietzsche, Fragment de 1888.

[4] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Convalescent 2, "Sind nicht den Dingen Namen und Töne geschenkt, dass der Mensch sich an den Dingen erquicke ? Es ist eine schöne Narrethei, das Sprechen: damit tanzt der Mensch über alle Dinge."

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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