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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le retour éternel et la source infinie

Formation de montagnes, 1924. Décalque à l'huile, aquarelle et crayon sur papier marouflé sur carton, 41,9 x 38,1 cm. Legs Annemarie Grohmann, Graphische Sammlung, Staatsgalerie Stuttgart. Ce tableau a été reproduit p.100 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

Formation de montagnes, 1924. Décalque à l'huile, aquarelle et crayon sur papier marouflé sur carton, 41,9 x 38,1 cm. Legs Annemarie Grohmann, Graphische Sammlung, Staatsgalerie Stuttgart. Ce tableau a été reproduit p.100 de l'édition Paul Klee, Parkstone international, 2013.

 

L'obscure et fatale source éternelle.

 

   Pour Nietzsche, l'intuition de l'éternel retour lui est donnée brièvement par un démon qui lui révèle ainsi le poids le plus lourd [1] que l'homme devrait supporter pour aimer cette vie terrestre. Cette révélation est terrible, car elle pose les conditions d'un amour total de la vie (et de la mort), donc la nécessité de consacrer cette vie en décidant de revivre indéfiniment la même existence, en voulant religieusement la recommencer éternellement (comme dans un rite), sans rien de nouveau, donc avec toujours les mêmes plaisirs et les mêmes douleurs, les mêmes petitesses et les mêmes grandeurs, notamment "dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession." [2] Le poids de cette révélation démoniaque est terrible, car il sombre aussitôt dans l'abîme d'un développement impossible. Pour "ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation", [3] il faut ensuite remplacer la folie des mots par celle de la tragique répétition cyclique du silence de la puissance de la volonté de la Nature qui enlace le meilleur et le pire dans le don mystérieux de son devenir. Que penser alors de ces folies, de ces intuitions intempestives du triomphe de l'impossible qui contredisent nos plus belles illusions ? Elles ont le mérite, pour Nietzsche, d'être vite oubliées, comme pour tout enfant indifférent au bien et au mal, donc sans ressentiment : "L'enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un «oui» sacré." [4] La voie d'une incrédule naïveté philosophique est ainsi tracée pour nous, à partir de Nietzsche, dès lors que l'éternel retour n'est pas nécessairement considéré comme le principe métaphysique de la Nature, mais comme l'un de ses effets secondaires, subjectifs et abstraits, qui peut cependant être désiré hors de toutes les évidences possibles et de toutes les mesures. Car le principe, l'άρχή éternel de la Nature, s'exprime plutôt secrètement à partir de la métaphore intuitive de la source vitale, de cette origine obscure, profonde, silencieuse et inépuisable qui commande par sa puissance infinie tous les devenirs, et qui inspire à l'homme une sorte de nostalgie positive au-dessus de tous les abîmes. Car cette nostalgie a immédiatement perdu sa lourdeur initiale en affirmant le désir non douloureux du retour de toutes les forces qui animent les actes créatifs, notamment dans et par la décision de toujours recommencer à penser, de toujours puiser à la source vive, jaillissante, intarissable et sans doute unique de l'inconnais­sable Nature qui, au demeurant, crée hors de toutes nos catégories du bien et du mal. En conséquence, il serait vain d'en rester à la pesante intuition démoniaque ou mythique de l'éternel retour, dès lors que les épreuves de chacun rendent possibles des libertés différentes, des subjectivations différentes, des oublis plus ou moins profonds, des transfigurations plus ou moins divines ou pures, des sources plus ou moins fécondes et fortes, notamment dans et par l'amour qui peut transformer toute lourdeur en légèreté… Il suffira alors seulement de s'inspirer de Nietzsche lorsqu'il affirme, presque religieusement, son plus simple amour intime pour tout ce qui lui est donné, pour tout ce qui lui a été donné, pour tout ce qui lui sera donné : "Amor fati : que ce soit désormais mon amour. Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, même les accusateurs. Je détournerai mon regard, ce sera désormais ma seule négation ! Et, en un mot, en grand, je ne veux plus, de ce jour, être jamais qu'un affirmateur." [5]

 


[1] Nietzsche, Le Gai savoir, § 341.

[2] Nietzsche, Ibidem.

[3] Nietzsche, Ibidem.

[4]Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Les trois métamorphoses, p. 37.

[5] Nietzsche, Le Gai savoir, § 276.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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