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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Du fini vers l'infini

Détail d'une peinture de Paul Cézanne intitulée La Montagne Sainte-Victoire, 1904-1906, Kunstmuseum Bâle. Cette œuvre a été reproduite p.475 du Dictionnaire universel de la peinture, tome 1, Le Robert 1975.

Détail d'une peinture de Paul Cézanne intitulée La Montagne Sainte-Victoire, 1904-1906, Kunstmuseum Bâle. Cette œuvre a été reproduite p.475 du Dictionnaire universel de la peinture, tome 1, Le Robert 1975.

 

Les lumières de la pensée qui éclaire les sensations.

 

   Si la nuit angoissante qui domine les sensations brutes, élémentaires et chaotiques des hommes (à la source d'un inévitable scepticisme) n'est pas nécessairement l'Obscur qui se cacherait en préfigurant sournoisement l'inéluctable néantisation de toutes les réalités, alors, par-delà tous les jeux qui mêlent conscience et inconscience, une métaphysique serait possible pour penser et pour nommer de multiples relations plus ou moins conceptualisées avec l'infinité mystérieuse de la Nature, avec cette totalité inconnue qui englobe éternellement tous les mondes. Ensuite, dans ces conditions, il faudrait savoir comment les lumières de la pensée consciente ne se perdent pas complètement dans la profonde nuit qui impose ses désastres. Et enfin, il faudrait chercher à savoir comment une métaphysique qui se situerait sur le seuil de l'infini pourrait échapper à la nuit, à la folle obscurité vertigineuse du néant ou à l'inconnu du neutre qui, pour Blanchot, détruit tout désir de connaissance. En fait, tout acte philosophique peut créer de la lumière à partir de quelques lumières antérieures ("Il faut une lumière pour voir la lumière"[1]), mais aussi à partir du refus de l'obscur, dans et par une ouverture sur l'infini, même si ce dernier est parfois vécu, notamment par Nietzsche, comme un abîme : "Mais il faut être profond, il faut être abîme, il faut être philosophe pour sentir ainsi… Nous avons tous peur de la vérité…" [2] Dans ce prolongement, le rationalisme total de Spinoza ou de Hegel ne semble plus suffisant. Il ne donne pas la parole à l'obscur, c'est-à-dire aux devenirs secrets de nos sensations. Car, si la Nature infinie est peut-être rationnelle dans son rapport à l'infini, nous ne pouvons pas toujours saisir un point de contact précis avec l'infini. Ou bien, comme le suggère du reste M. Conche, ces points de contact, ces centres en quelque sorte, seraient partout (et nulle part !) : "L'unité de la Nature ne peut être celle d'un monde structuré : si la Nature est infinie, il n'est pas possible de la penser comme une structure – toute structure implique une finité. Ce n'est pas non plus une somme – des mondes qui s'ajoutent indéfiniment comme dans l'Univers des Épicuriens. Je crois que la Nature est une sorte d'immense tapisserie sans centre. Le centre est partout, tout est centre ; il n'y a pas de centre à chercher parce qu'on est n'importe où au centre. En soi-même, on a déjà en soi toute la Nature, et l'on ressent que tout est lié." [3] Ce point de vue sceptique et perspectiviste est du reste appliqué en peinture dans de nombreux tableaux où Paul Cézanne considère que l'art est "une harmonie parallèle à la nature." [4] Plus précisément, à partir d'une interprétation naturaliste très singulièrement vive et presque métaphysique, le peintre associe harmonieusement ses plus profondes sensations et son contact rigoureux avec la nature, certes terrestre puisqu'il s'agit de la lire, c'est-à-dire de "la voir sous le voile de l'interprétation."[5] Et cette harmonisation s'effectue à partir de quelques possibles points de contact abstraits, parfois délicats et ténus, qui sont donnés par "la sphère, le cylindre et le cône."[6] Ces structures sont sans doute les sources empiriques d'une possible harmonisation de la vision avec des couleurs souvent roses, bleues ou grises. Pour cela, le peintre associe le plus simplement possible l'œil d'une vision sur nature, saisie par des affinités, des modulations et des contrastes profonds, avec un cerveau qui peut alors créer une sorte de "logique des sensations organisées." [7] Par exemple, dans La Montagne Sainte-Victoire, 1904-1906, les confuses sensations colorées s'articulent et se réalisent, même difficilement, en "donnant la lumière"[8], c'est-à-dire en créant le cylindre lumineux qui culmine en haut de la montagne. Cet espace lumineux ouvre ainsi sur un point culminant très proche de l'œil qui symbolise l'infini, notamment à partir d'une mystérieuse harmonie entre l'œil et le cerveau du spectateur, le visible et l'invisible : "L'œil devient concentrique à force de regarder et de travailler. Je veux dire que, dans une orange, une pomme, une boule, une tête, il y a un point culminant ; et ce point est toujours – malgré le terrible effet : lumière et ombre, sensations colorantes – le plus rapproché de notre œil." [9]

 

[1] Levinas (Emmanuel), Noms propres, LDP, biblio essais n°4059, p. 26.

[2] Nietzsche, Ecce Homo, Pourquoi je suis si avisé, 4, p. 47.

[3] Conche (Marcel), Métaphysique, PUF 2012, p. 213.

[4] Lettre de Cézanne à Gasquet du 26 septembre 1897.

[5] Émile Bernard, Paul Cézanne, L'Occident, juillet 1904, Conversations, p.110.

[6] Lettre de Cézanne à Émile Bernard du 15 avril 1904.

[7] Émile Bernard, Paul Cézanne, L'Occident, juillet 1904, Conversations, p.36.

[8] Lettre de Cézanne à Émile Bernard du 23 octobre 1905.

[9] Cézanne (Paul), Correspondance, Grasset, 1978. Lettre à Émile Bernard du 25 juillet 1904.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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