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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Poésie et philosophie

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Deux jeunes gens au bord de la mer au lever de la lune, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.422.

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Deux jeunes gens au bord de la mer au lever de la lune, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.422.

 

1. Le problème. La poésie, la science et la philosophie puisent aux mêmes sources naturelles de la création, mais pas de la même manière : car c'est la même Nature qui inspire toutes les créations culturelles, y compris lorsque, pour Héraclite, elle "aime à se ca­cher." [1]

 

2. La poésie. Plus proche de la source matérielle et obscure des choses, la création poétique s'ancre dans l'expression surtout rêvée, fictive, très sensible, fulgurante et dynamique [2] des sensations d'un abîme qui engloutit tout, hormis quelques sentiments humains, harmonisés et transfigurés par des mots et par des images, comme pour Novalis qui affirmait : "Dans l'éloignement tout est poésiepoème. Action à distance. Lointaines montagnes, hommes lointains, lointaines circonstances, etc., tout devient romantique, quod idem est – de là procède notre nature originaire. Poésie de la nuit et du clair-obscur." [3] En fait, l'acte poétique puise son inspiration dans la source sans mesure qui crée éternellement toutes choses, c'est-à-dire pour Novalis, dans "l'état primitif de la nature", dans "l'âge précédant le Cosmos" [4] ou dans la Nuit, "messagère silencieuse des mystères infinis."[5] Dès lors, l'acte poétique est une parole libre et spontanée qui remplace la néantisation des apparences, visuelles ou sonores, par de nouvelles apparitions, certes singulières, fictives et plus intenses, mais toujours aussi éphémères. L'acte poétique va ainsi au-delà du silence attristé du rien des apparences en créant un nouveau langage, fait de mots, d'images et de rythmes, qui ne parviennent pourtant pas à sortir de leur prime obscurité inspiratrice. Certes, le langage symbolique de la poésie a le mérite de révéler, parce que les significations vont en lui bien au-delà des signifiants, des rassemblements dynamiques et des synthèses concentrées qui évoquent de nouveaux rapports possibles, même uniquement verbaux, avec les profondeurs du réel.

 

3. L'exemple de Victor Hugo. Dans la démarche pré-philosophique et souvent mystique de Victor Hugo, le gouffre de la mort, le néant de l'abîme et l'infinité de la Nature s'entrelacent en permanence. Par exemple, le gouffre est ce qui inspire au poète l'énigme angoissante du cercueil et de l'immense suaire de son "livre de mort". [6] Par ailleurs, le néant de l'abîme menace le monde naturel ou humain, "qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime (…) et  où va toute poussière".[7] Cet abîme est soit pour lui le lieu d'un engloutissement sans écho "où les soleils sont les égaux des mouches", [8] soit l'image évanescente d'un crépuscule bruyant, douloureux et chaotique. Hugo évoque dans ce dernier cas  le "bruit de clairon de l'abîme"  et "l'immense sanglot" où sombre le fond de son âme d'hirondelle. Par ailleurs, le poète sait bien que seul l'azur lumineux, splendide et divin peut exprimer l'infini, la bleue éternité, tout le réel, l'absolu : "À franchir l'infini passait l'éternité."[9] Dès lors, parfois, devant les cieux ouverts, Hugo pleure en désirant l'infini, ou bien il remplace son amour attristé et trop humain pour l'éphémère par une adoration mystique de l'infini divin (muet, dense et mystérieux) qui se situe métaphoriquement pour lui derrière la vitre[10] d'un monde immensément dilaté, certes encore divin.[11] Ainsi, lorsqu'il est le témoin de Dieu, Hugo habite, comme un somnambule, là où sa pensée s'abîme, entre un immense gouffre océanique (ou un astre de ciel bleu) et un rêve d'infini qui se répète indéfiniment : "Il y a toujours sur ma strophe ou sur ma page un peu de l'ombre du nuage et de la salive de la mer. Ma pensée flotte et va et vient, comme dénouée par toute cette gigantesque oscillation de l'infini." [12]

 

4. La science. Différemment, la science crée des inductions intelligentes à partir de faits précis, contrôlés et vérifiés, qui laissent peu à peu apparaître des lois. Cependant, la connaissance de ces lois ne saurait suffire. Elles ne peuvent, comme pour Bachelard, qu'ouvrir sur des problèmes philosophiques : "L'homme animé par l'esprit scientifique désire sans doute savoir, mais c'est aussitôt pour mieux interroger."[13] Ensuite, peut-être, le savoir scientifique retourne vers l'obscur, vers l'impensé, donc devient poésie pour Novalis : "Toute science devient poésie – une fois devenue philosophie." [14]

 

5. Poésie et philosophie. La poésie, qui donne beaucoup plus à penser qu'elle ne le fait elle-même, et la science qui pense clairement ses propositions, inspirent la philosophie qui se distingue d'elles en les prolongeant, soit comme refus de l'ignorance, soit comme promesse d'un nouvel avenir utopique, soit comme une ouverture critique sur l'imprévisible, l'intemporel, l'éternel, l'infini et l'inconnu ; ce qui n'exclut pas un certain scepticisme, notamment pour Chestov : "L'objet de la philosophie est d'apprendre à l'homme à vivre dans l'inconnu, à cet homme qui plus que tout au monde craint précisément l'inconnu et tente d'y échapper en se cachant derrière différents dogmes. Bref, la philosophie doit troubler les hommes et non pas les tranquilliser." [15] À l'opposé, Novalis a d'abord fondé ses certitudes sur la "puissance supérieure"[16] de la création poétique, même si cette dernière puise surtout son inspiration dans le gouffre obscur de la mort où repose sa fiancée : "La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie."[17] Novalis ne distingue plus ensuite la créativité du poète de celle du philosophe : "Le poète philosophe est en état de créateur absolu." [18] Pour cela, il a effacé les contradictions et mêlé très confusément le réel et la fiction, la raison et la vision, l'intérieur et l'extérieur, l'expérience et  l'imagination,[19] afin d'ancrer l'élargissement [20] lumineux de ses actes philosophiques dans le poétique qui demeure central, y compris par rapport au scientifique [21] : "La philosophie n'est que la théorie de la Poésie. Elle nous montre ce que doit être cette dernière, c'est-à-dire l'Un et le Tout." [22] Cela signifie que la création philosophique donne de la lumière au rapport obscur de la vie avec la mort, car cette lumière est pour Novalis "l'Âme de la vie, l'immense monde des astres sans cesse en mouvement la respire. Elle nage, elle danse dans ses flots bleus." [23] Et cette âme lumineuse exprime directement la vie et l'amour de la vie : "Quiconque sait en quoi consiste l'acte de philosopher sait également en quoi consiste la vie – et inversement." [24] Cette affirmation est en fait davantage une ouverture sur la vie éternelle de la Nature qu'un constat empirique concernant la nature naturée, car le savoir empirique de la vie est, pour Novalis, inséparable de la remarquable puissance de "l'Amour créateur". [25]

 

6. L'abîme ou l'infini. Quoi qu'il en soit, par rapport aux fulgurances de la création poétique, la création philosophique recouvre l'obscur en ajoutant les lumières de l'esprit qui nient les violentes transgressions de l'acte poétique, surtout lorsque ces dernières cherchent, comme chez Bataille, à faire triompher la souveraineté de la "pureté du Mal" [26] à partir du sang lumineux de la mort. [27] Car ce sentiment de pureté n'est pas celui qu'éprouve le poète en face d'un ciel immense ou étoilé. Il est plutôt le fruit d'une transfiguration impossible des pires maux des comportements des hommes, en une fuite totale, démente, perverse, haineuse, voire nécrophile, de l'humain. Comment imaginer, en effet, les "monstrueuses anomalies du Bleu du Ciel" [28] sans que cette violence sinistre, ces blessures affreuses, ces bonheurs idiots, ces débauches impuissantes, ces ivresses maladives, ces jouissances indécentes, ces convulsions sales et ces orgies répugnantes semblent plus fictifs et rêvés qu'authentiquement vécus ? En tout cas, ce triomphe bestial, malveillant et incohérent d'une pourriture vide de sens, face au bleu vif du ciel, ne purifie tout qu'en détruisant, qu'en espérant toucher le fond d'un abîme qui n'a pas de fond. Cela est bien vain lorsque ce n'est que la pureté du néant de l'abîme qui triomphe : "Moi-même, j'étais vide. C'est à peine si j'imaginais de remplir ce vide à l'aide d'horreurs nouvelles. Je me sentais impuissant et avili." [29] En revanche, lorsque l'innocence du devenir ouvre sur quelques illuminations de l'infini, comme chez Rimbaud, le poète pourra vivre au plus près de sa propre vérité singulière et naturelle : "Et je vécus, étincelle d'or de la lumière nature." [30] Et la vérité de cette proposition, même sous la forme d'une métaphore, rejoint les plus hautes pensées philosophiques.

 

7. Philosophie et métaphysique. Cependant, lorsque, pour Novalis par exemple, le créateur se veut à la fois poète et philosophe, lui est-il vraiment possible de faire "la théorie de la poésie" ? Cela paraît douteux si l'on prétend en même temps que "la philosophie est proprement nostalgie – aspiration à être partout chez soi" [31] ? Car cette volonté unit paradoxalement le regard nostalgique d'un passé révolu à une mystérieuse aspiration qui pourrait (ou qui devrait) conduire les concepts philosophiques vers la compréhension d'un avenir singulier qui saisirait en même temps l'ensemble de sa propre situation spatio-temporelle. En tout cas, ce désir "d'être partout chez soi" ne tourne pas en rond comme dans la définition étymologique de la nostalgie qui explique (sans vraiment comprendre ce sentiment puisqu'elle ouvre sur une aspiration) le retour douloureux d'un bonheur perdu. Le désir d'ubiquité bute en fait sur l'impossibilité d'être partout en étant (ou en restant) véritablement soi-même, c'est-à-dire en étant incapable d'embrasser (ou d'assimiler) globalement par une pensée conceptualisée ce qui est étranger à la philosophie. De plus, la métaphysique de Novalis est fondée sur une mystérieuse idée de la Nature : "La philosophie supérieure a pour objet le mariage de la nature et de l'esprit. (…) La nature engendre, l'esprit fait." [32] Et cette idée exprime un désir d'absolu qui ne peut rester que dans l'obscurité d'une pensée poétique, puisque, dans sa Totalité infinie, infiniment créatrice de nouveaux mondes, la Nature naturante est et demeure incompréhensible par soi. [33] Si, comme nous le supposons, la Nature engendre tout sans véritablement savoir ce qu'elle fait dans ses moindres détails et failles, une sorte de scepticisme s'impose, comme pour Nietzsche : "Quel monde métaphysique il doit y avoir, il est impossible de le prévoir." [34] Dès lors, pour celui qui veut créer d'une manière authentique, en l'absence de la connaissance de tous les mécanismes de la Nature ainsi que des relais entre la matière et l'esprit, les œuvres de la pensée ne devraient être qu'hésitantes et, à chaque instant, différemment reprises et continuées à partir de ses propres exigences : "Dans l'homme, la Nature devient esprit, car la Nature s'ignore, mais l'homme se sait. Mais, puisque la Nature est autocréatrice, l'homme est le plus naturel des êtres, du moins le plus conforme à l'essence de la Nature, pour au­tant qu'il se fait autocréateur, c'est-à-dire commençant à partir de lui-même." [35]

 

8. Affects et concepts. D'une manière plus générale, l'acte philosophique peut rassembler, dans une problématique cohérente, la constellation de nouveaux concepts déployés sur l'obscur, comme chez Nietzsche par exemple : "Le philosophe s'efforce alors de poser, à la place de la pensée en images, une pensée par concept. Les instincts semblent aussi être une telle pensée en images qui, en dernier lieu, se transforme en excitation et en motif."[36] En tout cas, le philosophe ne fonde pas uniquement ses recherches sur les images de la poésie, car ces dernières (rêvées ou symboliques) ne fondent qu'une interprétation fragmentée et figurée du réel qui ne s'ouvre pas sur la totalité du Réel sensible et intellectuel, puisque les images, comme toutes les apparences, ne font prévaloir que leurs propres non-être et néant. Pour le dire autrement, d'un côté le philosophe préfère les contacts lumineux avec la Nature qui le rend créatif, alors que le poète se déploie au cœur de ses plus singulières images senties, mystérieuses et émouvantes. L'oiseau de Minerve est donc patient, il vient après les mots fulgurants de la poésie, après les certitudes provisoires des sciences, après les contestables convictions des politiques, après la religion et après ses diverses et sublimes formes de mysticisme. Les propositions philosophiques, comme celles de Bachelard, préfèrent en tout cas le champ lumineux et limité de la compréhension des concepts aux forces obscures de l'irrationnel : "Je ne vis pas dans l'infini, parce que dans l'infini on n'est pas chez soi." [37] Cela signifie que la création des concepts ne se laisse dominer ni par l'expression des affects, même si ces derniers sont indispensables pour penser et aimer la vie, ni par la fulgurance des mots poétiques.

 

 

[1] Héraclite, fr. 123 DK.

[2] Novalis, cité par Spenlé, Novalis, 1903, p.356.

[3] Novalis, L'Encyclopédie, Minuit, 1966, p. 66.

[4] Novalis, Henri d'Ofterdingen, trad., p. 241, note p.191.

[5] Novalis, Les Hymnes à la nuit. II, cité p.117 de Novalis par Pierre Garnier, Seghers, 1962.

[6] Hugo (Victor), Les Contemplations (1856), Préface.

[7] Hugo (Victor),  Les Contemplations, livre VI, Au bord de l'infini, I- Le Pont.

[8] Hugo (Victor),  Les Contemplations, livre VI, Au bord de l'infini, VI - Pleurs dans la nuit.

[9] Hugo (Victor), Les Contemplations, III, 3.

[10] Hugo (Victor), Les Contemplations, VI, 14.

[11] Hugo (Victor), W. Shakespeare, I, 2- et  Les Contemplations, Magnitudo Parvi, III, 30.

[12] Hugo (Victor), Post-scriptum de ma vie, 1856, édition Guillemin, p.43.

[13] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p.16.

[14] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 46.

[15] Chestov (Léon), La philosophie de la tragédie – Sur les confins de la vie, Flammarion, 1966, p.216.

[16] Novalis, L'Encyclopédie, Minuit, 1966, p. 71.

[17] Novalis, cité p.54 du livre de Pierre Garnier intitulé  Novalis, Seghers, 1962.

[18] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 65.

[19] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 78.

[20] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 83.

[21] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 46.

[22] Novalis, cité p.56 de Novalis par Pierre Garnier, Seghers, 1962.

[23] Novalis, Les Hymnes à la nuit, I, cité p.115 de Novalis par Pierre Garnier, Seghers, 1962.

[24] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 84.

[25] Novalis, Les Hymnes à la nuit, IV, cité p.119  du livre de Pierre Garnier intitulé Novalis, Seghers, 1962.

[26] Bataille (Georges), La Littérature et le mal, Idées / Gallimard n° 128, 1957, pp. 90, 83.

[27] Bataille (Georges), Le Bleu du Ciel, 10/18 n°465,1970, p.184.

[28] Bataille (Georges), Le Bleu du Ciel, 10/18 n°465,1970, p.12.

[29] Bataille (Georges), Le Bleu du Ciel, 10/18 n°465,1970, p.26.

[30] Rimbaud (Arthur), Une Saison en enfer, Alchimie du verbe, LDP n°498, 1963, p. 123.

[31] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 65.

[32] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 75.

[33] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 66.

[34] Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 120.

[35] Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p.97.

[36] Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 116.

[37] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Gonthier- Médiations, 1973, cité sur la couverture.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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