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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'épreuve de l'abîme

L'épreuve de l'abîme

 

   Chaque sensation, plaisante ou douloureuse, chaque réaction physique à des excitations matérielles, produit différemment des effets attractifs ou répulsifs, fins ou grossiers, affaiblis ou accrus, convergents ou divergents, ouverts ou non sur les profondeurs abyssales du monde, au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer pour Bachelard : "Nous ne sommes pas capables de descendre par l'imagination plus bas que par la sensation." [1] Cependant, cette profondeur est ordinairement vécue comme l'espace sans fond d'un abîme remuant, d'un abîme silencieux, insondable, inaccessible, violent, sombre, et éprouvé passivement en une chute des sensations vers le néant, c'est-à-dire vers un interstice ténébreux plus ou moins vaste dont l'inimaginable béance peut seulement être indéfiniment sentie sans être discernée clairement. Dès lors, l'abîme échappe à la pensée, même si, pour Démocrite, la vérité se dissimule dans cet abîme, et plus précisément dans celui d'un savoir nescient. À cet égard, la parole de Zarathoustra (c'est-à-dire celle de Nietzsche qui saute d'une époque à une autre, de l'abîme d'une subjectivité à une autre) errait aussi au-dessus d'inaccessibles profondeurs visuelles, aussi profondes que celles de la vie et de ses souffrances, sachant que la pitié seule voit l'abîme "le plus profond" (tiefste).[2] Cette affirmation de Nietzsche est cependant sans fondement ; mais elle n'a pas besoin d'être fondée puisqu'elle exprime un sentiment du philosophe qui se sent menacé par des "profondeurs toujours plus profondes," [3] c'est-à-dire par le pire sentiment, celui de la compassion qui peut engloutir tous les sentiments. Objectivement, ce serait différent : d'une profondeur à une autre, qui pourrait véritablement reconnaître le plus profond ? En tout cas, la parole d'abîme [4] de Zarathoustra préférait parfois de multiples abîmes de lumière, voire le joyeux et frémissant abîme qui s'ouvre à midi, tout en planant sur d'autres abîmes aussi bien célestes que terrestres, les deux étant inséparables, car ces deux abîmes sont réunis par les mêmes attachements, tout en affirmant des différences au cœur même de l'insondable : "C'est l'abîme le plus petit qu'on ne peut recouvrir qu'en dernier." [5] Recouvrir signifie alors cacher et non combler, notamment pour empêcher de s'abîmer dans l'abîme qui anéantit tous les masques puisque ces derniers ne sont que des apparences sur des apparences vite dissimulées par leurs ressemblances. Pourquoi ? D'abord parce que Nietzsche bute sur le jeu dangereux de l'imperceptible avec ce qui se cache : "C'est entre ce qui est le plus semblable que l'apparence fait les plus beaux mensonges ; car c'est par-dessus le plus petit abîme qu'il est le plus difficile de tendre un pont." [6] Ensuite, parce que chaque abîme est inhérent à la perception des apparences, toute perception est condamnée, si ce n'est à la fascination ou à la contemplation, sûrement à sa disparition par une chute dans le néant des apparences : "Un jour j'ai contemplé tes yeux, ô vie ! Et il m'a semblé sombrer dans un abîme insondable !" [7]  Or chaque apparence de la vie, comme pour Pyrrhon et M. Conche, [8] n'est ni apparence-de (d'un être), ni apparence-pour (pour un sujet), mais l'apparence universelle de l'abîme, du rien, du pur paraître disparu de la vie, donc du néant. Dans la même perspective sceptique, Zarathoustra considérait peut-être également l'apparence pure, universelle, comme l'irréalité du réel perçu puisqu'il affirmait fièrement, avec des yeux et des serres d'aigle peut-être, à coup sûr dionysiens : "Voir, n'est-ce pas déjà – voir des abîmes ? " [9]

 


[1] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.136. 

[2] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la vision et de l'énigme, 1.

[3] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Chant de la mélancolie, 3.

[4] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Convalescent, 1.

[5] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant nocturne.

[6] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Convalescent, 2.

[7]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Chant de la danse, p. 126.

[8] Conche (Marcel), Pyrrhon ou l'apparence, PUF, Perspectives critiques, 1994.

[9] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la vision et de l'énigme, 1.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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