Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le gouffre, l'abîme et l'infini

Le gouffre, l'abîme et l'infini

 

 Les sauts et les envols de la pensée vers l'infini.

 

   Au-delà du face à face dogmatique et parfois narcissique de la raison moderne avec elle-même, chaque fragment pensé peut être mis en doute isolément, mais il est impossible de douter que tous ces fragments constituent de multiples constellations ouvertes sur ce qui les dépasse. Aussi, lorsqu'une imagina­tion maîtrisée remplit les vides de l'ignorance, elle permet à la pensée de sauter en dehors d'elle-même, soit du possible vers l'impossible comme dans la pensée postmoderne qui as­socie la lucidité de la raison à la folie de ses sauts dans l'im­possible, [1] soit du fini vers l'infini comme dans la pensée créatrice. Pourquoi ces divers sauts parfois contradictoires ? Dans un premier cas, sans doute pour fuir la néantisation des sensations ainsi que la certitude d'une mort inéluctable. Puis, dans un second cas, ces sauts sauvent quelque chose, préci­sément la possibilité de toujours créer de nouvelles relations plus ou moins rationnelles…

   Un exemple de salut par le saut dans l'infini a été donné par Pascal lors de son pari pour l'in­fini, pour Dieu précisément. En fait, du point de vue de la raison, c'est-à-dire des lumières naturelles, Pascal ne s'adresse pas seulement aux libertins, car il instaure aussi un dialogue de la raison avec elle-même, cette dernière distin­guant le ra­tionnel et le raisonnable. Car ce pari, ce saut dans l'inconnu, n'est fondé que parce qu'il est raisonnable de ris­quer une vie terrestre pour gagner une éternité de vie et de bonheur, et même si subsiste une distance infinie entre la certitude d'une mise limitée et l'incertitude d'un gain infini.

   Certes, un philo­sophe sceptique se moquera de ce pari ha­sardeux et illusoi­rement avantageux en soulignant que ce saut de la pensée vers un inconnu sécurisant ne tient pas compte de la puis­sance de l'imprévisible, voire du gouffre qui ab­sorbe toutes les existences dans la mort. En tout cas, dans son rapport spontané avec l'idée intuitive, infigurable et po­sitive de l'in­fini, la pensée saute hors d'elle-même, hors de sa voix intérieure, lorsqu'elle ne prétend pas expliquer l'infini, car une lente explication, pas à pas, dépli après dépli, ajouterait indéfiniment du fini à du fini sans se rapporter à l'infini.

   Cependant, accomplissant la vo­latile spontanéité de l'esprit qui, selon Nova­lis, "n'apparaît jamais que sous une forme aérienne incon­nue", [2] la pensée peut aussi s'envoler en un acte vif et plein vers l'infini sans chercher à comprendre ce qu'elle est ni ce qu'elle vise (aucun objet n'étant imaginé dans son ouverture). Du reste, à partir de cette pointe de la pensée, à partir de cette idée très dynamique, Wittgenstein s'interrogeait aussi : "D'où vient ce saut du fini à l'infini ? (…) La pensée peut pour ainsi dire voler, elle n'a pas à aller pas à pas." [3]

   En tout cas, lorsqu'elle vole vers l'infini, comme l'âme immortelle chez Platon, la pensée se meut par elle-même et du dedans [4] en étant son propre principe inengendré, ce qui est d'ailleurs la preuve de son immortalité ; et chacune de ses idées, même sous une forme aphoristique, pos­sède la même puis­sance que celle de la Nature in­finie qui l'inspire. De plus, dans l'envol de la pensée vers l'in­fini, il n'y a plus de pôles opposés, de contradictions, de dis­tinctions entre le haut et le bas, l'avant et l'arrière, la droite et la gauche. Puri­fiée, délestée de ses plus fortes pesanteurs sensibles, accom­plissant son principe de plénitude, nourrie par la "coinciden­tia oppositorum" selon Nicolas de Cues, la pensée qui se rapporte à l'infini relie immédiatement chaque pensée du vide au sentiment d'une réussite totale, c'est-à-dire au senti­ment d'une plénitude sans doute réalisée par l'acte pur de penser librement au cœur d'un ensemble infini où chaque parcelle du fini est rapportée au tout qui la rassemble en la faisant rayonner.

   En conséquence, l'infini est à la fois ce qui transfigure les faiblesses du fini et ce qui rend ce dernier créateur, comme le pense M. Conche : "La liberté créatrice de l'homme prolonge la créativité de la Nature." [5] Com­ment ? D'une manière synthétique lorsque les contraires n'apparaissent plus comme des contraires puisqu'ils se complètent,[6] ensuite, comme pour Wittgenstein, lors­qu'un envol de la pensée crée "un état synoptique complet et clair". [7] Dans ces conditions, l'envol mystérieux de la pen­sée vers l'infini exprime vraiment une inestimable joie d'exister près de l'inaccessible et de l'inconnaissable, sans doute à partir de la même intensité infinie et créative que Giordano Bruno lorsqu'il avait découvert que "toute chose finie au regard de l'infini est néant." [8] L'envol instantané de la pensée vers l'infini accomplit en tout cas la puissance infi­niment créatrice et divine de la Nature, car, comme l'affirme M. Conche, la pensée est alors en contact avec "la Source originelle d'où naissent toutes choses par une création con­tinuée, inlassable, où l'avenir n'est pas déjà in­clus dans le passé, mais où tout est toujours nouveau par quelque côté. La Nature crée en poète : elle est le Poète universel."[9]

   À au­cun moment, l'Infinité de la Nature ne se réduit donc aux formes qu'elle crée à partir d'un point vécu dynami­que­ment comme perpétuellement créatif. L'infini est présent dans l'idée originelle de chaque instant pleinement vécu qui, pour Montaigne, surgit comme un éclair.[10] Car ces instants appartiennent à la création éternelle de la Nature qui ne se devance pas elle-même puisqu'elle fait différemment surgir toutes les choses d'une manière imprévisible en des instants brefs, totalement actifs, donc infinis par leur contact avec l'infini. L'envol de la pensée vers un infini infigurable, comme dans la réalité sans couleur, sans forme et intangible de l'extérieur du Ciel chez Platon, [11] s'effectue en fait à une vitesse qui serait plutôt indéfinie qu'infinie, contrairement à ce qu'ont affirmé Deleuze et Guattari : "Ce que la pensée revendique en droit, ce qu'elle sélectionne, c'est le mouve­ment infini ou le mouvement de l'infini (…) qui constitue l'image de la pensée." [12]

      En effet, sachant qu'il n'y a pas d'image possible de l'in­fini, l'image de la pensée ne saurait figurer que le mouve­ment invisible d'un indéfini invisible. Et ce mouvement se manifesterait dans des allers et re­tours, des retours sur soi, donc dans les images d'une réversibi­lité immédiate ou dans celles d'éclairs perpétuels dont la grande vi­tesse rejoindrait peut-être celle des mou­vements de retrait, de chute ou d'oubli de la pensée empi­rique. En fait, dans leurs manières d'être obscures et sensibles, les images finies de la pensée empirique préfèrent s'enraciner dans l'épreuve matérielle d'un plan d'immanence pré-philo­sophique à deux faces qui demeure impensable, à la fois comme Pensée et comme Na­ture. En revanche, une pensée ouverte sur l'infini peut trouver dans son devenir imprévi­sible les mots qui donneront des sens à ses mouvements se­crets les plus remarquables, notamment comme pour Novalis qui affirmait à ce sujet : "Quiconque parle vraiment est rem­pli de vie éternelle." [13]

 

[1] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.146

[2] Novalis, (Blüthenstaub : Pollens – poussières de fleurs), Œuvres complètes, I, Gallimard, 1975, p.362.

[3] Wittgenstein, Fiches n° 273, Idées Gallimard 1970, p.77.

[4] Platon, Phèdre, 245c et 246 e.

[5] Conche, Métaphysique, op.cit., p.116.

[6] Novalis, L'Encyclopédie, op.cit., p. 64 : "Détruire le principe de contradic­tion, telle est peut-être la plus haute tâche de la logique supérieure."

[7] Wittgenstein, Fiches n° 273, Idées Gallimard 1970, p.77.

[8] Bruno (Giordano), De l'Infinito, Giovanni Aquilecchia , Sansoni, Florence 1985.premier dialogue, p.67.

[9] Conche (Marcel), Métaphysique, op.cit., p. 54.

[10] Montaigne, Les Essais, II, XII, p. 526, Villey, PUF, Quad­rige.

[11] Platon, Phèdre, 247 d.

[12] Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ? op.cit., p.40.

[13] Novalis, cité p.82 de Novalis par Pierre Garnier, Seghers, 1962.

 

G. Index des noms propres

Adorno (T.W.), 24.

Anaximandre, 87.

Aristote, 8, 24.

Bachelard (Gaston), 9, 22, 25, 30, 36, 53, 66, 73, 93, 100, 102, 107, 108, 120, 131.

Bataille (Georges), 9, 20, 22, 25, 30, 36, 54, 66, 73, 93, 94, 100, 102, 107-109, 121, 132-133.

Baudelaire (Charles), 123-125.

Blanchot (Maurice), 20, 21, 38, 39, 43-45, 56, 60-63, 65-68, 71-73, 75-77, 82, 89, 98, 134.

Bonnefoy (Yves),  7.

Bruno (Giordano), 136.

Chestov (Léon), 18, 115, 116.

Conche (Marcel), 23, 26, 27, 28, 37, 40, 55, 62, 86, 87, 94, 95, 126, 136, 137.

Deleuze (Gilles), 44, 58, 60, 61, 64, 76, 81, 83, 102, 137.

Deleuze et Guattari, 58, 64, 137.

Descartes (René), 10, 58, 88, 112.

Foucault (Michel), 36, 44, 61, 74.

Freud (Sigmund), 41, 74.

Hegel (G. W. F.), 8, 38, 48, 61.

Héraclite, 9, 42.

Horkheimer (Max), 24.

Hugo (Victor), 36, 37, 116, 117.

Hume (David), 15.

Jankélévitch (Vladimir), 83.

Janmot (Louis), 7, 17, 123, 124.

Kant (Emmanuel), 133.

Klee (Paul), 126-132.

Lacan (Jacques),  59.

Lagneau (Jules), 110-111.

Leibniz (G.W.), 132.

Levinas (Emmanuel), 10, 20, 21, 110, 111.

Mallarmé (Paul), 17, 75.

Merleau-Ponty (Maurice), 81.

Michaux (Henri), 128-131.

Montaigne (M.E.), 29, 47, 106, 137.

Nietzsche (Friedrich), 10,-12, 14-16, 18, 20-21, 25-26, 28, 29, 38, 42, 43, 47, 50, 54-56, 59, 63, 69-71, 73, 76-78, 87-89, 98, 100, 109, 110, 119-123, 132.

Novalis, 22, 24, 25, 32, 44, 45, 67, 70, 102, 117-119, 135, 136, 138.

Pascal (Blaise), 13, 19, 30, 36, 82, 84, 91, 99, 134.

Platon, 8, 16, 19, 90, 92, 93, 101, 103-105, 135, 137.

Rimbaud (Arthur), 69, 98.

Spinoza (Baruch), 11, 22, 81, 84-86, 91, 92, 94, 103.

Wittgenstein (Ludwig), 9, 41, 103, 135, 136.

 

 

 

 

H. Plan

 

A. Prologue, p.7.

01. Au-delà du scepticisme.

02. Philosopher dialectiquement.

03. Philosophie, métaphysique et folie du saut de la pensée vers l'infini.

04. Le problème.

 

B. Au bord du gouffre, p.35.

05. Le gouffre de la mort.

06. L'image du gouffre.

07. Le silence au bord du gouffre.

08. L'oubli de soi.

09. La solitude neutre de Blanchot.

10. La sottise collective.

11. Nietzsche et le pathos de la distance.

12. Sagesse et folie.

 

C. L'abîme des sensations, p.53.

13. Vers le sans fond.

14. L'abîme du narcissisme.

15. L'indéfinissable et l'impensé.

16. L'impossible et l'inconnu.

17. Une symbolique et une poétique de la nuit.

18. Les abîmes de la chair : plaisirs et souffrances.

19. Des cris dans l'abîme 

20. Folie de la répétition.

21. Parole et musique.

22. L'indéfini et l'infini.

 

D. Des contacts avec la Nature infinie, p.81.

23. Une ouverture positive des forces.

24. Quels points de contact avec l'infini ?

25. Distinguer sans séparer les forces.

26. L'infini comme principe et comme germe universel.

27. La source éternelle.

28. Des paroles fragmentaires en d'éternels instants.

29. L'amour intellectuel de la Nature.

30. La raison et le délire chez Platon.

31. Totalité et infini.

 

E. L'éthique et l'infini, p. 97.

32. L'ouvert du moi sur l'altérité.

33. L'amour de l'infini.

34. La valeur infinie de l'autre.

35. Le point infini de la rencontre de l'autre.

36. La grâce éblouissante de l'infini.

37. Quel humanisme ?

 

F. Conclusion, p.115.

38. Poésie, science et philosophie.

39. Le point infini de Paul Klee et la création picturale d'un moi en devenir.

40. Pour une incrédule naïveté philosophique.

41. Au-delà du sublime.

42. Les sauts et les envols de la pensée vers l'infini.

 

G. Index des noms propres, p. 139.

 

H. Plan, p.141.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article