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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La parole et la violence

Hitler à Nuremberg, septembre 1938.

Hitler à Nuremberg, septembre 1938.

- La parole qui brise :

- "Arrogance de la parole claire qui vient de la confiance dans le savoir; de là, sa violence propre, celle de l'excès de savoir, ce trop de savoir qui, parce qu'il a atteint d'un seul coup la forme plénière de l'universalité (l'homme comme universel), lui fait oublier la réserve qu'il porte en soi et dont il s'exclut lui-même par oubli, cette part qu'il ne saurait reconnaître comme vraie, puisque son statut est, aussi bien, le non-vrai, la rupture désœuvrée, l'infidélité radicale sous le double retrait du divin et de l'humain : soit la non-présence même. (…) La parole fuit plus vite, plus essentiellement que la fuite. Elle détient, dans le mouvement de dérober, l'essence de la fuite ; c'est pourquoi elle la parle, elle la prononce. Quand, dans la fuite, quelqu'un se met à parler, c'est comme si le mouvement de dérober, tout à coup, prenait la parole" [1]

- "La parole est guerre et folie au regard. (…) La parole ne se présente plus comme une parole, mais comme une vue affranchie des limitations de la vue. Non pas une manière de dire, mais une manière transcendante de voir." [2]

 

- Parole et pouvoir :

- "Je suis devenu tout entier bouche et mugissement d'un torrent qui jaillit de hauts rochers : je veux précipiter mes paroles dans les vallées." [3]

- "Mais, pareille au boutoir du sanglier, ma parole doit déchirer le fond de vos âmes ; je veux être pour vous un soc de charrue." [4]

- "Avec le glaive de cette parole, tu tranches les ténèbres les plus épaisses de nos cœurs." [5]

- "Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des ailes de colombes qui mènent le monde." [6]

- "Lorsque je parle, toujours j'exerce un rapport de puissance, j'appartiens, que je le sache ou non, à un réseau de pouvoirs dont je me sers, luttant contre la puissance qui s'affirme contre moi. Toute parole est violence, violence d'autant plus redoutable qu'elle est secrète et le centre secret de la violence, violence qui déjà s'exerce sur ce que le mot nomme et qu'il ne peut nommer qu'en lui retirant la présence – signe, nous l'avons vu, que la mort parle (cette mort qui est pouvoir), lorsque je parle." [7]

- "Le langage brise la sphère de l'apparence, laisse de côté la réflexion, dont il fait l'affaire du «sujet» (lequel devra, s'il veut que l'apparence soit comprise comme apparence pour lui, s'introduire lui-même dans le langage d'une façon extérieure : «il me semble», «il apparaît que», etc.), réifie, absolutise l'autre côté sous la forme de l'être et de tout ce dont on dit : «cela est».[8]

- "Mais avec le langage de l'être (qui dit l'être), la sphère de l'apparence se brise. Le langage s'inscrit dans la scission. Dans la transparence muette de l'apparence à elle-même, dans la clarté simple de la vie qui se borne à vivre et à passer, les choses sont là elles-mêmes, ne dissimulent rien. Mais, corrélativement à la parole, les objets sont devenus opaques, ils ont maintenant un être caché, ils proposent une tâche à la «connaissance».[9]

 

- La parole et la querelle (éris) :

- "Les hommes, parce qu'ils font partie de sphères différentes d'existence, ont à parler, et, quoique très différents, se parlent. Ils peuvent du reste se mettre d'accord, mais seulement sr tel élément, tel aspect des choses : il n'y a pas – et ne saurait y avoir – entre eux d'accord universel." [10]

- "Les contradictions des discours reflètent, sur le plan de l'«être», l'hétérogénéité, la dissemblance des systèmes d'apparences (des sphères de vie concrète). Elles découlent du langage lui-même, comme langage de l'être, et de l'absolutisation de ce qui apparaît. Il s'agit non de les résoudre mais d'en revenir à l'apparence, où la vie ne s'oppose pas encore à elle-même." [11]

 

- La parole et le bavardage :

- "En nous mettant en présence du Néant, l'angoisse nous coupe la parole et nous réduit au silence. Mais c'est un silence tellement vide et opprimant que nous nous efforçons aussitôt de le masquer par notre bavardage." [12]

 

- La parole et la bêtise :

- "Exactement ce que notre animal (notre corps) fera de lui-même s'il n'est pas dressé. La bêtise est plus choquante dans les paroles que dans les actions ; et chacun sait que les paroles vont souvent toutes seules. Si on a bien compris cela, la bêtise n'offense plus personne ; elle fait rire."[13]

 

- La parole et la manipulation politique :

- "Dans une campagne électorale, chaque candidat parle au nom de tous. Est gagnant celui qui a trouvé la petite astuce langagière de la totalité symbolique. Une formule qui reconnaisse la division en la disant unité. Trouver la petite formule qui dise la duplicité, c'est effectivement un métier - celui du politicien moderne."[14]

 

- Parole et folie :

- "Les noms et les sens n'ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l'homme s'en réconforte ? C'est une douce folie que le langage : en parlant l'homme danse sur toutes les choses." [15]

- "Ceci, le prétendant de la vérité !... Non ! Rien qu'un fou, un poète tenant un langage imagé, criant sous un masque bariolé de fou, errant sur de mensongers ponts de paroles, sur des arcs-en-ciel multicolores…" [16]

 


[1] Blanchot, L'Entretien infini, Gallimard, 1942, pp.23, 31.

[2] Blanchot, L'Entretien infini, op.cit., p.40

[3] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.98 (L'enfant du miroir).

[4] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.110 (Des vertueux).

[5] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.281 (Entretien avec les rois).

[6] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.172 (L'heure la plus silencieuse).

[7] Blanchot, L'Entretien infini, p. 60.

[8] Conche, Orientation philosophique – essai de déconstruction, Les Belles Lettres, 2011, collection «encre marine», p.316.

[9] Conche, Orientation philosophique, op.cit., p.317.

[10] Conche, Orientation philosophique, op.cit., p.320.

[11] Conche, Orientation philosophique, op.cit., pp.321-322.

[12] Rassam, Le Silence comme introduction à la métaphysique, Université de Toulouse, 1980, p.86.

[13] Alain, Définitions, Les arts et les dieux, Pléiade, 1958, p.1038.

[14] Benny Lévy, Le meurtre du Pasteur, Grasset, p.286.

[15] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p. 251 (Le convalescent 2).

[16] Nietzsche,  Ainsi parlait Zarathoustra - Gallimard, Livre de poche, 1963, n° 987 et 988, p.341 (Le chant de la mélancolie).

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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