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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

L'abîme des sensations

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Chouette sur une tombe, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.419.

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Chouette sur une tombe, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.419.

 

 

1. Chaque sensation, chaque réaction physique à des excitations matérielles, produit différemment des effets attractifs ou répulsifs, fins ou grossiers, affaiblis ou accrus, convergents ou divergents, plaisants ou non.

 

2. La sensation brute et le sentiment de l'abîme étant à l'œuvre dans le chaos de nos plaisirs éphémères et de nos souffrances insoutenables, comment l'équilibre d'une singularité ne serait-il pas menacé par ces épreuves les plus destructrices ? Certes, la situation n'est pas désespérée si l'on transfigure, comme Nietzsche, le déclin en ascension, l'obscur en lumière rayonnante, la disjonction en concentration, et l'impensé en affirmation créatrice.

 

3. Sachant que la néantisation des  sensations ne conduit pas nécessairement à l'abîme d'un vide absolu qui, du reste, ne concernerait pas tout le Réel - puisque la Nature crée éternellement des formes nouvelles - les divers points de vue de Nietzsche peuvent inspirer, pour ceux qui le désirent, de fortes pensées capables de survoler "l'abîme azuré de l'oubli" [1] ainsi que tout "abîme de lumière". [2] Car il n'y a que deux réponses possibles pour assumer véritablement nos tragédies : soit voler au-dessus des abîmes ("quand on aime l'abîme, il faut avoir des ailes"),[3] soit avoir des pieds légers et une âme légère afin de chanter et danser.  

 

4.  En tout cas, Zarathoustra, le prophète du surhumain, parlait de l'abîme de sa caverne, du ciel azuré… Ou plutôt, il sentait, pensait et parlait à partir de cet abîme, comme Blanchot qui s'en inspirait en écrivant : "Sans cette séparation de l'abîme, il n'y aurait pas de parole, de sorte qu'il est juste de dire que toute parole vé­ritable se souvient de cette séparation par laquelle elle parle."[4]

 

5. Mes propositions sont en fait orientées à partir d'une question qui permet de poser le problème dans sa plus grande extension et distinction : soit tout est abîme comme le déclarait le poème de Baudelaire intitulé Le Gouffre, [5] soit, et je penche plutôt dans ce sens, cette certitude du poète est non fondée. Du reste, Baudelaire, nihiliste, apeuré et désespéré, hanté par son propre vertige, hésitait entre l'Enfer et le Ciel, entre l'insensibilité du néant et son désir de "ne jamais sortir des Nombres et des Êtres." Le grand trou amer du gouffre qui engloutit les cadavres, aussi bien que les sensations d'une abyssale néantisation, ne concernerait alors que la vanité et les cauchemars des actions humaines pendant que le poète se sentait rattaché à la divine nature, notamment en sortant un peu de lui-même puisqu'il écrit : "Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres" ? En tout cas, au fond du gouffre ou au fond de l'Inconnu, Baudelaire ne cherche pas la vérité cachée de la Nature ; il se laisse "bercer" par ses sensations d'un inéluctable abîme et "part pour partir" afin de "trouver du nouveau". [6]

 

6. Pascal hésitait déjà, avec plus ou moins d'effroi, entre deux sortes d'abîme celui de l'infini et celui du néant. [7] Nous pouvons douter de cette symétrie dès lors que l'infinité de la Nature surmonte, par ses éternelles créations, toutes les néantisations. De plus, l'homme est-il vraiment un "milieu entre rien et tout",  ou bien ne serait-il pas, plutôt, comme l'affirmait Nietzsche, "une corde tendue entre la bête et le Surhomme, – une corde sur l’abîme" ? [8] Une réponse pertinente à cette question permettrait une clarification de notre situation certes tendue entre l'infinité de la Nature et de l'abîme du néant, par delà les lourdeurs de l'angoisse ou de l'ennui.

 


[1]  Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, op.cit., Le soleil décline, 3.

[2]  Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Avant le lever du soleil.

[3] Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, op.cit., Entre oiseaux de proie.

[4] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Nrf, Gallimard, 1980, p. 89.  

[5] Baudelaire, Le Gouffre, Nouvelles fleurs du mal, VIII, livre de poche n°677, p.207.

[6] Baudelaire, Les Nouvelles fleurs du mal, CXXVI, livre de poche n°677, p.154.

[7] Pascal, Pensées, Hachette, Brunschvicg, § 72, p.350.

[8] Nietzsche, Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra. 4.

 


  

L'abîme des sensations

 

7. Certes, le champ obscur de nos ignorances est immense, il se dissimule à la fois dans les ruptures et dans les entrelacements des sensations, mais il est aussi contredit par l'accumulation de sensations capables de trouver les structures susceptibles de les traduire, de les organiser, de les ordonner. Pour cela, surgit en fait un langage qui distingue répulsion et affinité, puis qui se donne des rythmes particuliers plus ou moins sensés, mélodieux ou harmonieux.

 

8. La fusion de l'homme avec ses plus confuses sensations et sentiments, notamment profonds et bruts, le plonge dans la nuit la plus totale. Et cette nuit la plus obscure est une fermeture à toute lumière (au sens du estar en tinieblas de Jean de la Croix - être dans les ténèbres). Tout particulièrement, pour Blanchot, cette nuit qui neutralise toutes les réalités est l'abîme nommé l'Autre nuit, c'est-à-dire une nuit noire hors du temps et de l'univers, une nuit absolument séparée et chaotique qui ne disparaît pas dans le jour, une épreuve sans épreuve qui ignore la lumière, car tout a disparu en ce non-objet ; tout est dispersé, émietté, défait. Cependant, cette sorte de béance, de rien ou de vide sans pouvoir, fait son œuvre d'errance et de destruction ; elle "organise la désorganisation", [1] donc désœuvre, puisque "la toute puissance vide se consume éternellement en elle-même." [2] Pour le dire autrement, l'Autre nuit de Blanchot est "ce point à partir de quoi rien ne commence (…) à partir duquel il n'y a jamais œuvre." [3] Car c'est bien ce désœuvrement que les sensations éprouvent dans "la démesure glacée" [4] de leur devenir privé de sens et accompagné par "une lueur égarée qui n'éclaire pas." [5]

 

9. Au niveau le plus irrationnel des sentiments humains, face à l'abîme effrayant de l'Inconnu, se déploient des sensations brutes de vide et d'absence, voire le pressentiment du néant, donc une épreuve douloureuse et énigmatique de l'impossible. Pour M. Blanchot, par exemple, le constat est amer, car il s'appuie sur le malheur qui fait davantage sentir le réel en produisant une nuit étrangère à toute subjectivité, d'autant plus étrangère qu'elle est la nuit vide de l'immanence d'un être vivant qui est complètement enfermé dans une impensable souffrance, sans commencement ni fin, impersonnelle et étrangère : "La pensée du malheur est précisément la pensée de ce qui ne peut se laisser penser. (…) L'homme tout à fait malheureux, l'homme réduit par l'abjection, la faim, la maladie, la peur, devient ce qui n'a plus de rapport avec soi ni avec qui que ce soit, une neutralité vide, un fantôme errant dans un espace où il n'arrive rien, un vivant tombé au-dessous des besoins." [6] Dans cet impensable rapport malheureux, qui est en fait sans rapport puisqu'il enferme dans un présent figé, néantisé, sans présence et sans avenir, donc sans ouverture possible sur l'infini, il n'y a ni sujet ni objet. Et l'ordre immédiat des phénomènes reste hors de tout rapport avec quelque possible vérité, alors qu'il prétend dévoiler instantanément tous les voiles.

 

10. Une autre perspective s'impose donc, ni indifférente, ni abyssale, ni fascinée ! Laquelle ? La pensée de Blanchot, à la fois singulièrement menacée par un Dehors qui l'expose au vide et fascinée par l'impossible, par l'impossible réalisation d'elle-même et du monde, demeure suffisamment énigmatique pour être contredite. Car la neutralité étrange des primes sensations impersonnelles ne dure pas. L'Autre nuit, dans sa réalité fictive ou dans sa fiction réelle, ne saurait maintenir les sensations particulières dans un désastre indéfini sans s'ouvrir sur quelques distinctions conceptualisées qui permettent de penser (même abstraitement) le non-espace de la nuit ou bien ce que Bachelard a désigné comme "une menace d'éternité". [7]  Le rien neutre (comme néant, "la neutralité absolue" [8]),"ni visible, ni invisible", qui ronge le devenir du monde, qui sature la vision en rendant interminable le rapport visible/invisible et en "détournant de tout visible et de tout invisible", [9] peut être contredit par de multiples sensations qui sortent de leur complexe obscurité originelle en se rapportant à quelques centres de contrôle [10] mémorisés, imaginés et produits par un organisme. Pour cela, la nuit de sensations aussi multiples que les matières qui la déterminent en nous dominant, donne, un jour ou l'autre, à penser, voire à élaborer une métaphysique de la nuit comme celle qu'évoquait Bachelard : "Dans le rêve abyssal n'y a-t-il pas des nuits où le rêveur se trompe d'abîmes ? Descend-il en lui-même ? Va-t-il au-delà de lui-même ? Oui, tout est questions au seuil d'une métaphysique de la nuit." [11]

 

11. Une métaphysique de la nuit requiert en réalité une pensée qui structure, plus ou moins consciemment, la matière brute et évanescente qui l'ignore. Pour cela, comment devenir le chef d'orchestre de ses sensations auditives, olfactives, visuelles, tactiles, gustatives ?

 


[1] Blanchot,  L'Entretien infini, p.240.

[2] Blanchot, L'Espace littéraire, Idées / Gallimard,  1982, n° 155, p.139.

[3] Blanchot, L'Espace littéraire, pp. 42, 45.

[4] Blanchot, L'Entretien infini, p. 283.

[5] Blanchot, L'Espace littéraire, p.25.

[6] Blanchot,  L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp.174, 175, 258 et 290.

[7] Bachelard, Instant poétique et instant métaphysique in L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.110.

[8] Blanchot, L'Espace littéraire, p.353.

[9] Blanchot, L'Entretien infini, p.441.

[10] "Si tout a une sensation, nous avons un pêle-mêle de centres de sensations très petits, plus grands et très grands. Ces complexes de sensations, plus grands ou plus petits, doivent être appelés des volontés." (Nietzsche, Le Livre du philosophe, § 96).

[11] Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960, p. 128.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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