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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Au bord du gouffre de la mort

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Cercueil au tombeau, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.421.

Détail d'un dessin de C. D. Friedrich intitulé Cercueil au tombeau, extrait de C. D. Friedrich, Centre Culturel du Marais, Paris, 1984, p.421.

 

01. L'homme, dans l'une de ses caractéristiques les plus actives, ne saurait oublier ses propres paroles adressées au-dessus du vide à d'autres ainsi qu'aux divers mondes qui l'entourent pour sortir de sa prime solitude. Car cette dernière met le futur défunt en contact avec le gouffre de la mort. Or ce contact est tragique, notamment pour Bachelard lorsqu'il écrit : "La solitude est ta durée. Ta solitude est ta mort même qui dure dans ta vie, sous ta vie." [1] Alors chacun parle, au-delà de ses premiers cris, murmures et chuchotements, pour dire ou pour exprimer ce qu'il sent au bord du gouffre insondable qui l'angoisse, y compris lorsqu'il croit penser la mort, entre l'impensé de son existence et l'impensable de l'éternité, par exemple en voulant créer par ses doutes, comme Victor Hugo, quelques distances ou retraits : "Ô gouffre ! l'âme plonge et rapporte le doute."[2] Mais tout n'est pas encore joué et il n'est pas certain que l'homme soit maintenant arrivé, comme le supposait Michel Foucault, "dans cette région où rôde la mort, où la pensée s'éteint, où la promesse de l'origine indéfiniment recule."[3]

 

02. Le peintre C.D. Friedrich est un exemple remarquable pour entrevoir le gouffre obscur, solitaire et effrayant, où tombe un jour tout être vivant. Le peintre a toute sa vie été hanté par l'épreuve de gouffres lugubres et profonds, comme l'y a cruellement contraint son propre destin : à treize ans, dans l'île de Rügen, la surface de la glace se brisa alors qu'il patinait; son frère cadet le sauva puis disparut, noyé. Cette épreuve tragique d'une solitude définitive explique sans doute en partie, comme chez Victor Hugo, sa fascination romantique à l'égard du "gouffre où se vide la tombe".[4] L'ombre du repos ou de l'état éternel [5]de la mort lui inspire alors des images qui semblent évoquer quelque froide et vide éternité du rien !

 

03. Le sentiment d'horreur qui est éprouvé  au bord du gouffre ou du non-lieu obscur de la tombe, même s'il est distant parce qu'il est accompagné par une ferme intention de retarder sa chute, crée une dérisoire prise de conscience. Car il est impossible d'écarter cette pensée d'une future béance effroyable qui nous engloutira. Dès lors, comment dire et exprimer quelques possibles vérités sur notre situation existentielle lorsqu'on imagine le moment inéluctable et imprévisible de sa propre mort (contenant la souffrance supposée atroce de l'agonie et de la rencontre du néant) en un choc incisif et surprenant du fini avec l'infini ?

 

04. Lorsque le désir inspire à l'homme d'échapper à l'image de l'absolu dénuement de son corps mortel, il supprime la menace de ce vide ou de ce précipice indifférent à son existence en se tournant vers d'autres corps, notamment dans et par un amour érotique qui, pour G. Bataille, est "l'approbation de la vie jusque dans la mort… parce que la mort est apparemment la vérité de l'amour. Comme aussi bien l'amour est la vérité de la mort." [6] Mais pourquoi mettre déjà la mort dans la vie en la défiant comme Don Juan par exemple ? Est-ce par dégoût du possible ou par un violent amour de l'impossible ? Il faut sans doute quelque folle et risible arrogance pour rêver d'être plus fort que la mort, cette dernière se cachant dans le concept d'un pouvoir absolu. Il paraît en tout cas bien vain, pour un sage qui vit d'une manière raisonnable sa relation à la mort, d'espérer se dérober à elle.[7]

 

05. L'homme ne veut pas toujours se voir au bord du gouffre de la mort, de la séparation absolue ; il préfère, comme Nietzsche les beautés calmes et sereines du retour de l'azur : "Le monde ne vient-il pas d'atteindre sa perfection ? Rond et mûr? Ô cercle d'or, cerceau - où s'envole-t-il ? Vais-je lui courir après ? Chut! Silence..."[8] La vie et la mort tracent ainsi un cercle éternel : "ô nuit ! ô silence ! ô bruit de mort !... - Je vois un signe, - des lointains les plus éloignés - descend vers moi, lentement, une constellation étincelante..." [9] Car, ce qui recule devant l'horreur de la mort, c'est peut-être un signe de la vie de l'esprit qui craint de se perdre dans un gouffre final et définitif. Citant Hegel, Maurice Blanchot évoque d'ailleurs à ce propos "cette mort fameuse qui est le commencement de la vie de l'esprit."[10] Quoi qu'il en soit, il faut peut-être trouver une lumière dans l'obscur, comme l'avait imaginé Yves Bonnefoy : "L'étoile de la mort éclairera nos routes." [11] Ou bien, plus simplement, comme Marcel Conche, il vaudrait mieux valoriser l'avenir éternel du vivant : "L'amour veut l'enfant (…) l'union avec l'enfant (…) La mort n'est rien si l'on aime ce qui vient après soi." [12] Ensuite, lorsque l'infinité créatrice de l'éternelle Nature illumine le destin des êtres vivants, le gouffre de la mort paraît bien dérisoire : "La tombe dit : - Fleur plaintive, - De chaque âme qui m'arrive – Je fais un ange au ciel ! " [13]

 


[1] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p.240.

[2] Hugo (Victor), Les Contemplations, XXII, Ce que c'est que la mort, V.

[3] Foucault (Michel), Les Mots et les choses, Gallimard, 1966, p.395.

[4] Hugo (Victor), Les Contemplations,VI, Pleurs dans la nuit, XIII.

[5] "L'état de mort est éternel" (Pascal, Pensées, Brunschvicg, § 195).

[6] Bataille (Georges), La Littérature et le mal, Idées / Gallimard, 1980, n° 128, p.13.

[7] "La sagesse est la mort de l'individu qui veut se conserver dans la raison, elle est la vie de l'homme raisonnable." (Éric Weil, Logique de la philosophie, Vrin, 1967, p.438).

[8] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Midi.

[9] Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos, 1888, Gloire et éternité, 3.

[10] Blanchot, L'Entretien infini, Nrf, Gallimard, p.49.

[11] Bonnefoy,  Hier régnant désert,  A une terre d'aube, Poème 7.

[12] Conche (Marcel), Analyse de l'amour et d'autres sujets,  op.cit, pp. 16, 18.

[13] Hugo (Victor), Voix intérieures, 1837, 31.pp. 16, 18.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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