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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Bachelard et la mémoire

Bachelard et la mémoire

"La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l'instant ; elle ne conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu'est la durée." [1]

"Avant de s'occuper de la conservation des souvenirs, il faut étudier leur fixation car ils se conservent dans le cadre même où ils se fixent, comme des totalités plus ou moins rationnelles. (…) On saisirait alors le rôle de la pensée dramatique dans la fixation de nos souvenirs. On ne retient que ce qui a été dramatisé par le langage ; tout autre jugement est fugace. Sans fixation parlée, exprimée, dramatisée, le souvenir ne peut être rapporté à ses cadres." [2] 

"C'est un engrenage qui attend son déclic d'une coïncidence future. La mémoire ne se réalise donc pas d'elle-même, par une poussée intime. Il faut la distinguer de la rêverie précisément parce que la mémoire véritable possède une substructure temporelle qui manque à la rêverie. L'image de la rêverie est gratuite. Elle n'est pas un souvenir pur parce qu'elle est un souvenir incomplet, non daté. Il n'y a pas de date et de durée où il n'y a pas de construction ; il n'y a pas de date sans dialectique, sans différences. La durée, c'est le complexe des ordinations multiples qui s'assurent l'une sur l'autre. Si l'on prétend vivre dans un domaine unique et homogène, on s'apercevra que le temps ne peut plus marcher. Tout au plus, il sautille. En fait, la durée a toujours besoin d'une altérité pour paraître continue. Ainsi, elle paraît continue par son hétérogénéité, dans un domaine toujours autre que celui où l'on prétend l'observer." [3]

"Dans leur primitivité psychique, Imagination et Mémoire apparaissent en un complexe indissoluble. On les analyse mal en les rattachant à la perception. Le passé  remémoré n'est pas simplement un passé de la perception. Déjà, puisqu'on se souvient, dans une rêverie le passé se désigne comme valeur d'image. L'imagination colore dès l'origine les tableaux qu'elle aimera à revoir. Pour aller jusqu'aux archives de la mémoire, il faut au-delà des faits retrouver des valeurs. On n'analyse pas la familiarité en comptant des répétitions. Les techniques de la psychologie expérimentale ne peuvent guère envisager une étude de l'imagination considérée en ses valeurs créatrices. Pour revivre les valeurs du passé, il faut rêver, il faut accepter cette grande dilatation psychique qu'est la rêverie, dans la paix d'un grand repos. Alors la Mémoire et l'Imagination rivalisent pour nous rendre les images qui tiennent à notre vie.(…) Plus on va vers le passé, plus apparaît comme indissoluble le mixte psychologique mémoire-imagination. Si l'on veut participer à l'existentialisme du poétique, il faut renforcer l'union de l'imagination et de la mémoire. Pour cela, il faut se débarrasser de la mémoire historienne qui impose ses privilèges idéatifs. Ce n'est pas une mémoire vivante que celle qui court sur l'échelle des dates sans séjourner assez dans les sites du souvenir. La mémoire-imagination nous fait vivre des situations non événementielles, en un existentialisme du poétique qui se débarrasse des accidents. Disons mieux, nous vivons un essentialisme poétique. Dans notre rêverie qui imagine en se souvenant, notre passé retrouve de la substance. Par delà le pittoresque, les liens de l'âme humaine et du monde sont forts. Vit alors en nous non pas une mémoire d'histoire mais une mémoire de cosmos. Les heures où il ne se passait rien reviennent. Grandes et belles heures de la vie d'autrefois où l'être rêveur dominait tout ennui." [4]

 


[1] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Gonthier- Médiations, 1973, p.35.

[2] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, p.47.

[3] Bachelard, La Dialectique de la durée, PUF, 1972, pp. 50-51.

[4] Bachelard, La Poétique de la rêverie, PUF, 1960-1971, pp.89-90, 102-103.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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