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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Bachelard et l'âme

Bachelard et l'âme

   Pour Bachelard, l'idée de l'âme est complexe parce qu'elle est inséparable de l'âme du monde ainsi que de l'âme des autres êtres vivants, humains compris. Cette idée est ainsi non absolue, mais la modalité d'une pensée sensible, parfois puérile, dynamique et changeante, donc perfectible. Animus, plutôt qu'anima, l'âme est alors plus ou moins cultivée, plus ou moins fidèle à ses principes, plus ou moins unifiée par ses habitudes intellectuelles et, surtout, par sa capacité de concentration et d'abstraction, notamment pour s'acheminer vers quelques connaissances du monde. Car c'est ainsi que l'âme pourra se libérer de ses rêves et de ses pensées communes. Ou bien elle retournera vers ses sources matérielles, vers ses errances primitives, poétiques et profondes, puisque "le passé de notre âme est une eau profonde."

 

   "Quand une âme sensible et cultivée se souvient de ses efforts pour dessiner, d'après son propre destin intellectuel, les grandes lignes de la Raison, quand elle étudie, par la mémoire, l'histoire de sa propre culture, elle se rend compte qu'à la base des certitudes intimes reste toujours le souvenir d'une ignorance essentielle. Dans le règne de la connaissance elle-même, il y a ainsi une faute originelle, c'est d'avoir une origine ; c'est de faillir à la gloire d'être intemporel ; c'est de ne pas s'éveiller soi-même pour rester soi-même, mais d'attendre du monde obscur la leçon de lumière." [1]

 

"C'est parce que nous nous unifions autour de notre nom et de notre dignité - cette noblesse du pauvre - que nous pouvons transporter sur l'avenir l'unité d'une âme. La copie que nous refaisons sans cesse doit d'ailleurs s'améliorer, ou bien le modèle inutile se ternit et l'âme, qui n'est qu'une persistance esthétique, se dissout." [2]

 

"Enfin, l'âme en mal d'abstraire et de quintessencier, conscience scientifique douloureuse, livrée aux intérêts inductifs toujours imparfaits, jouant le périlleux de la pensée sans support expérimental stable ; à tout moment dérangée par les objections de la raison, mettant sans cesse en doute un droit particulier à l'abstraction, mais si sûre que l'abstraction est un devoir, le devoir scientifique, la possession enfin épurée de la pensée du monde ! " [3]

 

"Âme puérile ou mondaine, animée par la curiosité naïve, frappée d'étonnement devant le moindre phénomène instrumenté, jouant à la Physique pour se distraire..."[4]

 

" Je ne puis comprendre une âme qu'en transformant la mienne. (…) Une communion réelle est nécessairement temporelle. Elle est discursive. Dans la vie de passion, qui est la vie usuelle, nous ne pouvons nous comprendre qu'en activant les mêmes complexes." [5]

 

 "Au spectacle des phénomènes les plus intéressants, les plus frappants, l'homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit donc pas s'étonner que la première connaissance objective soit une première erreur." [6]

 

"Ce besoin de sentir l'objet, cet appétit des objets, cette curiosité indéterminée, ne correspondent encore - à aucun titre - à un état d'esprit scientifique. Si un paysage est un état d'âme romantique, un morceau d'or est un état d'âme avare, une lumière un état d'âme extatique." [7]

 

"Pour Novalis, le conte ("l'ère… de la liberté, l'état primitif de la nature..."[8] ) est toujours plus ou moins une cosmogonie. Il est contemporain d'une âme et d'un monde qui s'engendrent." [9]

 

"On peut trouver, précisément dans les âmes qui luttent contre les passions, une sublimation d'un autre type que nous appellerons la sublimation dialectique pour la distinguer de la sublimation continue que la Psychanalyse classique envisage uniquement." [10]

 

"On ne fait pas de mathématiques sans cette surveillance, sans cette constante psychanalyse de la connaissance objective qui libère une âme non seulement de ses rêves, mais de ses pensées communes, de ses expériences contingentes, qui réduit ses idées claires, qui cherche dans l'axiome une règle automatiquement inviolable." [11]

 

"Et aurait-on jamais une image de la profondeur pleine si l'on n'a pas médité au bord d'une eau profonde ? Le passé de notre âme est une eau profonde. (…) Une âme aussi est une matière si grande ! On n'ose pas la regarder." [12]

 

"La métaphore, physiquement inadmissible, psychologiquement insensée, est cependant une vérité poétique. C'est que la métaphore est le phénomène de l'âme poétique. C'est encore un phénomène de la nature, une projection de la nature humaine sur la nature universelle."[13]

 

"La rêverie reprend sans cesse les thèmes primitifs, travaille sans cesse comme une âme primitive, en dépit des succès de la pensée élaborée."[14]

 

"Dans notre rêverie qui imagine en se souvenant, notre passé retrouve de la substance. Par delà le pittoresque, les liens de l'âme humaine et du monde sont forts. Vit alors en nous non pas une mémoire d'histoire mais une mémoire de cosmos. Les heures où il ne se passait rien reviennent. Grandes et belles heures de la vie d'autrefois où l'être rêveur dominait tout ennui." [15]

 

"L'esprit dynamisé prend conscience de soi dans sa rectification. Devant le réel rendu à l'objectivité, l'esprit en vient à penser l'objectivité, c'est-à-dire à se détacher soi-même de sa propre pensée. Devant la réalité organisée, l'esprit prend une structure. Il prend l'habitude de l'idéalisation. Par un retour sur soi, il arrive enfin à développer des thèmes idéalisants à l'égard de sa propre diversité. En parcourant l'échelle des valeurs objectives, il trouve une hiérarchie dans ses propres attitudes. Peu à peu la culture de l'objectivité détermine un subjectivisme objectif. Le sujet en méditant l'objet, élimine non seulement les traits irréguliers dans l'objet, mais des attitudes irrégulières dans son propre comportement intellectuel. Le sujet élimine ses singularités, il tend à devenir un objet pour lui-même. Finalement la vie objective occupe l'âme entière. Le passé lui-même reçoit des perspectives régulières, des thèmes régularisants, où les singularités ne sont plus que des accidents." [16]

 

"Si une âme vibre tout entière dans une pensée heureuse c'est qu'elle a trouvé des résonances et des sympathies dans le monde objectif." [17]

 

"L'idéalisme immédiat est encore fautif sur le terrain objectif quand il prétend prendre l'idée comme un absolu qu'on peut dégager par une analyse, alors qu'une idée est toujours solidaire de corrélations. Elle vaut par son rôle. Son rôle dépend de sa place. Elle est un instant du long discours que l'être propose à autrui, un instant de l'interminable monologue que la pensée tient avec elle-même. De toute manière l'idée correspond toujours à une modification spirituelle. Elle est vraiment un mode de l'âme." [18]

 

 

 


[1] Bachelard, L'Intuition de l'instant, Livre de Poche/biblio-essais n°4197, p.5.

[2] Bachelard, L'Intuition de l'instant, 1935, Gonthier- Médiations, 1973, p.81-82.

[3] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, pp. 5, 6, 8 et 9.

[4] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 9.

[5] Bachelard, Lautréamont, Corti, 1940, pp.119-120.

[6] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p.54.

[7] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 239-240.

[8] Novalis, Henri d'Ofterdingen, trad., p. 241, note p. 191.

[9] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, Idées, 1965, Le complexe de Novalis, p. 68.

[10] Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1938, Gallimard, Idées, 1965, p. 163-164.

[11] Bachelard, Lautréamont, Corti, 1940, p.91.

[12]  Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p. 74.

[13] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.246-247.

[14] Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960, p. 49.

[15] Bachelard, La Poétique de la rêverie, PUF, 1960-1971, pp.89-90, 102-103.

[16] Bachelard, Études, 1934-35, Vrin, 1970, p. 91-92.

[17] Bachelard, Études, 1934-35, Vrin, 1970, p.92.

[18] Bachelard, Études, Vrin, 1970, p. 92-93.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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