Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

La modernité : de Cézanne à Deleuze

Détail d'un tableau de Cézanne intitulé Une moderne Olympia, 1873-74, 46 x 55, Musée d'Orsay, Paris. Tableau reproduit page 46 de Cézanne ou la peintre absolue par Gilles Plazy, Lana Levi, 1988.

Détail d'un tableau de Cézanne intitulé Une moderne Olympia, 1873-74, 46 x 55, Musée d'Orsay, Paris. Tableau reproduit page 46 de Cézanne ou la peintre absolue par Gilles Plazy, Lana Levi, 1988.

1. Repères

 

- .Sachant aussi qu'il y a des apparences fantasmées et des objets fantasmés (des idoles), les phantasmes sont presque des images ou bien de vagues images mentales, lointaines, oubliées, simulées, voire déguisées (celles de quelques pulsions refoulées pour Freud qui évoque par ailleurs "le phantasme de la vie dans le corps maternel.")

 

- Le simulacre est ce qui paraît semblable à un objet ou bien c'est une vague reproduction qui n'a que l'apparence d'une chose en évoquant une réalité moyenne qui n'est ni proche - comme dans la fascination rassurante d'une apparence anthropomorphe confuse - ni lointaine, comme dans le phantasme d'un manque absolu ou d'un désir de l'impossible.    

   En tout cas, le simulacre n'est ni une représentation complète, ni la copie d'un modèle extérieur, mais, plutôt, lorsqu'il se réfère à une chose, un reflet dégradé qui ne prétend pas séparer l'être du paraître.

   Le simulacre est ainsi une émanation sans sujet et sans objet qui ne désigne pas ce qu'est un objet et qui n'exprime pas la stimmung (la tonalité affective) d'un sujet, pour un sujet. Dans cette perspective immanente, chaque chose actuellement sentie n'apparaît alors que sous la forme d'un simulacre, c'est-à-dire dans une épreuve qui implique la disparition de toutes les sensations sans qu'une représentation globale des simulacres soit possible.

   Chez les épicuriens, ce mot désigne l'émanation des atomes qui martèlent nos sensations. Plus particulièrement, pour Deleuze : "Le pur devenir, l'illimité, est la matière du simulacre en tant qu'il esquive l'action de l'Idée, en tant qu'il conteste à la fois et le modèle et la copie." [1] Plus loin, Deleuze ajoute : "Des corps mêmes ou composés atomiques, ne cessent de s'écouler des éléments particulièrement subtils, fluides et ténus. Ces composés de second degré sont de deux sortes : ou bien ils émanent de la profondeur des corps, ou bien ils se détachent de la surface (peaux, tuniques ou tissus, enveloppes, écorces, ce que Lucrèce appelle simulacres et Épicure idoles). En tant qu'ils affectent l'animus et l'anima, ils rendent compte des qualités sensibles. Les sons, les odeurs, les goûts, les chaleurs, renvoient surtout aux émissions de profondeur, tandis que les déterminations visuelles, formes et couleurs, renvoient aux simulacres de surface…" [2]

 

- L'intempestif est ce qui est fait à contre temps, mal à propos, voire non opportun.

 

 

2. Cézanne : un phantasme pervers de la modernité

 

   Si la profondeur du réel est en partie fé­minine, représenter la nature n'est ce pas s'imposer aussi le désir de la femme et accepter de se laisser absorber par ses émotions, le pathos, la nuit de ses désirs ? Pour­quoi cette perversion, cette fuite ou cette régression vers une image de la femme, sans doute aussi indifférente et lointaine que celle de Manet dans son Olympia ? En fait, cet amour de Cézanne pour les profondeurs d'une nature féminine devenue tableau relève plus de ses propres phantasmes que des apparences ordinairement perçues ? Pour cela, au-delà des leurres de la nudité qui ne font qu'attiser les désirs ou les charger du poids du péché, la femme-nature de Cézanne reste floue, toujours inaccessible. Chapeau bas, dans sa Moderne Olym­pia (1873-74), l'homme n'est plus qu'un spectateur lointain, qu'un voyeur passif, aussi figé et statufié que son rêve d'idole.

   Dans le flou de ses désirs, le peintre pouvait ainsi rêver de quelques transgressions du réel perçu afin de sonder l'insondable, l'impossible. Car, sachant qu'il était incapable de soutenir la vue d'une nudité féminine, Cézanne voulait pourtant avoir le contrôle de son phantasme de la femme. Était-ce alors pour refuser le péché ou pour af­firmer d'autres réalités, celles du midi éternel de la Nature, de bas en haut, de la faiblesse vers la force ? Ou bien ne voulait-il pas réduire la rela­tion possible entre les corps à la seule sexualité, c'est-à-dire à quelques rapports de domination ou à diverses profanations de la beauté ?

 

3. Deleuze

 

"On définit la modernité par la puissance du simulacre. Il appartient à la philosophie non pas d'être moderne à tout prix, pas plus que d'être intemporelle, mais de dégager de la modernité quelque chose que Nietzsche désignait comme l'intempestif, qui appartient à la modernité, mais aussi qui doit être retournée contre  elle - «en faveur, je l'espère, d'un temps à venir». Ce n'est pas dans les grands bois ni les sentiers que la philosophie s'élabore, mais dans les villes et dans les rues, y compris dans ce qu'il y a de plus factice en elles. L'intempestif s'établit par rapport au plus lointain passé, dans le renversement du platonisme, par rapport au présent, dans le simulacre conçu comme le point de cette modernité critique, par rapport au futur, dans le phantasme de l'éternel retour comme croyance de l'avenir. Le factice et le simulacre ne sont pas la même chose. Ils s'opposent même. Le factice est toujours une copie de copie, qui doit être poussée jusqu'au point où elle change de nature et se renverse en simulacre (moment du Pop'Art). Le factice et le simulacre s'opposent au cœur de la modernité, au point où celle-ci règle tous ses comptes, comme s'opposent deux modes de destruction : les deux nihilismes. Car il y a une grande différence entre détruire pour conserver et perpétuer l'ordre établi des représentations, des modèles et des copies, et détruire les modèles et les copies pour instaurer le chaos qui crée, qui fait marcher les simulacres et lever un phantasme – la plus innocente de toutes les destructions, celle du platonisme." [3]

 


[1] Deleuze (Gilles), Logique du sens, Les éditions de Minuit, 1969, p.10.

[2] Deleuze (Gilles), Logique du sens, Les éditions de Minuit, 1969, p.316.

[3] Deleuze (Gilles), Logique du sens, Les éditions de Minuit, 1969, p.306-307.

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
Voir le profil de claude stéphane perrin sur le portail Overblog

Commenter cet article