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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

DÉCONSTRUIRE LA PERVERSITÉ

Détail d'un tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres intitulé Napoléon Iᵉʳ sur le trône impérial, 1806, HST, 263 x 165. Musée de l'Armée, Paris.

Détail d'un tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres intitulé Napoléon Iᵉʳ sur le trône impérial, 1806, HST, 263 x 165. Musée de l'Armée, Paris.

 

   Comment penser la perversité sans être soi-même pervers, c'est-à-dire sans être fasciné par un éventuel savoir du bien et du mal qui inspirerait les actions des hommes en supprimant toutes les perversités ?  Peut-être en rendant claire, volontaire et singulière une interprétation d'abord dégoûtée par l'ambivalence inconsciente et impersonnelle de la perversité. Pour cela, il faudrait sans doute déconstruire des attitudes, c'est-à-dire dénouer les fils qui entrelacent confusément les comportements pervers. Cependant, n'y aurait-il pas diverses manières possibles pour effectuer cette déconstruction de la perversité ?

   Par exemple, pour Derrida, la résistance aux injustices ne requiert pas une déconstruction à partir des exigences du raisonnable, car sa pensée, souvent ambivalente, parfois absente à elle-même, sans sujet affirmé, sans horizon, donc peu consciente et distante des choses nommées, se contente de veiller sur sa propre réflexion philosophique, du reste subversive et fondamentalement démocratique dans un avenir peut-être universalisable hors du présent, puisqu'elle déconstruit les paradigmes en acceptant pourtant de faire advenir la catégorie de l'impossible et en désirant être responsable de cet impossible (certes dans la mesure de secrètes possibilités non cohérentes et hors de toute hiérarchie) : "Il n'y a pas de justice sans cette expérience, tout impossible qu'elle est, de l'aporie. La justice est une expérience de l'impossible. Une volonté, un désir, une exigence de justice dont la structure ne serait pas une expérience de l'aporie, n'aurait aucune chance d'être ce qu'elle est, à savoir juste appel de la justice." [1]

   Or, sachant que l'impossible est également le champ indécidable où se déploie le nihilisme, surtout avec G. Bataille, la déconstruction de Derrida ne saurait concerner la perversité qui demeure, très précisément, une sorte de jeu ambigu qui méprise les limites avant de les transgresser, comme pour le philosophe du dérapage de la différance qui vise aussi des réalités hors du monde, qui invente l'impossible et qui refuse toute action possible et non différée avec les autres hommes. De plus, la déconstruction de Derrida ne constitue pas une critique de la perversité, car elle n'a pas de point d'ancrage conceptualisé pour instaurer une clarification philosophique tendue vers une possible hypothèse de la vérité de ladite perversité : "La déconstruction  récuse toute notion de vérité singulière ou universelle d'un texte. Il n'y a plus que le réseau foisonnant des interprétations qui s'entremêlent au texte lui-même." [2]

   Cela signifie que la démarche sceptique et aporétique de Derrida n'a pas d'autre rayonnement que d'en rester tragiquement à son désir ambivalent (pervers) de l'impossible pourtant interprété comme ce qui arrive, c'est-à-dire comme la "possibilité de l'impossible"[3], en tout cas à partir de multiples jeux indissociables entre le possible et l'impossible dont la déconstruction ne saurait effacer toutes les formes de pouvoir, y compris médiatiques, par un "peut-être" inséparable d'un "oui à (ce) qui vient". [4] La perversité de l'exercice du pouvoir subsiste en effet dans l'ambivalence d'une possible-impossible domination des autres ou du monde, même si cette domination ne produit pas un échec définitif ni une réussite complète. Car la  "possibilité de l'impossible" ne supprime pas la qualité dérisoire (faussement majestueuses) des marionnettes très éphémères du pouvoir, comme le montre ironiquement le tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres intitulé Napoléon Iᵉʳ sur le trône impérial, 1806.

   Derrida remplace en fait le possible (comme régulation d'une réalité) par le phantasme de l'impossible (qui est soit absolu soit la condition de possibilité de tout événement), puis par la relation perverse du possible-impossible, lorsque le pouvoir sur autrui tend à supprimer le corps de l'autre ou à l'asservir. Pour effectuer la déconstruction de ce désir pervers du pouvoir (même en rêve), il n'aurait pas fallu uniquement s'enfermer dans le monde des mots, des sensations, des phantasmes et des représentations. Mais Derrida ne saurait quitter ses propres paradoxes et apories puisqu'il se situe dans les marges du devenir imprévisible d'un monde qui ne lui apparaît que dans des simulacres, des émanations de la matière, des sensations et des rêves ; ces derniers lui permettant certes de nier la souveraineté de tout sujet et de tout objet.

   Néanmoins, la déconstruction de Derrida ne manque pas de profondeur puisqu'elle est une implacable pensée du malheur, du reste comme pour M. Blanchot lorsqu'il commente S. Weil : "La pensée ne peut être qu'une fraude, si elle n'est pas pensée à partir de cette bassesse du malheur (…) Penser le malheur, c'est conduire la pensée vers ce point où la puissance n'est plus la mesure de ce qu'il faut dire et penser ; c'est unir la pensée à cette impossibilité de penser qu'elle est pour elle-même comme son centre (…) C'est ainsi que le centre de la pensée est ce qui ne se laisse pas penser." [5] Le centre impensable du vide de la pensée, si vide il y a, crée ainsi une preuve fugitive de l'impossible qui engloutit tout en s'annulant.

   Différemment, au-delà de Derrida, dans une déconstruction critique, singulière et cohérente, la perversité d'abord me dégoûte, puis elle m'inspire une possible neutralisation de ses effets, sans chercher pour autant à promettre une inversion ce qui était déjà le fruit d'une inversion, dissimulée ou non. Car l'orientation de sa propre pensée, tournée vers la possibilité de ses propres vérités, devrait suffire pour vivre des valeurs humaines, justes et responsables, en tout cas hors des perversions inhérentes au matérialisme qui est, comme l'affirme M. Conche, "une philosophie de la mort", notamment lorsqu'il fait prévaloir une fascination du néant qui occulte les forces créatrices de la vie et, surtout, "l'activité elle-même (des hommes) comme ayant sa fin en elle-même en tant qu'activité pleinement réussie." [6]

 


[1] Derrida (Jacques), Force de Loi, Galilée, 2005, p.38.

[2] Poché (Fred), Penser avec Jacques Derrida – Comprendre la déconstruction, Chronique sociale, Lyon, 2007, p.46.

[3] Derrida (Jacques), Papier Machine, Galilée, 2001, p.340.

[4] Derrida (Jacques), Comme si c'était possible, Within such limits, Revue Internationale de Philosophie, 3/1998- n°205, p.499.

[5] Blanchot (Maurice), L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp.175, 176 et 237.

[6] Conche (Marcel), Orientation philosophique – essai de déconstruction, Les Belles Lettres, collection encre marine, 2011, p.134.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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