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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Baudelaire et la jouissance

Détail d'un dessin de Léon Zack publié dans Analyse et réflexions sur Baudelaire, Spleen et Idéal, Ellipses, éditions Marketing, 1984, p.139. Ce dessin a été exécuté pour M. Henri Matarasso à Paris en 1936.

Détail d'un dessin de Léon Zack publié dans Analyse et réflexions sur Baudelaire, Spleen et Idéal, Ellipses, éditions Marketing, 1984, p.139. Ce dessin a été exécuté pour M. Henri Matarasso à Paris en 1936.

 

 

   Au cœur de l'inspiration de Baudelaire vibre une irrémédiable tension entre les saveurs de la vie et le goût du néant. Et cette tension conduit-elle alors vers une chute très probable dans le vide du désespoir ? Ce n'est pas certain car le poète s'interroge : "Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute ?" [1] En fait, le poète ne se résigne pas vraiment à cette épreuve où triompheraient définitivement le sommeil, la fatigue et l'absence de plaisirs. Car il vit en même temps dans le goût de la lutte et du repos, c'est-à-dire dans le goût de la vie et de la mort. Comment ? Peut-être en délaissant les plaisirs les plus doux, voire l'ivresse de caresser un chat, [2] afin de valoriser des plaisirs pervers qui sont réellement terribles,[3] morbides ou pétulants. [4] En tout cas, le poète cherche à donner de l'intensité à ses plus silencieuses et morbides sensations :

 

"Elle cherchait dans l'œil de sa pâle victime

Le cantique muet que chante le plaisir…" [5]

 

   Pour le dire autrement, Baudelaire semble préférer se détourner des satisfactions simples et ordinaires, voire vulgaires de la vie, afin de rechercher les plus intenses jouissances qui contiennent un lien secret avec la mort. Car ces jouissances, comme ce sera le cas ensuite pour Nietzsche, puis pour G. Bataille, devraient exprimer le sens profond d'une tragique volupté double, à la fois créatrice et destructrice : "Être soi-même l'éternelle volupté du devenircette volupté qui inclut également la volupté d'anéantir…" [6]

   En deçà du premier philosophe tragique et en deçà du penseur de l'érotisme, Baudelaire se situe alors dans une perspective métaphysique qui a remplacé les certitudes ontologiques et théologiques par un nihilisme complexe, à la fois froid et intense, vibrant et indifférent à l'égard de tous les désespoirs. Pour cela, son "âme … éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité", [7] ira au bout de ses possibilités, y compris en désirant l'impossible, y compris en remplaçant des vérités par des mensonges dès lors que cela est utile pour renforcer ses propres jouissances. Par exemple avec "les femmes de plaisir", [8] Baudelaire n'hésite pas à détruire ce qu'il aime afin de vivre "sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci…"[9], voire en revendiquant  "le plaisir qui tue." [10]

  Qu'en penser ? Pourquoi rechercher ces tortures ? La réponse se trouve dans la relation confuse, c'est-à-dire perverse, qu'instaure Éros avec Thanatos, notamment lorsque le poète évoque "l'âpre stérilité de (la) jouissance"[11], ou bien lorsqu'il assume le goût du vice inhérent aux "plaisirs clandestins" [12] :

  

 

"Dans tes jupons remplis de ton parfum

Ensevelir ma tête endolorie,

Et respirer, comme une fleur flétrie,

Le doux relent de mon amour défunt.

 

Je veux dormir ! dormir plutôt que vivre !

Dans un sommeil aussi doux que la mort,

J'étalerai mes baisers sans remords

Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

 

Pour engloutir mes sanglots apaisés

Rien ne vaut l'abîme de ta couche ;

L'oubli puissant habite sur ta bouche,

Et le Léthé coule dans tes baisers." [13]

 

________________________________________________

[1] Baudelaire, Les Fleurs du mal, LXXX, Le Goût du néant.

[2] Baudelaire, Les Fleurs du mal, LI, Le Chat.

[3] Baudelaire, Les Fleurs du mal, CXII, Les Deux bonnes sœurs.

[4] Baudelaire, Les Fleurs du mal, XXXVII, Le Possédé.

[5] Baudelaire, Les Épaves (1866), III, Femmes damnées.

[6] Nietzsche, Ecce Homo, Naissance de la tragédie, 3.

[7] Baudelaire, Les Fleurs du mal, XCII, Les Aveugles.

[8] Baudelaire, Les Fleurs du mal, CIII, Le Crépuscule du matin.

[9] Baudelaire, Nouvelles Fleurs du mal, VII, Recueillement.

[10] Baudelaire, Les Fleurs du mal, XCIII, À une passante.

[11] Baudelaire, Les Épaves (1866), III, Femmes damnées.

[12] Baudelaire, Les Fleurs du mal, XCI, Les Petites vieilles, IV.

[13] Baudelaire, Les Épaves (1866), Le Léthé, IV. 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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