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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Bachelard et la matière

Tableau d'Elise PERRIN-DESTRAZ

Tableau d'Elise PERRIN-DESTRAZ

Matérialisme : "Ce serait une grave erreur philosophique de croire au caractère vraiment concret du matérialisme, surtout quand il se présente comme une doctrine de la prise immédiate du réel par une pensée scientifique mal élaborée, comme ce fut le cas au XVII° et au XVIII° siècle. Le matérialisme, en effet, procède d'une abstraction initiale qui paraît devoir mutiler à jamais la notion de matière. Cette abstraction, qu'on ne discute pas davantage dans l'empirisme baconien que dans le dualisme cartésien, c'est la localisation de la matière dans un espace précis. En un autre sens, le matérialisme tend encore à limiter la matière : c'est en lui refusant des qualités à distance par l'interdiction d'agir où elle n'est pas. Par une pente insensible, le matérialisme va à l'atomisme réaliste. Descartes a beau s'en défendre, si la matière est uniquement étendue, elle est faite de solides, elle a des propriétés strictement locales, définies par une forme, solidaires d'une forme. Pour corriger cette localisation tout abstraite, toute géométrique, le matérialisme se complète d'une physique des fluides, d'exhalaisons, d'esprits, mais sans jamais revenir à l'analyse de l'intuition première. Le mouvement est trop facilement ajouté à ces fluides imprécis qui sont chargés uniquement de porter ailleurs les propriétés de la matière."[1]

 

"C'est à refaire une synthèse vraiment phénoméniste de la matière et de ses actions qu'est occupée la physique contemporaine. En essayant de relier la matière et le rayonnement, elle donne au métaphysicien une leçon de construction. On va voir d'ailleurs avec quelle disponibilité d'esprit le physicien contemporain étudie le rayonnement, sans accepter précisément le matérialisme honteux qu'est toute doctrine du fluide, de l'émanation, des exhalaisons, des esprits volatils."[2]

 

"Le photon est de toute évidence un type de chose-mouvement. D'une manière générale, il semble que plus l'objet soit petit, mieux il réalise le complexe d'espace-temps qui est l'essence même du phénomène. Le matérialisme élargi, dégagé de son abstraction géométrique primitive, conduit ainsi naturellement à associer la matière et le rayonnement." [3]

 

 

Matière : "L'objet élémentaire de la microphysique n'est pas un solide. En effet, il n'est plus possible de considérer les particules électriques dont toute matière est formée comme de véritables solides. Et ce n'est pas là une simple affirmation réalistique qui n'aurait pas plus de valeur que les affirmations chosistes de l'atomisme réaliste. De sa thèse, le physicien moderne apporte une preuve profonde, très caractéristique de la nouvelle pensée, la particule électrique n'a pas la forme essentielle du solide parce qu'elle se déforme dans le mouvement." [7]

 

"Avant tout, il faut considérer la matière comme un transformateur d'énergie, comme une source d'énergie ; puis parfaire l'équivalence des notions et se demander comment l'énergie peut recevoir les différents caractères de la matière. Autrement dit, c'est la notion d'énergie qui forme le trait d'union le plus fructueux entre la chose et le mouvement ; c'est par l'intermédiaire de l'énergie qu'on mesure l'efficacité d'une chose en mouvement, c'est par cet intermédiaire qu'on peut voir comment un mouvement devient une chose." [8]

 

"Dès lors, il ne suffit plus de dire que la matière nous est connue par l'énergie comme la substance par son phénomène, pas davantage il ne faut dire que la matière a de l'énergie, mais bien, sur le plan de l'être, que la matière est de l'énergie et que réciproquement l'énergie est de la matière. Cette substitution du verbe être au verbe avoir, nous la rencontrerons en bien des points de la science nouvelle. Elle nous paraît d'une portée métaphysique incalculable." [9]

 

 "Le fait même que l'énergie modifie la matière nous conduira à une étrange traduction du figuré dans l'abstrait : c'est parce qu'un atome reçoit ou abandonne de l'énergie qu'il change de forme. Ce n'est pas parce qu'il change de forme qu'il perd ou gagne de l'énergie." [10]

 

"La destruction atomique dans les étoiles donne une énergie de rayonnement qui se convertit en matière, en électrons, dans les conditions de densité et de température nulles qui règnent dans le vide interstellaire. Les corpuscules positifs et négatifs ainsi créés aux dépens de l'énergie rayonnée par les étoiles servent à édifier différents atomes dont l'hélium, l'oxygène et le silicium sont pris comme types généraux par Millikan. (…) Mais si prodigue que soit la matière dans cette émission énergétique, l'intuition d'Einstein ne nous permettait guère de concevoir que la matière pût s'effacer complètement. De même, si apte que soit le rayonnement à se matérialiser, on pensait qu'il lui fallait au moins un germe de matière pour évoluer. Un matérialisme restait donc à la base du réalisme einsteinien. Avec l'intuition de Millikan, la transformation du réel est plus complète. C'est le mouvement sans support qui non seulement s'appuie sur un support matériel rencontré par hasard, mais qui crée soudain son support. Et il le crée dans de telles conditions de solitude, d'inanité, d'absence de toutes choses, qu'on peut bien dire qu'on assiste à la création de la matière à partir du rayonnement, de la chose à partir du mouvement." [11]

 

"Plus le grain de matière est petit, plus il a de réalité substantielle ; en diminuant de volume, la matière s'approfondit."[12]

 

"Méditée dans sa perspective de profondeur, une matière est précisément le principe qui peut se désintéresser des formes. Elle n'est pas le simple déficit d'une activité formelle. Elle reste elle-même en dépit de toute déformation, de tout morcellement. La matière se laisse d'ailleurs valoriser en deux sens : dans le sens de l'approfondissement et dans le sens de l'essor. Dans le sens de l'approfondissement, elle apparaît comme insondable, comme un mystère. Dans le sens de l'essor, elle apparaît comme une force inépuisable, comme un miracle. Dans les deux cas, la méditation d'une matière éduque une imagination ouverte."[13]

 

"La première instance spécifique de la notion de matière est la résistance. Or, précisément, c'est là une instance qui est proprement étrangère à la contemplation philosophique… Si l'on commence ainsi la philosophie avec une notion d'objet prise sans la considération de la matière, si l'on rompt, au départ, l'essentielle solidarité : objet-matière, on se condamne à rester sur l'axe d'une philosophie de la contemplation, on restera le premier sujet qu'on a accepté d'être, le sujet contemplant. On ne pourra plus jamais débarrasser la philosophie du privilège des déterminations visuelles. La phénoménologie classique s'exprime avec complaisance en termes de visées. La conscience est alors associée à une intentionnalité toute directionnelle. De ce fait, il lui est attribué une centralité excessive. Elle est vouée à toutes les affirmations immédiates de l'idéalisme."[14]

 

"Jamais la forme ne peut être plus proche de la matière que dans la beauté minérale. (…) Le monde minéral fait directement son travail, sa rose des sables, ses sombres basaltes."[15]

 


[1] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, pp.59-60. 

[2] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.61. 

[3] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.62. 

[7] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.38. 

[8] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.62. 

[9] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.65. 

[10] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.66. 

[11] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.69. 

[12] Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, PUF, 1934, p.144. 

[13] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 3-4.

[14] Bachelard, Le Matérialisme rationnel, 1953, PUF, 1972, pp. 10-11.

[15] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 60.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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