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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Le moi de Bachelard en ses variations rythmées

Détail d'une photographie de Gaston Bachelard reproduite p. 128 du livre de Pierre Quillet intitulé Bachelard, Seghers, 1964.

Détail d'une photographie de Gaston Bachelard reproduite p. 128 du livre de Pierre Quillet intitulé Bachelard, Seghers, 1964.

Une impossible intuition de soi-même : "Avant l'intuition, il y a l'étonnement."[1] "L'intuition ne doit jamais être une donnée. Elle doit toujours être une illustration." [2] "Une intuition ne se prouve pas, elle s'expérimente. Et elle s'expérimente en multipliant ou même en modifiant les conditions de son usage." [3] "Les intuitions premières sont toujours des intuitions à rectifier (…) L'intuition critiquée se révèle illusion " [4] "On montrerait facilement que l'intuition commune est caractérisée par un déficit d'imagination, par un abus de principes unifiants, par un repos dans une molle application du principe de raison suffisante." [5] "Toutes les notions de base peuvent en quelque manière être dédoublées ; elles peuvent être bordées par des notions complémentaires. Désormais toute intuition procédera d'un choix ; il y aura donc une sorte d'ambiguïté essentielle à la base de la description scientifique et le caractère immédiat de l'évidence cartésienne sera troublé." [6] "Nous voyons les rapports de l'intuition et de l'intelligence sous un jour plus complexe qu'une simple opposition. Nous les voyons sans cesse intervenir en coopération. Il y a des intuitions à la base de nos concepts : ces intuitions sont troubles – à tort on les croit naturelles et riches. Il y a des intuitions dans la mise en rapport de nos concepts : ces intuitions, essentiellement secondes, sont plus claires – à tort on les croit factices et pauvres (…) Comme le dit justement M. Bergson, une intuition philosophique demande une contemplation longuement poursuivie. Cette contemplation difficile, qui doit être apprise et qui pourrait sans doute être enseignée, n'est pas loin d'être une méthode discursive d'intuition." [7] 

 

Une image de soi à créer : "Le moi ne se confirme pas de soi-même, dans un fonctionnement à vide. Du moins ce fonctionnement à vide n'est point naturel, il n'est pas immédiat, il ne nous est pas accessible dans une intuition première." [8] "Les images imaginées sont des sublimations des archétypes plutôt que des reproductions de la réalité. Et comme la sublimation est le dynamisme le plus normal du psychisme, nous pourrons montrer que les images sortent du propre fonds humain. Nous dirons donc avec Novalis : "De l'imagination productrice doivent être déduites toutes les facultés, toutes les activités du monde intérieur et du monde extérieur." [9]

 

Une intériorisation inconsciente de soi-même : "Le mythe de l'intérieur est un des processus fondamentaux de la pensée inconsciente les plus difficiles à exorciser. À notre avis, l'intériorisation est du règne des songes. On la retrouve particulièrement agissante dans les contes fabuleux. Alors l'esprit prend les plus grandes libertés avec la géométrie. Le grand entre dans le petit."[10]

 

Un moi ignorant de ce qui le fonde : "Quand une âme sensible et cultivée se souvient de ses efforts pour dessiner, d'après son propre destin intellectuel, les grandes lignes de la Raison, quand elle étudie, par la mémoire, l'histoire de sa propre culture, elle se rend compte qu'à la base des certitudes intimes reste toujours le souvenir d'une ignorance essentielle. Dans le règne de la connaissance elle-même, il y a ainsi une faute originelle, c'est d'avoir une origine ; c'est de faillir à la gloire d'être intemporel ; c'est de ne pas s'éveiller soi-même pour rester soi-même, mais d'attendre du monde obscur la leçon de lumière." [11]

 

Une individualité construite sur des impressions singulières et aléatoires différemment rythmées : "On s'exprimerait peut-être assez bien en disant qu'un individu pris dans la somme de ses qualités et de son devenir correspond à une harmonie de rythmes temporels. (…) L'individu, à quelque niveau qu'on le saisisse, dans la matière, dans la vie ou dans la pensée, est une somme assez variable d'habitudes non recensées. Comme toutes les habitudes qui caractérisent l'être, si elles étaient connues, ne profitent pas simultanément de tous les instants qui pourraient les actualiser, l'unité d'un être paraît toujours touchée de contingence. Au fond, l'individu n'est déjà qu'une somme d'accidents : mais, de plus, cette somme est elle-même accidentelle. Du même coup, l'identité de l'être n'est jamais pleinement réalisée, elle souffre du fait que la richesse des habitudes n'a pas été régie avec assez d'attention. L'identité globale est faite alors de redites plus ou moins exactes, de reflets plus ou moins détaillés. Sans doute l'individu s'efforce de copier aujourd'hui sur hier ; cette copie est d'ailleurs aidée par la dynamique des rythmes, mais ces rythmes ne sont pas tous au même point de leur évolution et c'est ainsi que la plus solide des permanences spirituelles, d'identité voulue, affirmée dans un caractère, se dégrade en ressemblance. La vie porte alors notre image de miroirs en miroirs ; nous sommes ainsi des reflets de reflets et notre courage est fait du souvenir de notre décision. Mais si fermes que nous soyons, nous ne nous conservons jamais tout entiers parce que nous n'avons jamais été conscients de tout notre être."[12] "L'individu n'est pas la somme de ses impressions générales, il est la somme de ses impressions singulières." [13]

 

Un moi complexe qui aime ses contradictions inconscientes avant de les penser : "Le complexe espace-temps-conscience, c'est l'atomisme à triple essence, c'est la monade affirmée dans sa triple solitude, sans communication avec les choses, sans communication avec le passé, sans communication avec les âmes étrangères."[14] "Un complexe doit garder sa synthèse des contraires ; c'est par la somme des contradictions amassées qu'on a une mesure de la force du complexe."[15] "Ces poèmes méconnaissent aussi bien la réalité historique que la réalité objective. Ils ne peuvent donc prendre leur force de synthèse que dans un complexe inconscient, dans un complexe si caché, si éloigné de ce qu'on sait sur soi-même qu'on croit, en l'explicitant, découvrir une réalité." [16] "Nous appelons aussi (complexe de culture) des attitudes irréfléchies qui commandent le travail même de la réflexion. Ce sont, par exemple, dans le domaine de l'imagination, des images favorites qu'on croit puisées dans les spectacles du monde et qui ne sont que des projections d'une âme obscure. On cultive les complexes de culture en croyant se cultiver objectivement (…) Sous sa bonne forme, le complexe de culture revit et rajeunit une tradition. Sous sa mauvaise forme, le complexe de culture est une habitude scolaire d'un écrivain sans imagination."[17] "La psychanalyse d'un complexe de culture réclamera donc toujours la séparation de ce qu'on sait et de ce qu'on sent, comme l'analyse d'un symbole réclame la séparation de ce qu'on voit et de ce qu'on désire." [18] "Un complexe est toujours la charnière d'une ambivalence. Autour d'un complexe, la joie et la douleur sont toujours prêtes à échanger leur ardeur." [19]

 

Un moi qui s'imite ou qui s'affirme dans son caractère en se purifiant : "Tout prolongement effectif est une adjonction, toute identité une ressemblance. Nous nous reconnaissons dans notre caractère parce que nous nous imitons nous-mêmes et que notre personnalité est ainsi l'habitude de notre propre nom. C'est parce que nous nous unifions autour de notre nom et de notre dignité - cette noblesse du pauvre - que nous pouvons transporter sur l'avenir l'unité d'une âme. La copie que nous refaisons sans cesse doit d'ailleurs s'améliorer, ou bien le modèle inutile se ternit et l'âme, qui n'est qu'une persistance esthétique, se dissout." [20] "Mais à qui se spiritualise, la purification est d'une étrange douceur et la conscience de la pureté prodigue une étrange lumière. La purification seule peut nous permettre de dialectiser, sans la détruire, la fidélité d'un amour profond. Bien qu'elle abandonne une lourde masse de matière et de feu, la purification a plus de possibilités, et non pas moins, que l'impulsion naturelle. Seul un amour purifié a des trouvailles affectueuses. Il est individualisant. Il permet de passer de l'originalité au caractère." [21]"Le caractère est, en grande partie, une production du milieu humain ; sa psychanalyse relève surtout du milieu familial. C'est dans la famille, dans les groupes sociaux les plus serrés qu'on voit se développer la psychologie du contre. Par bien des traits, on peut même définir le caractère comme un système de défense de l'individu contre la société, comme un processus d'opposition à une société. Une psychologie du contre devrait donc surtout étudier les conflits du moi et du sur-moi. (…) Le caractère se confirme dans les heures de solitude si favorables aux exploits imaginaires. Ces heures de totale solitude sont automatiquement des heures d'univers. L'être humain, qui quitte les hommes jusqu'au fond de ses rêveries, regarde enfin les choses. Rendu ainsi à la nature, l'homme est rendu à ses puissances transformantes, à sa fonction de transformation matérielle, si seulement il vient à la solitude non comme à une retraite loin des hommes, mais avec les forces mêmes du travail. " [22]

 

Un moi en partie conscient qui s'élargit dans et par la conscience changeante du poids de l'instant : "Le présent ne passe pas, car on ne quitte un instant que pour en retrouver un autre ; la conscience est conscience de l'instant et la conscience de l'instant est conscience : deux formules si voisines qu'elles nous placent dans la plus proche des réciproques et affirment une assimilation de la croissance pure et de la réalité temporelle. Une fois qu'elle est prise dans une méditation solitaire, la conscience à l'immobilité de l'instant isolé. (…) Un rythme qui continue inchangé est un présent qui a une durée ; ce présent qui dure est fait de multiples instants qui, à un point de vue particulier, sont assurés d'une parfaite monotonie. (…) Les instants sont distincts parce qu'ils sont féconds. Et ils ne sont pas féconds par la vertu des souvenirs qu'ils peuvent actualiser, mais bien par le fait que s'y ajoute une nouveauté temporelle convenablement adaptée au rythme d'un progrès. (…) Comme réalité, il n'y en a qu'une : l'instant. Durée, habitude et progrès ne sont que des groupements d'instants, ce sont les plus simples des phénomènes du temps." [23] "Nous avons d'abord besoin de donner une valeur à notre être pour estimer la valeur des autres êtres. Et c'est en cela que l'image du peseur est si importante dans la philosophie de Nietzsche. Le je pense donc je pèse n'est pas pour rien lié à une profonde étymologie. Le cogito pondéral est le premier des cogito dynamiques. C'est dans cette estimation imaginée de notre être que se trouvent les premières images de la valeur."[24] "Pour nous, toute prise de conscience est un accroissement de conscience, une augmentation de lumière, un renforcement de la cohérence psychique. Sa rapidité et son instantanéité peuvent nous masquer la croissance. Mais il y a croissance d'être dans toute prise de conscience. La conscience est contemporaine d'un devenir psychique vigoureux, un devenir qui propage sa vigueur dans tout le psychisme. La conscience, à elle seule, est un acte, l'acte humain. C'est un acte vif, un acte plein. Même si l'action qui suit, qui devait suivre, qui aurait dû suivre, reste suspendue, l'acte conscienciel à sa pleine positivité. (…) Augmenter le langage, créer du langage, valoriser le langage, aimer le langage, voilà autant d'activités où s'augmente la conscience de parler. (…) Une conscience qui diminue, une conscience qui s'endort, une conscience qui rêvasse n'est déjà plus une conscience." [25]

 

Un moi chaotique et rêveur qui ignore ses limites : "La science seule est habilitée à tracer ses propres frontières. Or pour l'esprit scientifique, tracer nettement une frontière, c'est déjà la dépasser. La frontière scientifique n'est pas tant une limite qu'une zone de pensées particulièrement actives, un domaine d'assimilation. Au contraire, la frontière imposée par le métaphysicien apparaît au savant comme une sorte de frontière neutre, abandonnée, indifférente. (…) La hiérarchie des pensées est alors visible dans une anarchie progressive ; les dernières attaches désignent les liens essentiels. L'esprit se voit ainsi le mieux à la limite de soi-même."[26] "Ce n'est pas du côté de la simplicité qu'il faut passer à la limite, c'est du côté de la richesse."[27] "C'est la rêverie qui dessine les derniers confins de notre esprit. L'imagination travaille à son sommet, comme une flamme, et c'est dans la région de la métaphore de métaphore…qu'on doit chercher le secret des énergies mutantes " [28] "Dans le rêve abyssal n'y a-t-il pas des nuits où le rêveur se trompe d'abîmes ? Descend-il en lui-même ? Va-t-il au-delà de lui-même ? Oui, tout est questions au seuil d'une métaphysique de la nuit." [29]

 

Un moi imaginaire qui équilibre le contact de l'esprit avec la matière : "En fait, c'est peut-être sous son aspect d'énergie imaginée que le dualisme philosophique du sujet et de l'objet se présente en plus franc équilibre ; en d'autres termes, dans le règne de l'imagination, on peut aussi bien dire que la résistance réelle suscite des rêveries dynamiques ou que les rêveries dynamiques vont réveiller une résistance endormie dans les profondeurs de la matière. Novalis a publié dans Athenaeum des pages qui éclairent cette loi de l'égalité de l'action et de la réaction transposée en loi de l'imagination. Pour Novalis, "dans chaque contact s'engendre une substance, dont l'effet dure aussi longtemps que dure le toucher". Autant dire que la substance est dotée de l'acte de nous toucher. Elle nous touche, comme nous la touchons, durement ou doucement. Novalis continue : "Cela est le fondement de toutes les modifications synthétiques de l'individu." Ainsi, pour l’idéalisme magique de Novalis, c'est l'être humain qui éveille la matière, c'est le contact de la main merveilleuse, le contact pourvu de tous les rêves du tact imaginant qui donne vie aux qualités sommeillant dans les choses." [30]

 

Un moi objectif qui corrige ses erreurs : "Rien ne nous est pleinement et définitivement donné, pas même nous-mêmes à nous-mêmes. (…) En prenant conscience de mon erreur objective, je prends conscience de ma liberté d'orientation. Cette orientation libérée et réfléchie, c'est déjà le voyage potentiel hors de moi, à la recherche d'un nouveau destin spirituel. Je me trompais sur les choses. Je ne suis donc pas vraiment celui que je croyais être."[31] "Il ne saurait y avoir de vérité première, il n'y a que des erreurs premières." [32] "L'esprit dynamisé prend conscience de soi dans sa rectification. Devant le réel rendu à l'objectivité, l'esprit en vient à penser l'objectivité, c'est-à-dire à se détacher soi-même de sa propre pensée. Devant la réalité organisée, l'esprit prend une structure. Il prend l'habitude de l'idéalisation. Par un retour sur soi, il arrive enfin à développer des thèmes idéalisants à l'égard de sa propre diversité. En parcourant l'échelle des valeurs objectives, il trouve une hiérarchie dans ses propres attitudes. Peu à peu la culture de l'objectivité détermine un subjectivisme objectif. Le sujet en méditant l'objet, élimine non seulement les traits irréguliers dans l'objet, mais des attitudes irrégulières dans son propre comportement intellectuel. Le sujet élimine ses singularités, il tend à devenir un objet pour lui-même. Finalement la vie objective occupe l'âme entière. Le passé lui-même reçoit des perspectives régulières, des thèmes régularisants, où les singularités ne sont plus que des accidents." [33]"Nous ne savons pas, hélas ! provoquer en nous les instants créateurs. La force de renouvellement de la pensée nous manque ; il faut souvent attendre le don de la conscience, la synthèse du moi et du non-moi, pour que la pensée ait la double confirmation de sa réalité. Le moi ne se confirme pas de soi-même, dans un fonctionnement à vide. Du moins ce fonctionnement à vide n'est point naturel, il n'est pas immédiat, il ne nous est pas accessible dans une intuition première."[34] "En prenant conscience de mon erreur objective, je prends conscience de ma liberté d'orientation. Cette orientation libérée et réfléchie, c'est déjà le voyage potentiel hors du moi, à la recherche d'un nouveau destin spirituel. Je me trompais sur les choses. Je ne suis donc pas vraiment celui que je croyais être."  [35] "Au spectacle des phénomènes les plus intéressants, les plus frappants, l'homme va naturellement avec tous ses désirs, avec toutes ses passions, avec toute son âme. On ne doit donc pas s'étonner que la première connaissance objective soit une première erreur." [36] "Psychologiquement, pas de vérité sans erreur rectifiée. Une psychologie de l'attitude objective est une histoire de nos erreurs personnelles." [37] "L'homme qui aurait l'impression de ne se tromper jamais se tromperait toujours." [38] "Puisqu'il n'y a pas de démarche objective sans la conscience d'une erreur intime et première, nous devons commencer les leçons d'objectivité par une véritable confession de nos fautes intellectuelles. Avouons donc nos sottises pour que notre frère y reconnaisse les siennes, et réclamons de lui et l'aveu et le service réciproques. (…) Le long d'une ligne d'objectivité, il faut disposer la série des erreurs communes et normales." [39] "Après la psychanalyse de la connaissance objective, l'erreur est reconnue comme telle, mais elle reste comme un objet de polémique heureuse. Quelle allégresse profonde il y a dans les confessions d'erreurs objectives. Avouer qu'on s'était trompé, c'est rendre le plus éclatant hommage à la perspicacité de son esprit. C'est revivre sa culture, la renforcer, l'éclairer de lumières convergentes. C'est aussi l'extérioriser, la proclamer, l'enseigner. Alors prend naissance la pure jouissance du spirituel." [40] 

 

Un moi complexe peu original : "En fait nous ne sommes originaux que par nos fautes." [41] "L'individualité est un apanage de la complexité, et un corpuscule isolé est trop simple pour être doué d'individualité."[42] "La contradiction est, pour l'inconscient, plus qu'une tolérance, elle est vraiment un besoin. C'est en effet par la contradiction qu'on arrive le plus aisément à l'originalité, et l'originalité est une des prétentions dominantes de l'inconscient."[43] "Il ne faut pas trop vite s'adresser aux constructions de la raison pour comprendre un génie littéraire original. L'inconscient, lui aussi, est un facteur d'originalité. En particulier, l'inconscient alcoolique est une réalité profonde. On se trompe quand on imagine que l'alcool vient simplement exciter des possibilités spirituelles. Il crée vraiment ces possibilités. Il s'incorpore pour ainsi dire à ce qui fait effort pour s'exprimer. De toute évidence, l'alcool est un facteur de langage. Il enrichit le vocabulaire et libère la syntaxe." [44] "Une originalité est nécessairement un complexe et un complexe n'est jamais bien original. C'est en méditant ce paradoxe que l'on peut seulement reconnaître le génie comme une légende naturelle, comme une nature qui s'exprime. Si l'originalité est puissante, le complexe est énergique, impérieux, dominant : il mène l'homme ; il produit l'œuvre. Si l'originalité est pauvre, le complexe est larvé, factice, hésitant. De toute manière, l'originalité ne peut s'analyser entièrement sur le plan intellectuel. C'est seulement le complexe qui peut fournir la mesure dynamique de l'originalité." [45]

 

Un moi subjectif qui refuse ses primes illusions : "Cet émerveillement, ce réveil intellectuel, est la source d'une intuition nouvelle, toute rationnelle, toute polémique, qui s'anime dans la défaite de ce qui fut une certitude première, dans la douce amertume d'une illusion perdue." [46] "Ce dont nous nous enrichissons en rectifiant nos premières illusions, en quittant le royaume des apparences, n'est peut-être qu'un domaine désert et indéterminé. Mais le servage empirique est aboli. L'esprit expérimente son indépendance à l'égard de l'expérience. [47]

 

Un moi qui s'approfondit dans et par la méditation : "C'est encore en méditant l'objet que le sujet a le plus de chance de s'approfondir."[48] "Il faut donc méditer sur un rythme oscillatoire d'objectivation et de subjectivation. Il faut penser et se voir penser. (…) On ne doit donc pas hésiter à inscrire à l'actif du sujet son expérience essentiellement malheureuse. La première et la plus essentielle fonction de l'activité du sujet est de se tromper. Plus complexe sera son erreur, plus riche sera son expérience. L'expérience est très précisément le souvenir des erreurs rectifiées. L'être pur est l'être détrompé." [49] "On y dirait tout simplement la joie de méditer, pour bien prendre conscience que la méditation est un acte, l'acte philosophique. On y ferait de la méditation pure. On en ferait le comportement du sujet philosophant. On jouerait avec les beaux mots abstraits. On y croirait. Et puis, on n'y croirait plus, heureux de vivre d'autres abstractions."[50] "Ah ! si le philosophe avait le droit de méditer de tout son être, avec ses muscles et son désir ; comme il se débarrasserait de ces méditations feintes où la logique stérilise la méditation ! Ou plutôt, comme il mettrait à leur juste place les méditations feintes, méditations de l'esprit de finesse, de l'esprit taquin, malicieux, qui s'acharne dans une volonté de différencier, et qui a du moins la belle fonction de détendre la raideur des convictions bloquées ! L'univers se révèle perméable à tous les types de méditations, prêt à adopter la plus solitaire pensée. Il suffit de méditer assez longtemps une idée fantasque pour voir l'univers la réaliser." [51]

 

Un moi qui se découvre en se perdant : "La conscience claire de l'être est toujours associée à une conscience de son anéantissement. Si je sens l'être en moi, dans une expérience ineffable, c'est que je le sens renaître ; je le connais à force de le reconnaître ; je le comprends dans l'oscillation de l'être et du non-être, je le vois sur un fond de néant. L'être ne reçoit pas non plus paisiblement ses apparences ; il est constamment en lutte contre ses apparences. D'ailleurs, puisqu'il comprend la notion d'apparence, c'est qu'il en est tour à tour la victime et le vainqueur. Il y avait en moi tant de caractères qui ne tenaient point à moi et qui troublaient la consistance logique de mon essence ! En les détachant de moi, je me constitue. (…) Je ne me décrirai donc tel que je suis qu'en disant ce que je ne veux plus être. (…) Je ne m'apparaîtrai clairement à moi-même que comme la somme de mes renoncements. Mon être, c'est ma résistance, ma réflexion, mon refus. Ce n'est d'ailleurs que dans le récit de mes renoncements que je prends pour autrui une apparence objective. C'est par la comparaison de nos renoncements que nous avons quelques chances de nous ressembler, c'est-à-dire de trouver ailleurs l'écho de notre volonté. (…) L'effort métaphysique pour saisir l'être en nous-mêmes est donc une perspective de renoncements. Où trouver alors le sujet pur ? Comment puis-je me définir au terme d'une méditation où je n'ai cessé de déformer ma pensée ? Ce ne peut être qu'en poursuivant jusqu'à la limite cette déformation : je suis la limite de mes illusions perdues."[52] "En effet, si je m'observe, «je est un autre». Le redoublement de la pensée est automatiquement un dédoublement de l'être. La conscience d'être seul, c'est toujours, dans la pénombre, la nostalgie d'être deux. (…) En moi méditant – joie et stupeur – l'univers vient se contredire."[53]

 

Un moi solitaire éclairé par la raison : "L'être livré à la raison trouve ses forces dans la solitude. Il a en lui-même les moyens de ses reprises. Il a pour lui l'éternité du vrai sans avoir la charge et la garde de l'expérience passée. (…) C'est vraiment par la raison que tout peut recommencer. L'échec n'est qu'une preuve négative, l'échec est toujours expérimental. Dans le domaine de la raison, il suffit de rapprocher deux thèmes obscurs pour que survienne la clarté de l'évidence. Alors avec l'ancien mal compris on fait une nouveauté féconde. S'il y a un retour éternel qui soutienne le monde, c'est le retour éternel de la raison." [54] "La méditation solitaire nous rend à la primitivité du monde. Autant dire que la solitude nous met en état de méditation première. (…) Par la solitude, la méditation a toute l'efficacité de l'étonnement. La méditation première est en même temps réceptivité totale et productivité cosmologisante. (…) Tu croyais rêver et tu te souviens. Tu es seul. Tu as été seul. Tu seras seul. La solitude est ta durée. Ta solitude est ta mort même qui dure dans ta vie, sous ta vie. (…) J'ai perdu la patrie du bonheur. Je ne suis plus qu'une solitude à guérir. (…) La solitude heureuse est une solitude malheureuse. Le cœur le plus tranquille devant la nuit la plus indifférente vient de creuser son abîme. (…) Cette fragilité, cette transmutation des valeurs de la solitude, n'est-ce pas la preuve que la solitude est le révélateur fondamental de la valeur métaphysique de toute sensibilité humaine ? (…) Si philosopher, c'est comme nous le croyons, se maintenir non seulement en état de méditation permanente, mais encore en état de première méditation, il faut, dans toutes les circonstances psychologiques, réintroduire la solitude initiale. Glisser en tous nos sentiments la joie ou la crainte de la solitude, c'est mettre ce sentiment dans l'oscillation d'une rythmanalyse. (…) La solitude est nécessaire pour nous détacher des rythmes occasionnels. En nous mettant en face de nous-mêmes, la solitude nous conduit à parler avec nous-mêmes, à vivre ainsi une méditation ondulante qui répercute partout ses propres contradictions et qui tente sans fin une synthèse dialectique intime. C'est lorsque le philosophe est seul qu'il se contredit le mieux." [55]

 

Un moi créé en réciprocité avec l'autre : "Et c'est ici qu'intervient la catégorie bubérienne la plus précieuse : la réciprocité. Cette réciprocité, on ne la trouve jamais clairement sur l'axe du je-cela. Elle n'apparaît vraiment que sur l'axe où oscille, où vibre, le je-tu. Alors, oui, l'être rencontré se soucie de moi comme je me soucie de lui ; il espère en moi comme j'espère en lui. Je le crée en tant que personne dans le temps même où il me crée en tant que personne." [56]

 

Un moi humain qui se veut surhumain (exceptionnel) : "Un homme est un homme dans la proportion où il est un surhomme. On doit définir un homme par l'ensemble des tendances qui le poussent à dépasser l'humaine condition. Une psychologie de l'esprit en action est automatiquement la psychologie d'un esprit exceptionnel, la psychologie d'un esprit que tente l'exception : l'image nouvelle greffée sur une image ancienne." [57]

 

Vers des vérités qui ignorent le moi : "Psychologiquement, pas de vérité sans erreur rectifiée. Une psychologie de l'attitude objective est une histoire de nos erreurs personnelles." [58] "Comme le dit Nietzsche : tout ce qui est décisif ne naît que malgré. C'est aussi vrai dans le monde de la pensée que dans le monde de l'action. Toute vérité nouvelle naît malgré l'évidence, toute expérience nouvelle naît malgré l'expérience immédiate." [59] "Dans l'axe du progrès de la connaissance scientifique, l'essence de la vérité est solidaire de sa croissance, solidaire de l'extension de son champ de preuves." [60]  "Devant le réel le plus complexe, si nous étions livrés à nous-mêmes, c'est du côté du pittoresque, du pouvoir évocateur que nous chercherions la connaissance : le monde serait notre représentation. Par contre, si nous étions livrés tout entiers à la société, c'est du côté du général, de l'utile, du convenu, que nous chercherions la connaissance : le monde serait notre convention. En fait la vérité scientifique est une prédiction, mieux une prédication. Nous appelons les esprits à la convergence en annonçant la nouvelle scientifique, en transmettant du même coup une pensée et une expérience, liant la pensée à l'expérience dans une vérification : le monde scientifique est donc notre vérification. Au-dessus du sujet, au-delà de l'objet immédiat, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet." [61] "Toute vérité nouvelle naît malgré l'évidence, toute expérience nouvelle naît malgré l'expérience immédiate."[62] "La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie." [63] "Quand nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité." [64] 

 

 


 

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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