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Claude Stéphane PERRIN

Recherches philosophiques qui, inspirées par l'idée du neutre, vont au-delà du scepticisme vers une interprétation moderne (historique et intemporelle) du principe de raison.

Bachelard, le rêve et la rêverie

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite sur la couverture du livre de F. Dagognet intitulé Gaston Bachelard - sa vie, son œuvre – avec un exposé de sa philosophie, PUF, 1965.

Détail d'une photographie de Bachelard reproduite sur la couverture du livre de F. Dagognet intitulé Gaston Bachelard - sa vie, son œuvre – avec un exposé de sa philosophie, PUF, 1965.

Rêve : "Mais on peut trouver chez les grands rêveurs de la verticalité des images plus exceptionnelles encore où l'être apparaît comme déployé à la fois dans le destin de la hauteur et dans celui de la profondeur. On aura un exemple de cette étonnante image dans l'œuvre d'un génie du rêve, chez Novalis : «Si l'univers est en quelque sorte un précipité de la nature humaine, le monde des dieux en est la sublimation.» [1]

"Si l'on admet qu'à une erreur biologique sans doute manifeste mais bien générale peut correspondre une vérité onirique profonde, on est prêt à interpréter les songes matériellement. À côté de la psychanalyse des rêves devra donc figurer une psychophysique et une psychochimie des rêves. Cette psychanalyse très matérialiste rejoindra les vieux préceptes qui voulaient que les maladies élémentaires fussent guéries par les médecines élémentaires. L'élément matériel est déterminant pour la maladie comme pour la guérison. Nous souffrons par les rêves et nous guérissons par les rêves. Dans la cosmologie du rêve, les éléments matériels restent les éléments fondamentaux."[2]

"On ne rêve pas profondément avec des objets. Pour rêver profondément, il faut rêver avec des matières." [3]

«Quelle mollesse hermaphrodite ! Dans la vie seule, avec la politesse qui cache les exigences premières, on peut demander "un verre de vin ou un verre de lait". Mais dans le rêve, dans les véritables mythes, on demande toujours ce que l'on veut. On sait toujours ce qu'on veut boire. On boit toujours la même chose. Ce que l'on boit en rêve est une marque infaillible pour désigner le rêveur.»[4]

«Le rêveur se déshabille et descend dans le bassin. Alors seulement les images viennent, elles sortent de la matière, elles naissent, comme d'un germe, d'une réalité sensuelle primitive, d'une ivresse qui ne sait pas encore se projeter : "De toutes parts surgissaient des images inconnues qui se fondaient, également, l'une dans l'autre, pour devenir des êtres visibles et entourer (le rêveur), de sorte que chaque onde du délicieux élément se collait à lui étroitement ainsi qu'une douce poitrine. Il semblait que dans ce flot se fût dissous un groupe de charmantes filles qui, pour un instant, redevenaient des corps au contact du jeune homme." [5] (…) Les êtres du rêve, chez Novalis, n'existent donc que lorsqu'on les touche, l'eau devient femme seulement contre la poitrine, elle ne donne pas des images lointaines. Ce caractère physique très curieux de certains rêves novalisiens nous semble mériter un nom. Au lieu de dire que Novalis est un Voyant qui voit l'invisible, nous dirions volontiers que c'est un Touchant qui touche l'intouchable, l'impalpable, l'irréel. Il va plus au fond que tous les rêveurs. Son rêve est un rêve de rêve, non pas dans le sens éthéré, mais dans le sens de la profondeur. (…) C'est une imagination qui se développe en profondeur. Les fantômes sortent de la substance comme des formes vaporeuses, mais pleines, comme des êtres éphémères, mais qu'on a pu toucher, auxquels on a communiqué un peu de la chaleur profonde de la vie intime. Tous les rêves de Novalis portent le signe de cette profondeur. Le rêve où Novalis trouve cette eau merveilleuse, cette eau qui met de la jeune fille partout, cette eau qui donne de la jeune fille au partitif n'est pas un rêve à grand horizon, à large vision. C'est au fond d'une grotte, dans le sein de la terre, que se trouve le lac merveilleux, le lac qui garde jalousement sa chaleur, sa douce chaleur. Les images visuelles qui naîtront d'une eau si profondément valorisée n'auront d'ailleurs aucune consistance ; elles se fondront l'une dans l'autre, gardant en cela la marque hydrique et calorifique de leur origine. Seule, la matière demeurera.» [6]

«On ne peut comprendre la dynamique du rêve si on la détache de la dynamique des éléments matériels que le rêve travaille. On prend la mobilité des formes du rêve dans une mauvaise perspective quand on oublie son dynamisme interne. Au fond, les formes sont mobiles parce que l'inconscient s'en désintéresse. Ce qui attache l'inconscient, ce qui lui impose une loi dynamique, dans le règne des images, c'est la vie dans la profondeur d'un élément matériel. Le rêve de Novalis est un rêve formé dans la méditation d'une eau qui enveloppe et pénètre le rêveur d'une eau qui apporte un bien-être chaud et massif, un bien-être à la fois en volume et en densité. C'est un enchantement non pas par les images, mais par les substances. C'est pourquoi on peut user du rêve novalisien comme d'un merveilleux narcotique. Il est presque une substance psychique qui donne le calme à tout psychisme agité. (…) Le rêve de Novalis appartient en effet à la nombreuse catégorie des rêves bercés. Quand il entre dans l'eau merveilleuse, la première impression du rêveur est celle de "reposer parmi les nuages, dans la pourpre du soir". Un peu plus tard, il croira être "étendu sur une molle pelouse". Quelle est donc la vraie matière qui porte le rêveur ? Ce n'est ni le nuage ni la molle pelouse, c'est l'eau. Nuage et pelouse sont des expressions ; l'eau est l'impression. Dans le rêve de Novalis, elle est au centre de l'expérience ; elle continue à bercer le rêveur quand il repose sur la berge. C'est là un exemple de l'action permanente d'un élément matériel onirique. Des quatre éléments, il n'y a que l'eau qui puisse bercer. C'est elle l'élément berçant. C'est un trait de plus de son caractère féminin : elle berce comme une mère. L'inconscient ne formule pas son principe d'Archimède, mais il le vit. » [7]

"Et Novalis ajoute cette profonde pensée : «Les deux se font uno actu La sublimation et la cristallisation se font en un seul acte. Pas de sublimation sans un dépôt, mais pas non plus de cristallisation sans une vapeur légère qui quitte la matière, sans un esprit qui court au-dessus de la terre." [8]

«En suivant Novalis dans son monde souterrain, on comprendra que le même rêve fait la pierre et la montagne.» [9]

«Et si alors on rêve de telles images mutuelles en se laissant aller à la séduction des origines, descendant en quelque manière vers le gîte des pierres précieuses et en montant en quelque sorte jusqu'à la sphère des astres, on donne tout son prix à la parole de Novalis qui voyait dans les mineurs "à peu près des astrologues renversés" [10]. Les gemmes sont les étoiles de la terre au firmament ; il y a un ciel dans la terre.» [11]

"Il faut beaucoup rêver – rêver en prenant conscience que la vie est un rêve, que ce qu'on rêve au-delà de ce qu'on a vécu est vrai, est vivant, est là, présent en toute vérité devant nos yeux." [12]

 

 

Rêverie : "Tout travail patient et rythmique, qui réclame une longue suite d'opérations monotones, entraîne l'homo faber à la rêverie. Alors il incorpore sa rêverie et ses chants à la matière élaborée ; il coefficiente la substance longuement travaillée. L'effort partiel, le geste élémentaire ne dessinent plus les limites géométriques de l'objet ; c'est le groupement des gestes dans le temps, c'est la cadence qui est une connaissance claire et joyeuse (…) Toute cette énorme surcharge du rêve, toute cette valorisation des substances par le temps passé à les préparer, il faudra en débarrasser la pensée scientifique. Il faudra dévaloriser le produit d'un travail patient si l'on veut psychanalyser la connaissance objective." [13]

"La rêverie reprend sans cesse les thèmes primitifs, travaille sans cesse comme une âme primitive, en dépit des succès de la pensée élaborée. (…) Le rêve chemine linéairement, oubliant son chemin en courant. La rêverie travaille en étoile. Elle revient à son centre pour lancer de nouveaux rayons. (…) Ce qui est purement factice pour la connaissance objective reste donc profondément réel et actif pour les rêveries inconscientes. Le rêve est plus fort que l'expérience. (…) Pour l'homme primitif, la pensée est une rêverie centralisée ; pour l'homme instruit, la rêverie est une pensée détendue. Le sens dynamique est inverse d'un cas à l'autre. (…) Or la rêverie qui tend à la miniature tend à la profondeur et à la stabilité ; c'est la rêverie qui finalement prépare le mieux la pensée rationnelle. (…) En développant, dans toute sa généralité, cette Physique, ou cette Chimie de la rêverie, on arriverait facilement à une doctrine tétravalente des tempéraments poétiques. En effet, la tétravalence de la rêverie est aussi nette, aussi productive, que la tétravalence chimique du carbone." [14] 

"On ne peut étudier que ce qu'on a d'abord rêvé. La science se forme plutôt sur une rêverie que sur une expérience et il faut bien des expériences pour effacer les brumes du songe."[15]

"On s'aperçoit que la rêverie matérialisante – cette rêverie qui rêve la matière – est un au-delà des formes. Plus brièvement, on comprend que la matière est l'inconscient de la forme."[16]

"Le rêve nocturne peut bien être une lutte violente ou rusée contre les censures. La rêverie nous fait connaître le langage sans censure. Dans la rêverie solitaire nous pouvons nous dire tout à nous-mêmes."[17]

"Le moindre objet est pour le philosophe qui rêve une perspective où s'ordonne toute sa personnalité, ses plus secrètes et ses plus solitaires pensées. (…) Le moindre objet fidèlement contemplé nous isole et nous multiplie. Devant beaucoup d'objets, l'être rêvant sent sa solitude. Devant un seul, le sujet rêvant sent sa multiplicité." [18]

 


[1] Novalis, Fragments inédits, Hymnes à la nuit, Stock, p.98.

[2] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.6.

[3] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.33.

[4] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.169.

[5] Novalis, Henri d'Ofterdingen, trad. Albert, p. 9.

[6] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 172 et 173.

[7] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, pp. 176 et 177.

[8] Bachelard, L'Air et les songes, Corti, 1943-1965, p.126.

[9] Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Corti, 1948-1965, p. 285.

[10] Novalis, Henri d'Ofterdingen, trad., p. 128.

[11] Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Corti, 1948-1965, p. 291.

[12] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 19.

[13] Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Vrin, 1970, p. 123.

[14] Bachelard, La Psychanalyse du feu, 1938, Folio/essais n°25, pp. 13, 36, 40, 44, 144, 148.

[15] Bachelard, La Psychanalyse du feu, Gallimard, (1949) 1965, Le complexe de Novalis, I, p. 44.

[16] Bachelard, L'Eau et les rêves, Corti, 1942-1971, p.70..

[17] Bachelard, La Poétique de la rêverie, 1960, p. 49.

[18] Bachelard, Le Droit de rêver, Puf, 1970, p. 236.

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À propos

claude stéphane perrin

Claude Stéphane PERRIN. Professeur de philosophie à la retraite, j'écris et je lis en méditant sur le problème de la non-violence, notamment à partir d'une idée non indifférente et non nihiliste du neutre .
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